18/12/2010 23:40 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : cercle, dimanche

Dans la course aux interdits, Noël et l’An neuf sont déjà en sursis

broulis.jpg«Merci de ne pas donner la vie car elle présente un risque fatal!» Au rythme où vont les choses, il n’est plus absurde d’imaginer une telle mise en garde. Certes, elle programme la fin de notre société, mais que pèse cela face à l’aboutissement de l’idéal sécuritaire? La vie morte, vertigineux non-sens.
 
Grotesque? Vraiment? De la cigarette au volant aux jeux vidéo violents, des 4x4 à la consommation de viande, des descentes dans la poudreuse aux minarets, en passant par les moins de seize ans dans les rues après 20 h, le fusil militaire à la cave, les moteurs à explosion en ville, le voile dans les classes, les chants de Noël dans les classes, les chiens sans laisse, les chiens en laisse mais avec des dents, les distributeurs de boissons sucrées, les crucifix dans les lieux publics… il n’est de jour où ne résonne l’appel à une nouvelle interdiction.

Parallèlement et à la même allure, on ne voit progresser que les obligations: des sièges pour préadolescents dans les voitures, des détecteurs de mouvement le long des piscines, des doctorats pour enseigner l’alphabet, de la fréquentation de l’école dès la sortie du berceau, de l’affichage de tous les risques imaginables et au-delà – «Ne mettez pas votre chien dans un four micro-onde». On en oublie, y compris quelques recommandations comme celle de surveiller son voisin quand il fait chaud, lorsqu’il fait froid, quand il y a du bruit, s’il n’y en a pas.

Avec tout ce qu’ils ont de gras, de sucré, de religieux, d’alcoolisé et… de réjouissant, Noël et l’An neuf sont déjà en sursis.
C’est une course éperdue, collective, irréfléchie. C’est la ruée des lemmings vers la falaise, le suicide de ceux qui croient se sauver. C’est surtout une fuite devant nos responsabilités. Et cet abandon sans combat, ce renoncement résigné, est sans doute ce qui m’étonne et me navre le plus.
Nous devons retrouver le sens des responsabilités et le valoriser. Nous devons nous remettre à grandir. C’est la seule alternative à l’infantilisation croissante des individus, que traduit l’actuelle surenchère des prohibitions.

Et c’est une nécessité politique. Je crois profondément qu’on ne peut à la fois se réclamer de la démocratie, de la libre expression et du libre arbitre qu’elle suppose, et penser qu’on la réalise en corsetant toujours plus les comportements. C’est contradictoire. C’est un équilibre que l’on rompt, une invitation à l’atomisation sociale. Elle se manifeste déjà. La multiplication des exigences groupusculaires d’ériger en dogmes leurs tabous personnels en témoigne.

L’Etat n’a pas vocation de tout contrôler. Il ne le peut pas, et surtout il ne le doit pas. Il est dans son rôle lorsqu’il fixe le plus largement possible le cadre du «vivre-ensemble» que je tiens personnellement pour constitutif de nos démocraties, mais il n’est pas le dépositaire de l’envie de vivre ensemble. Celle-ci n’existe que tant qu’elle continue à être portée et manifestée, une fois encore en toute responsabilité, par chaque citoyen. Qu’elle fasse défaut et la porte est ouverte au totalitarisme. Là, oui, c’est l’Etat qui s’arroge le droit de modeler les attitudes, de policer les pensées, d’écarter et de rééduquer les «déviants». En avons-nous vraiment envie?

Pour ma part je réponds non. Je ne veux pas d’un monde où la contrainte remplace le danger, où l’incertitude s’échange contre l’ennui. Je crois que la spirale normative doit s’arrêter, qu’il faut faire repartir le balancier en sens inverse, qu’il vaut mieux promouvoir les libertés que les restreindre. Ce sera mon vœu pour 2011… et au-delà.

Pascal Broulis
Conseiller d’Etat vaudois

Commentaires

Le plaidoyer de Pascal Broulis contre le tout sécuritaire a de quoi séduire, mais il sous-entend une hypothèse fausse: que cela ne serait qu'un choix idéologique. Alors qu'il s'agit en réalité d'une conséquence inévitable de la judiciarisation de la société. Si la commune, le canton ne prennent pas toutes les précautions pour assurer la sécurité des citoyens, le moindre accident finit au tribunal, avec un chef de service ou... un conseiller d'état sur le banc des accusé. La vraie question est donc celle de la place respective du droit et du risque. Difficile question!

Écrit par : Pierre Zweiacker | 19/12/2010

Ma liberté s'arrête où commence celle des autres.
Ma liberté ne s'aquiert qu'en faisant des choix et choisir c'est perdre autre chose.
Choisir oblige à prendre ses responsabilités, à savoir prendre sa vie en main.
Ce qui signifie, en résumé, qu'être libre c'est être responsable.
Notre état apprend-il ces notions au citoyen, au travers de l'école, par exemple?
Ou a-t-il intérêt à les cacher pour mieux régner.
Vaste sujet de débats pour accompagner les agapes de cette fin d'année !

