20/05/2018 11:02 | Lien permanent | Commentaires (0)

Femmes, le vent se lève

0032D983_41931B0874D47DA01DC3002AE9C8A87C.jpgQuand une femme se lance en politique, elle a immédiatement conscience qu’elle entre dans un monde d’hommes. Et la première question qui se pose à elle, si elle décide de s’accrocher, c’est de choisir entre dissidence et acceptance. J’imagine que, dans la plupart des domaines professionnels, la situation est identique.

J’ai choisi l’acceptance. Cela signifie: faire comme si on était un homme comme les autres. Flouter sa féminité. Accepter des horaires de séance totalement inconciliables avec de jeunes enfants. Faire comme si ce n’était pas un problème. Faire comme s’il n’y avait ni paternalisme, ni condescendance, ni vulgarité. Faire comme si on n’était pas la seule femme dans une séance. Rouler des mécaniques. Forcer la voix. Mettre des talons pour avoir l’air grande et marcher très vite pour avoir l’air importante. En bref, sourire et serrer les dents. Et avancer, en pariant sur le fait qu’en chemin le monde peut changer et qu’on peut changer le monde.

Depuis cette année, la méthode qu’ont privilégiée de nombreuses femmes de braver leur propre destin pour braver celui d’une société semble soudain démodée. La conquête de biais, la stratégie du pas de côté, c’est terminé. Un vent se lève, une vague se soulève, sur tous les continents, sur tous les fronts pour que les femmes existent pour elles-mêmes, sans avoir à altérer une partie de leur identité. Des tapis rouges à Cannes foulés par les artistes femmes aux paysannes suisses privées de reconnaissance dans la nouvelle politique agricole, des linceuls noirs dont les Iraniennes se débarrassent au prix de leur liberté aux foulards verts portés par les Argentines contre la violence impunie, des Islandaises en grève aux combattantes kurdes en Syrie… Il y a quelque chose d’unique, de jubilatoire, de total aujourd’hui dans l’engagement pour l’égalité entre les genres.

Pour la première fois peut-être, des combats féministes se conjuguent au pluriel: aux batailles syndicales et politiques «classiques» se joignent simultanément les revendications qui touchent au respect du corps et de l’intégrité physique. Comme si 2018 et 1968 ne faisaient plus qu’un. Comme si Christiane Brunner manifestait avec Beyoncé. Du coup, en Suisse, comme ailleurs, les femmes regardent autour d’elles et se rendent compte que le monde n’est pas fait pour elles, s’est (presque) fait sans elles. Et la liste des revendications s’allonge. Respect de l’égalité salariale, reconnaissance du travail domestique, conciliation entre vie professionnelle et familiale. Mais les femmes veulent aussi se promener en sécurité dans les villes, boire un verre sans crainte d’être agressées, qu’il y ait de la lumière dans les parkings; qu’elles puissent allaiter en sérénité. Ou pas. Que leur corps ne soit pas un laboratoire. Que Suisses ou étrangères, elles trouvent protection contre l’exploitation, la traite d’êtres humains, les viols. Que ne soient plus tolérés, sur les lieux de travail, mains baladeuses, blagues humiliantes, propos sexistes, actes déplacés. Que des rues, des fontaines, des places portent leur nom; avoir accès à des postes de recherche, à des Prix Nobel, à des scènes de musique ou de théâtre; pouvoir lire à l’école Corinna Bille et pas toujours Charles Ferdinand Ramuz.

Le 29 mai prochain, le Conseil des États se prononcera de nouveau sur une révision de la loi sur l’égalité. Le projet qui avait été renvoyé en commission par la majorité des sénateurs revient, presque identique à la copie initiale, suivant ainsi les lois de la physique domestique bien connues des femmes: ce n’est pas en balayant la poussière sous un tapis qu’elle va disparaître pour autant. Ce pas doit être franchi. Absolument. Mais, à coup sûr, il sera suivi par d’autres.

