04/12/2016 10:37 | Lien permanent | Commentaires (0)

Deux paresseuses et indignes catégories-excuses

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«Les élites méprisent le peuple»; «Le peuple américain a rejeté ses élites»; «Les élites ne sont pas le problème. Le peuple est le problème»; «Le peuple pluriel face aux élites populistes»; «Non, ce n’est pas la faute des élites si Donald Trump a gagné»; «Nicolas Sarkozy, le peuple contre les élites»… Les médias, les essais socio-historico-philosophiques et les harangues politiciennes surinvestissent ce divorce peuple/élite. Mais de quoi – de qui – débat-on?
 
Dans ces pages il y a quelques semaines, l’élite, c’étaient les universitaires, trop nombreux parmi les élus fédéraux. Dans un autre hebdomadaire, ce sont, une fois par année, «les 100 qui font la Suisse romande». Dans la bouche de Pierre-Yves Maillard, ce sont les «élus, des intellectuels, des médiateurs comme les journalistes». Et le peuple? Dans la même bouche de gauche, ce sont les ouvriers et les employés. Pour Roger Köppel (UDC/ZH), c’est «la majorité silencieuse, les oubliés de la mondialisation, un «mix de paysans, d’entrepreneurs et de gens normaux». Dans les premières gueulantes de Renaud, c’était «le loulou»; dans les dernières, «le beauf». Le peuple, aujourd’hui, c’est «M. et Mme Tout-le-monde», la «voix des sondages», la «bonne cause» à défendre. En bref, personne. Bourdieu l’a résumé en une phrase: on peut étendre le référent du peuple à volonté, la notion «doit ses vertus mystificatrices… au fait que chacun peut, comme dans un test projectif, en manipuler inconsciemment l’extension pour l’ajuster à ses intérêts, à ses préjugés ou à ses fantasmes sociaux» («Vous avez dit «populaire?» «Actes de la recherche en sciences sociales», 1983).
 
Chacun crée le peuple fiction qui l’arrange: un peuple sans pensée propre, réduit à une somme de projections stéréotypées. C’est là le lit du populisme: renvoyer le peuple à une «nature», désincarnée, et contester radicalement son statut de communauté politique ainsi que son pouvoir de transformation des structures sociales. L’élite, de ce point de vue, n’est pas définissable plus déterminément: c’est un ensemble composite d’individus qui, grâce à des capitaux panachés (économique, social, politique, culturel, académique, scientifique, intellectuel) ont la légitimité d’imposer leur grille de lecture du monde.
 
Dans «Retour à Reims» (Flammarion, 2010), le sociologue et philosophe Didier Eribon s’économise tout détour par le politiquement correct: «Je crains fort que les intellectuels qui, manifestant leur ethnocentrisme de classe et projetant leurs propres modes de pensée dans la tête de ceux à la place desquels ils parlent en prétendant être attentifs à leurs paroles, se gargarisent des «savoirs spontanés» des classes populaires – et ce avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils n’ont jamais rencontré dans leur vie quelqu’un qui y appartienne, si ce n’est en lisant des textes du XIXe siècle – ne courent le risque de se heurter à de cinglants démentis et à de cruelles déconvenues.»
 
C’est très populaire de s’écharper sur la définition du peuple: il serait plus honnête et généreux de lui rendre non pas «sa» mais «ses» voix. Pour continuer avec Eribon, la dignité «requiert d’abord qu’on n’ait pas l’impression d’être considéré comme quantité négligeable ou comme de simples éléments dans des tableaux statistiques ou des bilans comptables, c’est-à-dire des objets muets de la décision politique». Le peuple et l’élite ne sont que deux paresseuses et indignes catégories-excuses pour ne pas écouter les innombrables voix singulières, hybrides, paradoxales, irréductibles, forcément embarrassantes et très encombrantes.
 
Stéphanie Pahud, linguiste

 

27/11/2016 09:37 | Lien permanent | Commentaires (0)

Electricité verte, vraiment?

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Payer quelques centimes de plus pour consommer de «l’électricité verte» et ainsi soutenir la production d’électricité renouvelable, voilà l’offre de plusieurs distributeurs d’électricité. Ces propositions s’adressent aux clients dits «captifs», c’est-à-dire les ménages, vous et moi, et les PME. L’idée paraît tout à fait louable, mais essayons de voir ce qu’elle recouvre exactement. Est-ce vraiment à l’électricité verte que fonctionne mon lave-vaisselle ou le chargeur de mon téléphone mobile? La réalité n’est pas si simple.
 
En effet, l’essentiel de l’électricité est acheté en Bourse. Or, ces contrats d’achat d’énergie portent sur une électricité dite «grise», dont on ignore la provenance. Aussi, pour obtenir un label renouvelable faut-il se tourner vers un autre marché que celui physique des électrons. A savoir, celui des garanties d’origine (certificats verts). Pour vendre du garanti «renouvelable», les distributeurs acquièrent donc, sur le marché des garanties d’origine, des «certificats verts» qui attestent qu’une certaine quantité d’électricité renouvelable a été injectée s
ur un réseau en Suisse, pour le label «local», ou à l’étranger. En d’autres termes, l’achat d’un label vert ne signifie pas que mon lave-vaisselle fonctionne à l’électricité verte.
 
