26/03/2017 09:09 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un grand président

Ver_1_of_Arditi_Metin.jpgLa révélation d’une personnalité n’est pas un phénomène instantané. À l’heure où l’EPFL passe d’un président formidable à un autre dont tout le monde attend beaucoup, il me paraît opportun de rappeler les débuts de Maurice Cosandey, lorsqu’il fut nommé président de l’École. Ses premiers contacts avec ce qui était alors l’EPUL furent rêches. Colonel d’artillerie à l’armée, son goût de la discipline laissait peu de place à la fantaisie. Un jour, quelqu’un endommagea une porte. Il apparut qu’avant l’incident, ou pendant, allez savoir, la salle à laquelle la porte donnait accès avait été occupée par la section de physique de deuxième année. Le coupable était donc un étudiant physicien, décréta le président: «Si personne ne se dénonce, le délégué de classe sera renvoyé.» J’étais alors l’heureux délégué. Croix de bois, croix de fer, ce n’était pas moi qui avais endommagé la porte. Je ne connaissais pas le coupable et il n’était pas question d’aller le débusquer. Il n’empêche, je n’en menais pas large. L’époque n’était pas aux «droits des étudiants…» Finalement, la fureur présidentielle se calma et tout rentra dans l’ordre.
 
Pourtant, Maurice Cosandey se révéla un président exceptionnel. En un rien de temps, il négocia l’achat des terrains d’Ecublens, obtint de la Confédération qu’elle reprenne l’École au canton, et surtout qu’elle la dote de moyens qui lui permettent de se mettre, un jour, à niveau de l’EPFZ. J’avais bien sûr attribué ces résultats au sens de la stratégie de Cosandey et à son talent tactique.
 
Les années passèrent. J’avais quitté la physique pour fonder mon entreprise. En 1976, Maurice Cosandey créa un enseignement de gestion propre au département de physique et m’en confia la charge. J’avais 31 ans, j’étais ravi, mais conscient de ce que huit années après Mai 68, un cours sur le monde des affaires pouvait avoir comme effet répulsif aux yeux des étudiants. Je m’appliquai donc à en ouvrir portes et fenêtres, partant de l’idée que les principes d’une bonne gestion sont les mêmes, qu’il s’agisse d’entreprises privées ou publiques. J’invitai à mon cours le patron de Nestlé, celui de Kudelski (Stefan, le père d’André), mais aussi Pierre Arnold, alors patron de la Migros, Olivier Reverdin, président du Fonds national de la recherche scientifique, René Schenker, créateur de la Radio-Télévision, Alexandre Hay, président du CICR, Georges-André Chevallaz, patron du Département fédéral des finances, et bien sûr le président de notre école (mes rapports avec M. Cosandey avaient trouvé un pli courtois, même si à mes yeux le militaire était en lui pour toujours.)
 
Vint le jour de son intervention. Dans l’auditoire bondé, on remarquait autant de professeurs que d’étudiants. Très vite, Cosandey eut ces mots: «La qualité d’un professeur se mesure à l’amour qu’il porte à ses étudiants». Dire que je faillis tomber de ma chaise serait dire peu. Ainsi, l’homme rigide s’était transformé en humaniste. Il avait même pris une dimension spirituelle. À l’écouter, l’amour de faire progresser l’autre, de le guider, restait pour le professeur la meilleure boussole sur la manière de remplir sa mission, sur comment choisir le détail d’une démonstration, parler d’un article, trouver les ressources pour se tenir à la pointe de son domaine d’expertise, construire la science.
 
Le cœur compte autant que l’œil, voilà ce que nous disait Maurice Cosandey. La juste démarche est faite de ces deux composantes. La clairvoyance et l’amour. Dans quelles proportions? Sans doute moitié-moitié, comme pour une bonne fondue. Lorsque le gruyère piquant se fond dans le tendre vacherin, le tout se transforme en un mélange onctueux, fait pour être partagé.
 
