15/04/2018 10:26 | Lien permanent | Commentaires (0)

Zones à défendre

Capture1.PNGNous avons été témoins, cette semaine, d’une impressionnante mobilisation militaire française. Face à la Syrie de Bachar? Non. Bien plus spectaculaire! 2500 CRS et gendarmes dépêchés pour faire évacuer la «zone à défendre» de Notre-Dame-des-Landes. Soit, en gros, dix robocops contre un écologiste barbu. C’est que, là aussi, des gaz de combat étaient en jeu, du moins selon la twittosphère d’orientation légaliste et droitière: les odeurs corporelles desdits occupants, censés ne plus se laver depuis des mois. Sans compter la force de frappe chimique de leurs chèvres, de leurs engrais bio et autres miasmes célébrant le retour à la vie primitive.

Certes, la «défense» de NDDL n’a plus de raison d’être, puisque le gouvernement a abandonné le projet d’aéroport contesté à la fois par les riverains et les écologistes. Certes, les «zones de non droit» ne doivent pas exister dans un État qui, justement, se dit de droit. Mais les mauvais esprits se disent que ces 2500 spadassins n’auraient pas été de trop, par exemple, pour nettoyer de ses mafias narco-islamiques (le mot est du criminologue Xavier Raufer) le quartier «sensible» d’Ozanam, à Carcassonne, d’où était issu le djihadiste Radouane Lakdim. Ou que des équipes de choc pourraient être parachutées dans toutes les cités où l’on a entendu des clameurs de joie à l’annonce des morts de Charlie Hebdo ou du Bataclan. Or, sur ces sujets-là et dans ces «ZAD»-là, le Ministère de l’intérieur s’avance sur la pointe des pieds. La politique est l’art du possible, or il est des missions que, de toute évidence, l’État français a classées impossibles. Il se rabat donc sur des cibles à moindre risque et fait le beau devant ceux qui, de l’extérieur, pourraient avoir barre sur lesdites cités.

Cela dit, l’avènement et la chute de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes nous content une histoire parallèle, et pour ainsi dire buissonnière, de la France du IIIe millénaire. Du côté de l’État, d’abord: une dérive policière et militariste dans la gestion de la sécurité intérieure, traduite par un recours de plus en plus routinier à la force brute et une criminalisation aggravée de toute résistance à cette force. De l’autre côté, la ténacité des utopies sociales, économiques et agricoles dont la France fut (aussi) le berceau. À NDDL, l’expérience a débordé de son bac à sable comme un plant de courge bien fumé – d’où la nécessité de la déloger au Roundup policier. NDDL était un laboratoire d’agriculture durable, d’autarcie et d’entraide, bref, d’un modèle de société dont les pousses se multiplient çà et là ces dernières années. En parcourant les médiathèques de province où l’on m’invitait, suite à la parution de mon premier roman, j’ai eu la surprise de découvrir ce tissu social parallèle, presque clandestin, organisé sur un modèle associatif d’extrême gauche. Malgré ses lourdeurs idéologiques occasionnelles, c’est un réseau qui assure, sur ce vaste territoire dépeuplé, le maintien des fonctions neurovégétatives. Dans nombre de recoins zombifiés par les supermarchés, ces utopies en acte assurent une autarcie locale limitée, mais concrète, à rebours des mouvements souverainistes, qui ne défendent la souveraineté que sur un plan politique, donc abstrait.

Les ZAD sont aussi, et surtout, un mouvement de réappropriation humaine de la terre française. Une terre mutilée par les autoroutes et le béton, épuisée par l’agriculture industrielle, qui a transformé les paysans en techniciens du sol. Entre les agroprolétaires esseulés et déracinés, qu’on expose cruellement dans des shows comme «L’amour est dans le pré», et les communautés chaotiques, mais chaleureuses, des ZAD, il y a une divergence de destins qui devrait faire réfléchir. Heureusement, l’appareil sécuritaire et la technocratie veillent à nous en dissuader.

Slobodan Despot, Éditeur et écrivain

08/04/2018 10:28 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le bitcoin n’est pas une monnaie

Danthine.jpgLes cinquante dernières années ont livré une leçon claire en matière monétaire: une bonne monnaie doit être gérée et elle doit l’être en adéquation avec les besoins de l’économie qu’elle sert. Le franc fait partie des meilleures monnaies de la planète parce que c’est la monnaie dont le pouvoir d’achat a été le mieux préservé dans les cinq dernières décennies (depuis la fin du régime de Bretton Woods). Ce n’est pas un hasard, mais le résultat de la politique monétaire de la Banque nationale, ciblant une inflation modérée compatible avec la stabilité des prix.

En poursuivant son mandat de manière disciplinée la BNS a assuré que le franc joue parfaitement son rôle de moyen d’échange, de réserve de valeur et donc aussi d’unité de compte utile au jour le jour. La gestion monétaire centralisée, dans l’intérêt de la collectivité, signifie, en outre, que le profit résultant de l’émission de monnaie fiduciaire – le seigneuriage résultant du droit de battre monnaie – revient à la population et n’est pas accaparé par quelques-uns. Cette description de ce qu’on attend d’une bonne monnaie contient, en creux, les raisons qui permettent d’affirmer que dans le cas du bitcoin, le titre de monnaie est usurpé (comme le montre la volonté du G20, récemment réuni à Buenos Aires, de parler de «crypto-actif» et non de «cryptomonnaie»).

La notion même de monnaie décentralisée est un oxymore. Une monnaie doit être émise en référence à un espace économique donné et aux besoins de cette économie en matière monétaire. Sans autorité centrale assurant une gestion adaptée de l’actif en question (quel est le volume de moyens de paiement approprié en regard de l’évolution actuelle et prévisible de l’économie?), il ne peut y avoir de garantie quant à la stabilité de son pouvoir d’achat, donc à la fiabilité des services qu’il peut rendre comme instrument de paiement et comme réserve de valeur.