Mais pour le distributeur, l’intérêt du certificat d’origine se situe ailleurs. Il lui rapporte une marge très confortable. Aujourd’hui, les prix en Bourse de l’électricité, qu’elle soit verte ou grise, sont extrêmement bas en raison d’une conjoncture européenne en berne, donc d’une faible demande, et du fait des subventions à l’étranger et du bas coût du charbon. Quant aux garanties d’origine suisses ou étrangères elles ne valent pas grand-chose faute de demande suffisante (moins de 10% du prix du kilowattheure). Le distributeur peut ainsi acquérir bon marché tant de l’électricité grise que des certificats et s’en prévaloir pour vendre cher en toute légalité un produit en affirmant qu’il est 100% de source hydraulique, par exemple. Cette information n’est pas totalement exacte comme on vient de le voir. Mais surtout, outre qu’elle permet au distributeur d’améliorer considérablement ses marges aux dépens de clients captifs que nous sommes, elle met en jeu la garantie de notre approvisionnement sur la durée.
 
On touche ici au cœur du problème: les offres d’électricité verte par des garanties d’origine ne profitent pas du tout à la production hydraulique suisse qui représente quand même 55% de notre approvisionnement, soit la partie essentielle du renouvelable indigène, (contre moins de 3% pour l’électricité solaire ou éolienne suisse). Au contraire, pour obtenir des marges élevées, les distributeurs imposent aux producteurs hydroélectriques suisses les prix très bas de la Bourse, plus bas que les coûts de production, tout en vendant du label vert grâce à des certificats. Ce faisant, ils mettent le couteau sous la gorge de la production hydroélectrique suisse. Et cela alors même qu’ils ont une obligation légale d’assurer la sécurité de l’approvisionnement des ménages et PME à des tarifs équitables. En clair, dans le même temps nous avons l’illusion de consommer vert, nous enrichissons la distribution et nous tuons la principale source d’électricité renouvelable indigène. Décidément il y a quelque chose qui ne tourne pas rond au royaume des électrons.

 

 

20/11/2016 11:22 | Lien permanent | Commentaires (0)

De la minorité au pouvoir

PMFavre.jpgDéjà, on le sait, le petit David triompha de Goliath! L’histoire est en grande partie écrite par des minorités, souvent conquérantes. Les sectes, les groupuscules, les marginaux au départ peuvent triompher.

Le Macédonien Alexandre le Grand, à 22 ans, est déjà maître de l’Asie-Mineure. En 333 av. J.-C., il écrase Darius, le Perse, détenteur d’une force bien supérieure. Il se retrouvera avec un empire allant de la Grèce à l’Indus.

De son côté, le Turc Tamerlan, né en 1336, débute à 28 ans la conquête de l’Orient, du Caucase jusqu’à l’Asie centrale, avec des forces bien modestes à ses débuts.

Hernán Cortés, à la tête de quelques centaines d’Espagnols, fait plier l’Empire aztèque, qui a aligné contre lui jusqu’à 100'000 guerriers!

Les Bolcheviks écrasent l’armée du tsar, éradiquent presque la religiosité russe et développent un empire unique dans l’histoire qui se maintiendra presque une centaine d’années.

Rappelons aussi qu’Adolf Hitler prit le pouvoir en 1933 avec 43,91% des voix des Allemands.

Le très apprécié président chilien Salvador Allende a investi la Moneda avec un score bien modeste de 36,6% des voix.

Le général de Gaulle et son entourage à Londres, ainsi que la Résistance dans l’Hexagone n’étaient longtemps qu’une poignée face à une masse pétainiste.

En 1954, au tout début de la sanglante guerre de libération algérienne, les fellagas n’alignent que quelques centaines de combattants. Ils triomphent en 1962.

En 1968, il n’a fallu que quelques milliers de jeunes étudiants déterminés pour faire trembler la France.

Les régimes laïques de Saddam Hussein et Hafez el-Assad ont été bâtis l’un sur la minorité sunnite d’Irak et l’autre sur une encore plus petite fraction, les Alaouites. De son côté, Mouammar Kadhafi provenait du petit clan des Ghous. Il avait rassemblé le pays, aujourd’hui éclaté. Il a fallu dans les trois cas, des interventions extérieures aux pays pour bouleverser dramatiquement la situation, au détriment des populations.

Sur l’ensemble du monde musulman, le wahha­bisme de l’Arabie saoudite ne représente que 4% de la population «islamique». Et pourtant ce sont bien eux qui ont fait basculer des millions de fidèles vers l’extrême de la religion coranique. Entre autres, en investissant des milliards dans l’imposition de leur idéologie, par exemple, en construisant des dizaines de milliers de mosquées de par le monde, du Kirghizistan à l’Indonésie en passant par l’Afrique subsaharienne, etc. S’est ensuivi une influence considérable, hors de proportion, allant jusqu’à armer ou participer à des guerres visant à éliminer les régimes laïques ou chiites.

Il est définitivement clair qu’il ne faut pas stigmatiser le monde musulman dans son ensemble, mais bien distinguer ses différentes composantes. Il est toutefois impossible de ne pas constater que l’extrémisme islamiste était presque inexistant il y a quelques dizaines d’années et qu’il progresse à bonne allure, dans le monde entier, avec à la clé troubles et attentats.

Les djihadistes de Daech proviennent de partout. Même si ceux qui passent à l’action sont peu nombreux, certaines banlieues françaises et belges sont en partie acquises à la cause extrême!

Les minorités actives peuvent prendre une grande importance. Influencer bien au-delà de leur nombre. Faire basculer les hésitants. Finalement, transformer une société dans une direction régressive. On ne peut pas se fier aux affirmations de Manuel Valls qui assure: «Nous vaincrons le terrorisme islamiste.» On peut ne pas croire aux prédictions romanesques de Michel Houellebecq dans «Soumission». Mais elles nous interrogent.

Pierre-Marcel Favre, éditeur