17/06/2018 10:26 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le Vieux-Pays a-t-il pris un coup de vieux, le 10 juin?

La votation cantonale sur les JO 2026 a laissé des traces. Mais le soleil reviendra entre Valère et Tourbillon.

 

Bender.jpgL’apéritif de réconciliation organisé à Sion après le scrutin sur les JO 2026 ne doit pas faire illusion. À cette parodie de la soupe au lait de Kappel servie lors des guerres de religion du XVIe siècle, on vit plus de vainqueurs que de vaincus, plus de baisers Lamourette, ou de baisers de Judas, que d’embrassades sincères. Suis-je devenu rigide en doutant de la pureté des sentiments manifestés en public? En pensant qu’au retour d’une dure croisade, avec son lot d’excommunications et de brutalités, tous n’allaient pas communier à la table sainte dans un même élan de repentance? Et pourtant, je reste persuadé que «Mon beau Valais» est un pays trop couturé, trop conscient de sa faiblesse pour ne pas surmonter ses divisions et régler en finesse des questions telles que la durabilité des projets ou la qualité du développement. Pourquoi l’économie serait-elle l’ennemi de l’écologie?

La victoire du front du refus est douce, la défaite de la coalition officielle, amère. D’autant qu’elle souligne le contraste entre la montagne et la plaine, et les visions différentes du futur. Un fossé s’est-il creusé alors entre les élites et le peuple? Cette thèse, à la mode, ne convainc pas. Car si la majorité a rejeté le projet défendu par les autorités, ce fut par crainte de l’aventure ou d’une entourloupe, plus que par choix de l’immobilisme ou de la décroissance.

Les leçons à tirer du vote sont complexes. La première, c’est que, dans notre système, «un gouvernement battu se soumet et ne se démet pas. (Les ministres concernés) n’ont alors qu’une chose à faire: encaisser. Et ils encaissent. Le dimanche soir, ils se composent un sourire un peu laborieux pour la caméra… Le lundi matin, ils créent un groupe de travail pour analyser ce qui leur est arrivé… Puis ils passent à un autre dossier.» (Jean-François Aubert). Ils se trompent donc ceux qui voudraient sauter sur l’occasion pour réclamer leur démission immédiate. La seconde, qui illustre le destin de notre «province» alpine, c’est que le soleil reviendra entre Tourbillon et Valère. Que la vie triomphe à la fin. Et pour reprendre une image biblique en cette terre chrétienne, il s’agit maintenant de recoudre la tunique fendue de haut en bas par l’épée du suffrage universel. Serons-nous capables de conjuguer les bonnes volontés et de mobiliser les divers talents? Oui, mais la voie est étroite: pas de paix sans vérité, pas de prospérité générale sans partage des rôles dans un monde où l’industrie, avec ses milliers d’emplois, continue de jouer un rôle majeur, comme la construction et les services.

Constat d’importance: mis au centre du débat olympique, le tourisme restera encore longtemps un tourisme de sports, une activité de masse. Telle est notre société moderne, et personne n’imagine la mort de la montagne, le déversement de ses habitants vers la plaine. D’ailleurs, que serait le Valais avec Conches et Saas, Anniviers et Hérens, vallées désertes, vidées d’une population millénaire? En ce sens, la restauration d’un tourisme élitaire, d’une nature sauvage, libre de trace humaine, n’est qu’une folie de bobos urbains nantis. Comme celui d’inverser les flux de clients entre les saisons, de les accueillir l’été dans nos Alpes pour y prendre le frais, et de les envoyer l’hiver à la mer pour se baigner dans des piscines… chauffées. Convenons-en, le nouveau tourisme des «quatre saisons» ne va pas se construire en une décennie, et son invention s’embarrassera peu de chimères. Somme toute, pas de bonne politique sans pragmatisme, sans définition du poids de l’État et du secteur privé, sans financement de l’innovation!

 
Sagesse et prudence valent mieux que mille discours démagogiques. Tel sera le génie créatif du Vieux-Pays!

Philippe Bender, historien

 

03/06/2018 10:45 | Lien permanent | Commentaires (0)

Monnaie pleine: à côté de la cible!

Le passage à une «monnaie pleine» affecterait presque exclusivement l’activité bancaire qui est la moins contestable parce que la plus essentielle pour soutenir l’économie réelle: le prêt.

Dantine.jpgL’initiative «Monnaie pleine» séduit sans doute moins pour son contenu précis (qui est difficile à saisir et, sur certains points, incohérent) que parce qu’elle représente une volonté de changement du système financier, volonté qui est assez largement partagée. Malheureusement cette ligne de raisonnement ne fait guère de sens. Le passage à une «monnaie pleine» affecterait presqu’exclusivement l’activité de ce pan du système bancaire qui est le moins contestable parce que le plus essentiel pour soutenir l’économie réelle: le prêt par les banques, notamment régionales ou cantonales, aux petites et moyennes entreprises et aux particuliers. Par sa nature même, l’initiative ne touche pas aux activités de banque d’investissement. Goldman Sachs ou Lehman Brothers ne seraient pas (ou n’auraient pas été) affectés par le passage à un régime de monnaie pleine. Pour cette raison, on peut aussi affirmer que la stabilité de notre système financier ne sortirait pas renforcée du succès de l’initiative. Les institutions au cœur de la crise de 2008 n’étaient pas des banques acceptant les dépôts des clients: elles resteraient à l’écart d’une réglementation affectant la couverture des dépôts. Quant aux banques qui acceptent les dépôts des clients, leur fragilité naturelle est reconnue mais un autre remède, le mécanisme d’assurance des dépôts, a été adopté de longue date dans l’ensemble des économies développées (tirant ainsi la principale leçon de la Grande Dépression).