L’adéquation entre la quantité de monnaie en circulation et les impératifs d’un développement macroéconomique harmonieux est aussi à prendre en compte. Malheureusement, on doit constater que dans une situation de pénurie d’investissements à rentabilité élevée, la mise en circulation d’un titre mystérieux, au bénéfice d’une technique fascinante, a une aura suffisante pour nourrir une bulle spéculative planétaire.

L’évolution d’une bulle est imprévisible. Aucun conseiller financier sérieux ne pourra vous dire le contraire. Bien sûr, une bulle permet des gains juteux tant qu’elle gonfle, mais elle peut générer des pertes substantielles dans le cas contraire. La volatilité du bitcoin en fait un des actifs les plus risqués qui soient. Et cela sans aucun bénéfice pour la collectivité puisque l’entier du seigneuriage est approprié par ses initiateurs et les «mineurs» certifiant les transactions.

Reste que la technologie du blockchain, sous-jacente au bitcoin, comprend une véritable innovation susceptible de jouer un rôle significatif dans les processus de certification contractuelle. Ce potentiel doit encore être confirmé, car le bitcoin lui-même est absurdement gourmand en travail et en électricité.

La perspective d’une réduction des coûts frictionnels liés aux transactions dans un monde où la confiance ne va pas de soi est alléchante. Il s’agira cependant de démontrer que le renoncement à l’intervention d’une tierce partie certifiante peut se faire à des coûts qui rendent l’alternative décentralisée avantageuse en dehors de situations spéculatives basées sur des illusions ou des gains d’anonymat à des fins douteuses.

Jean-Pierre Danthine, Codirecteur du Collège du Management de la Technologie, EPFL 

01/04/2018 11:23 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’irrésistible retour du printemps des femmes

00300F0D_3C2CA922F8A773F9FD85012B539883D6.jpgLa vague #Me Too déferle sur le monde, mais les partis politiques suisses restent les pieds au sec. Le Parlement fédéral balaie la question de l’égalité des salaires, et les campagnes électorales cantonales continuent leur bonhomme de chemin, sans se laisser importuner par ces sujets considérés comme mineurs. Voyez l’exemple de Genève, qui fut un canton modèle, avec ses «listes femmes», à l’époque héroïque de Christiane Brunner (nostalgie…).

Aujourd’hui, la gauche comme la droite campent sur des programmes politiques étanches aux requêtes de #Me Too. Une vague planétaire? Une vaguelette sur le Léman. La campagne pour le Conseil d’État et le Grand Conseil genevois reste largement indifférente à cette aspiration mondiale des femmes à davantage de considération et de respect pour l’intégrité de leurs corps.

Ces dernières semaines, pourtant, ironie du sort, le refoulé a fait craquer le verni. Divine surprise: quand le silence devient trop pesant, la presse et les médias soulèvent le couvercle du chaudron des affaires opaques. Les enquêtrices de la Tribune de Genève et de la RTS bravent la myopie ambiante: les révélations se succèdent sur les ondes, «Mise au point» braque nos yeux et nos oreilles sur la honte. On découvre avec stupeur que la protection des jeunes filles dans les écoles n’est pas assurée aujourd’hui. Et que la justice est un méandre réservé aux initiés.

L’égalité des sexes, c’est aussi le droit pour les filles d’apprendre en toute sérénité et de ne pas recevoir, sur leurs écrans, une vidéo pornographique de leur enseignant et des messages à caractère sexuels à 4 heures du matin.

L’école n’est pas un terrain de chasse pour prédateurs sexuels usant et abusant de leur autorité scolaire. Il a fallu le grand courage d’une poignée de jeunes filles, anciennes élèves du collège de Saussure pour oser dénoncer les faits. Elles se trouvent aujourd’hui confrontées à une procédure administrative sans possibilité de recourir à un avocat, seules face à la juge, à l’enseignant mis en cause et à ses avocats.

Les féministes des années 1970 l’ont scandé haut et fort: les affaires de viol, d’abus sexuels et de violence domestique ne doivent pas être confinées à des histoires individuelles qui auraient mal tourné: le privé est politique!

Il est aujourd’hui impératif d’en finir avec l’impunité et la complaisance à l’égard de comportements inadéquats. Or, la justice, ce pilier indispensable d’une démocratie vivante, semble plutôt faire rempart à la libération de la parole!

Depuis des mois une lumière crue éclaire cette zone floue de nos démocraties. Une victime de harcèlement sexuel ou de viol peut-elle vraiment obtenir réparation? Quid de la condamnation de son agresseur? Sommes-nous tous égaux devant le dépôt de plainte? L’argent fait-il une différence?

Un mot revient régulièrement: le courage des victimes. Car aujourd’hui, porter plainte est un acte rare. La soif de justice apparaît comme un danger qui exposerait violemment. Représailles, suspicions, incrédulité, dénigrement de la vie privée: le spectre de cette spirale infernale dissuade les victimes de mener le combat pour la vérité.

On espère que le grand courage des anciennes élèves du collège de Saussure ne sera pas vain. Ces jeunes femmes, regroupées dans un comité 1213, reprenant le numéro postal de leur école, sont aujourd’hui entourées de présences solidaires et engagées. Elles sont déterminées à témoigner envers et contre tout.

Parviendront-elles à faire évoluer les lois et à sortir le monde politique de son hibernation? Sommes-nous à l’aube d’un nouveau printemps des femmes?

Anne Bisang, Directrice artistique du Théâtre populaire romand