Géraldine Savary, conseillère aux États (PS/VD) 

14/05/2018 09:38 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Suzette.jpgModifier les statuts d’un parti ad personam, c’est trahir une promesse et nier un problème.

Les innombrables auteurs de statuts d’association connaissent bien le problème: faut-il prévoir un nombre limité de réélections possibles des membres du comité et risquer de se priver d’un joyau en pleine forme ou au contraire ne mettre aucune limite et perdre ses nerfs avec une nullité (éventuellement gâteuse) qui s’incruste?

Certaines formations politiques décident, dans leurs statuts, que tel ou tel mandat ne pourra être exercé que deux fois ou trois fois de suite. Le but est en général d’empêcher les «éléphants» d’occuper indéfiniment le pouvoir en décourageant les forces jeunes. Une limite statutaire du nombre de mandats successifs est censée inciter à «préparer» la relève et stimuler la génération montante.

Seulement voilà! D’une part, le pouvoir exerce une fascination sur certains de ceux qui le détiennent – voir la Chine, la Russie, la Turquie et combien d’États du tiers-monde, où des citoyens bien dressés «plébiscitent» un règne sans fin et un pouvoir sans limites! – d’autre part, les partis n’ont pas toujours les bonnes personnes au bon moment. Alors, que faire?

L’année dernière, le Parti socialiste vaudois a vécu le cauchemar d’une menace de fin de règne statutaire pour deux conseillers d’État sortants. L’un des deux passait pour «providentiel», l’autre, pour catastrophique. Vite une procédure de vote interne au parti pour chercher une solution et justifier une éventuelle exception à la règle du nombre limité de réélections. Les jeunes socialistes qui commençaient à piétiner au portillon, n’auraient pas voulu d’exception, mais ils ont été minorisés et, sans la moindre galanterie – culte de l’égalitarisme oblige! – le parti a voté l’exception pour l’homme et l’a refusée à la femme.

On a entendu récemment aux nouvelles que le PDC fribourgeois va vivre les mêmes affres: M. de Buman, président du Conseil national, ne devrait pas, statutairement, briguer un nouveau mandat, mais il peut encore être utile au parti, vu sa position, tirer la liste, sauver un siège (sauf, éventuellement, à se retirer en cours de législature 2019-2023 s’il estime que c’est alors dans l’intérêt de son parti ou si ce dernier lui fait un appel du pied). Le PDC fribourgeois envisage donc de modifier ses statuts, par un vote démocratique, comme ci-dessus au Parti socialiste, pour permettre une dérogation en faveur de M. de Buman.

En fixant statutairement une limite à la durée de certains mandats, un parti politique marque nettement son optimisme et sa volonté de rester ouvert à la génération montante. Il s’engage donc «moralement» à préparer une relève, à former des successeurs, à encourager la réflexion politique, à vivre. Et puis, pour une raison ou une autre, il faillit à sa tâche ou traverse un creux. Les responsables devraient alors être capables d’en tirer les conséquences: peut-être que le programme ne convient plus à une partie des concitoyens; peut-être qu’il faut envisager un changement d’approche de la politique ou alors une vraie préparation politique de la relève. La seule chose qu’il ne faudrait jamais faire, c’est modifier les statuts ad personam. Cela correspond à la trahison d’une promesse, à un culte de la personnalité, à un aveu de faiblesse. La force d’un parti ne dépend pas d’une marionnette providentielle. Changer vite, vite les statuts pour sauver un siège, c’est, à gauche, comme à droite, nier un problème peut-être momentané, c’est en fait éteindre la vitalité de la démocratie par un truc électoraliste.

Suzette Sandoz, Ex-conseillère nationale libérale (VD)

06/05/2018 10:54 | Lien permanent | Commentaires (0)

La Tyrannie du réel

00320E3B_3A437E6BC23487F78700387351EBE484.jpgEn littérature aujourd’hui, la qualité d’une œuvre se mesure à son degré de réalisme. Les auteurs s’y soumettent et renoncent à toute fantaisie.