Quelle que soit la manière dont on retourne le problème on ne voit pas quelle cible sensée est atteinte par l’initiative. Or la réalité est qu’il est impossible de savoir comment le passage au système souhaité se matérialiserait. Le système n’a pas été testé. Aucun pays avancé ne fonctionne avec une «monnaie pleine». Il n’existe pas non plus de modèle macroéconomique permettant d’anticiper les caractéristiques de la gestion monétaire par une banque centrale dans un tel régime. La proposition des initiants d’instaurer une transition d’une quinzaine d’années pour opérer le passage au nouveau régime montre qu’ils réalisent que le saut est majeur. Mais dans leur conception, la BNS devrait, pendant cette période, assumer l’entier du risque de crédit de l’économie (puisqu’elle accorderait des prêts non sécurisés aux banques), ce qui est une énormité dangereuse.

Les seules réflexions sérieuses autour du système de monnaie pleine conduisent à penser que l’activité de prêts devrait être prise en charge par des fonds mutuels, remplaçant les banques traditionnelles et faisant spécifiquement appel à l’épargne pour financer le crédit aux entreprises et aux particuliers. Il s’agit là d’un changement radical dans le fonctionnement de notre système financier qui occasionnerait sûrement des coûts de transition importants.

Il poserait en outre des questions fondamentales sur les principes devant alors guider l’action de la Banque nationale car le mécanisme de transmission de la politique monétaire serait profondément modifié. Un énorme saut dans l’inconnu comportant des risques majeurs sans aucune amélioration à espérer: ni pour chacun de nous, les conditions d’accès au crédit ne pourraient qu’être péjorées, ni pour la Banque nationale, les connaissances accumulées lui ayant permis d’atteindre l’objectif de stabilité des prix qui lui est assigné perdraient leur pertinence. On peut le dire avec certitude: un jeu dangereux qui n’en vaut 
pas la chandelle!

Jean-Pierre Danthine, Codirecteur du Collège du Management de la Technologie, EPFL 

27/05/2018 10:46 | Lien permanent | Commentaires (1)

Biodiversité: deux mondes à concilier

ds.jpgÀ l’instar de la transition énergétique, la biodiversité est une opportunité pour l’économie.

«La biodiversité est au cœur de la vie», comme l’a dit Joseph Deiss alors président de l’Assemblée générale de l’ONU. C’est vrai. Mais il est parfois difficile de prendre conscience de son importance et surtout des risques posés
par son inquiétante érosion. Nous nous nourrissons pourtant de plantes et d’animaux. L’eau de pluie devient potable grâce à la filtration à travers les sols. Et l’oxygène que nous respirons provient de la photosynthèse des algues et des plantes vertes. La nature est à la source de notre existence.

La biodiversité constitue aussi un lien social en contribuant à la qualité de vie des Suisses. Eux qui ont à cœur de préserver nos paysages. La biodiversité est non seulement un des maillons essentiels à notre survie mais aussi à notre culture, à notre identité et à notre bien-être.

À l’instar de la transition énergétique, la biodiversité est surtout une opportunité pour l’économie. Nous devons réfléchir comment concilier ces deux mondes. Dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’Organisation internationale du travail (OIT) a calculé que l’objectif fixé par l’Accord de Paris permettrait la création de 18 millions d’emplois au niveau mondial. La biodiversité peut elle aussi créer de la richesse. Une récente étude indiquait que les secteurs dépendant de la biodiversité génèrent en France plus de 1,5 million d’emplois et 275 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Les entreprises doivent prendre conscience des avantages de la biodiversité et développer de nouveaux modèles économiques plus respectueux des écosystèmes. Il faut envisager par exemple des partenariats privés-publics. Les liens avec le monde de la recherche doivent être renforcés afin de favoriser l’innovation et l’emploi. Nous devons tendre vers une économie engagée en faveur de la biodiversité afin d’enrayer son érosion.

Car la biodiversité est en danger. L’IPBES, un organisme supranational scientifique et politique, estime que la terre est confrontée à une extinction massive d’espèces, la première depuis la disparition de dinosaures. Pollution, changement climatique et déforestation constituent des dangers croissants pour la nature. Cette tendance alarmante menace des moyens de subsistance comme l’eau ou l’air, la sécurité alimentaire et certaines activités économiques.

La Suisse n’échappe pas à ce déclin inquiétant. Dans un récent rapport sur la biodiversité, le Conseil fédéral affirme que presque la moitié des milieux naturels étudiés et plus du tiers des espèces animales et végétales de notre pays sont menacés. Cette situation est la conséquence comme celle du réchauffement climatique des activités humaines.

Aujourd’hui, nous nous mobilisons contre le réchauffement climatique. Nous devons à présent tout entreprendre pour que la biodiversité figure parmi les préoccupations prioritaires des politiques et des milieux économiques. Ne pas agir, c’est mettre en péril l’avenir mais aussi les vies actuelles que nous menons.

La Confédération a prévu un plan d’action, dont la première phase s’étend de 2017 à 2023. Elle déboursera 80 millions par année. Le canton de Vaud prépare, lui, une stratégie coordonnée avec celle de la Confédération pour fin 2018. Elle prévoit notamment de protéger durablement les espèces, les milieux naturels et d’étendre les mesures en faveur de la biodiversité à tout le territoire. Un premier pas.

La biodiversité est l’affaire de tous. Chacun d’entre nous doit être un acteur engagé. C’est à ce prix que nous sauvegarderons la diversité de la vie sur terre.

Jacqueline de Quattro, Cheffe du Département du territoire et de l’environnement