P.-S.: Maurice Cosandey vient d’entrer dans sa centième année, et je lui fais la bise.

Metin Arditi, Écrivain, envoyé spécial de l’Unesco pour le dialogue interculturel



19/03/2017 10:47 | Lien permanent | Commentaires (0)

Des Jeux olympiques en Suisse?

Ver_1_of_CHAPPELET_JEAN_LOUP.JPGLa possibilité d’une candidature de Sion aux Jeux olympiques d’hiver de 2026 vient d’être ouverte par les instances olympiques suisses et sera sans doute bientôt confirmée par le parlement du sport. Mais presque tout reste à faire!
 
Comme le souligne le rapport de Swiss Olympic (annexe 9, page 15), la Suisse est bien sûr capable d’organiser des Jeux d’hiver (qui le serait sinon?), mais le talon d’Achille d’un tel projet reste le soutien politique et populaire. Comme on le sait, les Grisons ont déjà voté non aux Jeux d’hiver 2022 et 2026, tout comme Munich et d’autres villes dans le passé.
 
Il faut donc rapidement organiser une votation à ce sujet pour deux raisons. Premièrement, il est inconcevable de se lancer dans un tel projet sans un soutien populaire incontestable (autrefois, 67% de oui pour Sion 2006). Deuxièmement, ce soutien deviendra un atout (sans être une garantie) pour une future campagne internationale qui opposerait la candidature suisse à d’autres projets plus concentrés. Il faut à tout prix éviter de se lancer à l’international pour être ensuite contredit dans les urnes comme avec Berne 2010 ou Denver 1976.
 
Une telle votation peut être gagnée en Valais sur la base d’arguments solides comme l’impact économique sur le territoire pendant la dizaine d’années qui précèdent les Jeux et l’impact social après les Jeux sur la formation professionnelle de la génération de tous ceux qui auront participé directement, au comité d’organisation, ou indirectement, dans les entreprises mandatées ou comme volontaires, à ce grand événement.
 
Il faut aussi donner confiance aux votants quant à l’organisation actuelle et future. Pour cela, il est nécessaire d’associer étroitement les autorités publiques au projet, qui occuperait pendant une dizaine d’années le canton, notamment le nouveau gouvernement cantonal qui est élu et celui de la Ville de Sion qui donne son nom au projet. Les autorités du Valais et des cantons associés doivent garder la maîtrise du projet. Le Parlement fédéral doit décider d’un subside spécial avant la votation.
 
Pour être pleinement durable, le projet doit rester basé sur des pistes/installations existantes ou déjà programmées et sur les très bonnes infrastructures du pays, notamment l’anneau ferroviaire Sion-Viège-Kandersteg-Berne-Fribourg-Lausanne-Montreux-Aigle (comme suggéré dans cette chronique du 28 décembre 2014). Les deux installations manquantes doivent être soigneusement planifiées et positionnées pour leurs usages futurs. Des installations trop éloignées doivent être proscrites pour éviter le dispersement des sites et donc l’échec potentiel à l’international (sauf Saint-Moritz). La Confédération doit prendre en charge les frais de sécurité car ce thème concerne toute la Suisse.
 
Tout cela est évident pour tous ceux qui connaissent ces questions, mais il faut que cela soit sanctionné politiquement. Surtout pas de promesses irréalisables ou de contre-vérités!
 
Avec ce projet, la Suisse a l’occasion de réinventer les Jeux d’hiver dans une période où les candidatures se font rares. Un tel esprit pionnier et innovant correspond aux capacités que le pays doit entretenir et développer pour 2026 et au-delà. Le sport – et les sports d’hiver – change vite et leur futur est à inventer comme on en débattra au Sport Future Rendez-Vous 2017 à l’Université de Lausanne, les 9 et 10 mai prochain.
 
Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) de l’Université de Lausanne

12/03/2017 11:55 | Lien permanent | Commentaires (0)

«No Billag» vaut un débat mais pas une seule voix

001B1212_125672F65EC8FC71670F223EB9F26112.jpgLa fermeture brutale de L’Hebdo par Ringier/Axel Springer vous interpelle? L’agonie annoncée du Temps et les charrettes de journalistes romands de la presse écrite vous inquiètent? L’offre d’achat du Blick par l’UDC Walter Frey vous interroge? Moi, oui. À quelques exceptions près dans la presse écrite locale ou spécialisée, il n’y a plus aucun décideur en Suisse romande. C’est Zurich, voire Berlin, qui décide du sort de la presse romande et de la diversité du paysage médiatique suisse.

À ce jour, la SSR, avec sa structure décentralisée et ses unités d’entreprise dans nos quatre régions linguistiques, est la seule garante de cette diversité. Le Conseil des États l’a bien compris cette semaine en rejetant en bloc l’initiative «No Billag» (!) qui veut supprimer la redevance, donc tout simplement abolir le service public audiovisuel. Mais le débat qui s’annonce au Conseil national ces prochains jours sera une autre paire de manches et les divergences entre les deux Conseils seront compliquées à concilier.

Comment en sommes-nous arrivés là? Tous les acteurs de ce débat tendu ont leur part de responsabilité, SSR y compris bien sûr. Sa réticence à proposer elle-même les réformes nécessaires, son ton perçu comme cassant vis-à-vis des acteurs privés, ou encore certains projets visionnaires mal compris tel la création de la régie publicitaire Admeira avec Swisscom et Ringier, tout cela a donné les verges pour se faire battre à ses adversaires de l’UDC, d’une partie significative du PLR et même de quelques PDC, président en tête. Bien que diabolisée par la droite et sondage à l’appui, la SSR a un haut indice de confiance auprès de la population, notamment romande, qui «aime sa RTS». À part pour certains parlementaires aux agendas cachés, on a de la peine à comprendre pourquoi cette coalition anti-SSR veut jeter le bébé avec l’eau du bain.

La Suisse, dans sa structure fédéraliste et dans sa diversité linguistique et culturelle, a absolument besoin d’un service public pour garantir l’équilibre du paysage médiatique du pays. Et les médias eux-mêmes, toutes catégories confondues, sont condamnés à s’entendre et à coopérer pour réussir le passage obligé vers la digitalisation et créer une masse critique en mesure de résister à la concurrence numérique globale. Lors de la votation populaire du 14 juin 2015, la SSR a senti passer le vent du boulet. Son discours a changé et elle s’ouvre à des formes nouvelles de collaboration, notamment avec les éditeurs. Elle parle plus ouvertement de son produit, du coût de ses programmes. Mais on la sent encore prudente à ouvrir le débat de fond sur la légitimité de sa mission d’information, de divertissement et d’éducation. Même si personne ne conteste le maintien d’un service public généraliste, la discussion sur son périmètre est légitime.

Émissions et programmes doivent être analysés sous l’angle de leur «intérêt public», sur leur «return on society» pour reprendre une expression d’un expert de la branche. Ils doivent également passer l’examen du principe de subsidiarité. Pour autant que cela soit possible de manière équivalente sur tout le territoire, certains programmes ne pourraient-ils pas être réalisés par un acteur privé et financé par le marché? En contrepartie, la SSR devrait pouvoir aller au-devant de tous les publics, donc de manière illimitée sur Internet.

Quant à son financement, il est plus équilibré qu’il reste mixte entre redevance et publicité. Mais celle-ci doit également être possible sur Internet, avec une clé de répartition négociée qui tienne compte des intérêts des privés aussi. Tous ces chantiers sont ouverts. Dans la foulée de son prédécesseur Roger de Weck, le nouveau directeur général Gilles Marchand les maîtrise. Homme d’ouverture et de dialogue, compétent et pragmatique, il saura guider cette incontournable institution de notre «Willensnation» dans les eaux tumultueuses d’un monde des médias en révolution. «No Billag» vaut un débat, mais pas une seule voix.

Raymond Loretan,
Ancien président de la SSR