«Aujourd’hui, écrit Alain Badiou, le réel, comme mot, comme vocable, est essentiellement utilisé de manière intimidante.» («À la recherche du réel perdu», Fayard, 2015). Et le philosophe de poser l’économie comme l’archétype du réel intimidant et dominateur – l’évidence qu’on ne saurait penser, l’en-soi forclos aux arêtes tranchantes.

Mais l’économie n’est pas le seul domaine où le réel se manie comme une menace. En littérature aussi, le réel «exige en toutes circonstances une soumission plutôt qu’une invention». Sans doute, le réalisme comme école – avec ses revues, ses manifestes et ses pétitions de principe – nous semble-t-il dépassé, élégant bibelot empoussiéré sur l’étagère de l’histoire littéraire. Personne ne prétend vouloir rejouer Maupassant, Hennique ou Zola. Mais le réel n’en est pas moins décidé à occuper le plus clair de l’espace dévolu à la littérature: les vitrines des librairies, les sélections des grands prix littéraires français, les salons littéraires; partout le mot d’ordre semble le même: «plus de réel, moins d’imagination». Un bon roman est un roman dont les personnages sont jugés «crédibles», où les événements s’enchaînent avec la paisible implacabilité de la logique, où tout ce qui est vécu par le protagoniste pourrait l’être aussi par le lecteur, où rien n’apparaît d’incongru, d’intempestif, de bizarre. Le réel ne fait plus école, parce qu’il ne fait plus question. Il est une évidence esthétique. Il n’y a plus à le discuter.

Le lecteur, lui non plus, ne discute pas. Selon le principe «qui paie décide», il est un fervent défenseur du réel, le plus sûr contempteur de la fantaisie. Il se rend sur Amazon, sur Babelio, sur les cent plates-formes où il est invité à donner son avis. Là, il se lamente de ne pas avoir pu «entrer» dans telle œuvre, de ne pas avoir pu s’identifier aux personnages, de ne pas avoir trouvé l’intrigue suffisamment cohérente, de ne pas avoir «retrouvé» le New York ou le Vancouver qu’il connaît comme sa poche (car le lecteur réaliste n’a d’autre attente que de retrouver partout le fond de sa poche). Parfois, au contraire, il est satisfait. «C’est tout à fait ça», se réjouit-il. Et il est reconnaissant à l’auteur de l’avoir fait voyager, d’avoir impeccablement décrit son quartier, d’avoir dit quelque chose de vrai (c’est-à-dire de réel). Mais si la tyrannie du réel est soutenue par la ferveur populaire des lecteurs, des critiques et des libraires, elle l’est plus encore par les auteurs eux-mêmes, trop contents d’être affiliés à des tour-opérateurs ou des journalistes – métiers infiniment plus sérieux qu’écrivain – quand ils ne le sont pas à des machines: appareils photo s’étant déclenchés au bon moment, ordinateurs ayant remarquablement compilé des données, smartphone dernière génération proposant une prise de vue panoramique de grande qualité. Personne ne se préoccupe de poser la question de la vérité d’une œuvre. Il suffit de compter les points de contact avec la réalité. Un grand nombre de points de point de contact signifie une bonne appréciation, un petit nombre, une mauvaise note. Que la réalité puisse être problématique, trouble, ambiguë, qu’elle ne soit jamais qu’une construction, ou un ensemble de constructions, voilà qui n’effleure ni les libraires, ni les lecteurs, moins encore les auteurs – qui sont dociles tant qu’on leur tresse des lauriers. Et les voici relisant scrupuleusement leur texte, langue dehors, effrayés à l’idée que les amazonistes et les babeloniens jugent leur texte «peu crédible» – ce même manque de crédibilité qu’on leur reproche quand ils demandent un emprunt à la banque.

Quentin Mouron, écrivain