Bien à toi.
Luca

Écrit par : Luca Mottaz | 19/12/2010

On lit que beaucoup de maladies, de travers, de vices tuent. La seule chose qui vous tue est de naître, le reste n'est que méthode de disparition. Eviter un cancer des voies digestives pour être sur d'aller vers Alzheimer, ça vous parait réjouissant? moi pas. Donc oui M.Broulis, même si ça signifie de m'acheter 10.000 m2 au bout de nulle part, j'éviterai cette société du non risque qui me fatigue et laisserai les non fumeurs (j'en fait partie) et abstinents (qu'à Dieu ne plaise) boire leur verre d'eau à bicyclette...

Écrit par : samar | 19/12/2010

Bravo, Pascal Broulis, un article courageux et lucide. Que ceux qui veulent réglementer la vie des autres s'occupent plutôt de leur propre vie. La liberté des autres s'arrête où commence la mienne.

Écrit par : Ben Palmer | 19/12/2010

M. Broulis a raison de mettre le doigt sur deux phénomènes insidieux, souterrains et
dangereux générés par la peur : la montée de l'intolérance et le sécuritarisme.

Non seulement toujours d'avantage de gens pensent détenir la Vérité, en matière d'écologie ou de santé notamment, mais de plus en plus ils s'estiment investis de la
mission (divine) d'imposer aux autres, sans nuance, leur manière de penser et d'agir.

Quant au sécuritarisame, d'un côté on souhaite que les collectivités publiques préviennent tous les comportements, même ceux résultant de l'irresponsabilité ou de la témérité, alors que d'un autre côté, on fait la promotion des activités générant de "l'adrénaline". Chercher l'erreur!

Viviane Gay

Écrit par : Viviane Gay | 20/12/2010

Trop d'alcool tue! Trop de fumée tue! Trop d'ennui tue! Trop de sécurité tue!

Écrit par : Jaccard Serge | 21/12/2010

Bravo ! Cet article du président du Conseil d'Etat exprime un credo personnel que l'on n'entend décidément pas assez souvent, y compris dans les propos officiels de la droite modérée.
A y regarder de plus près, cette inflation sécuritaire n'est évidemment pas la résultante de l’obscur et hypothétique complot de quelque faction subversive mais plus banalement, celle d'une quantité de prises de positions individuelles ou collectives, souvent truffées de bonnes intentions et fréquemment contradictoires. Ce qui explique que chacun ait désormais d'excellentes raisons de dénoncer ce phénomène liberticide, pour autant qu'il concerne les angoisses des autres, bien entendu... Un certain ras-le-bol commence donc sérieusement à se manifester un peu partout. Ce serait dommage que, comme d'autres bonnes causes, il fasse encore le lit de d'extrémistes de tout poil.
La question est de savoir si l’on trouve encore en Suisse, dans les rangs modérés, d'autres personnalités politiques que Pascal Broulis qui ont le courage d'affronter ce phénomène ? Celui de dire "non, nous n'allons pas vous protéger encore plus. Il faut prendre vos responsabilités". A cet égard, la récente réaction sereine du premier ministre suédois aux attentats de Stockholm mérite d'être citée en exemple.
Quelles solutions au problème ? J'en vois au moins une : faire régulièrement l'effort de considérer les choses d'en haut afin de mettre les priorités à leur juste place et d'élaborer des stratégies publiques cohérentes. Ce n’est pas facile, cela prend du temps, de l’énergie et des trésors de persuasions mais il n’y a pas d’autre recours que de remettre le bien commun et sa vision à long terme au-dessus des intérêts personnels ou sectoriels à court terme.
"Libre et responsable" disait fréquemment la philosophe socialiste Jeanne Hersch dans ses discours...

Écrit par : Jean-Marc Blanc | 21/12/2010

Bravo ! Cet article du président du Conseil d'Etat exprime un credo personnel que l'on n'entend décidément pas assez souvent, y compris dans les propos officiels de la droite modérée.
A y regarder de plus près, cette inflation sécuritaire n'est évidemment pas la résultante de l’obscur et hypothétique complot de quelque faction subversive mais plus banalement, celle d'une quantité de prises de positions individuelles ou collectives, souvent truffées de bonnes intentions et fréquemment contradictoires. Ce qui explique que chacun ait désormais d'excellentes raisons de dénoncer ce phénomène liberticide, pour autant qu'il concerne les angoisses des autres, bien entendu... Un certain ras-le-bol commence donc sérieusement à se manifester un peu partout. Ce serait dommage que, comme d'autres bonnes causes, il fasse encore le lit de d'extrémistes de tout poil.
La question est de savoir si l’on trouve encore en Suisse, dans les rangs modérés, d'autres personnalités politiques que Pascal Broulis qui ont le courage d'affronter ce phénomène ? Celui de dire "non, nous n'allons pas vous protéger encore plus. Il faut prendre vos responsabilités". A cet égard, la récente réaction sereine du premier ministre suédois aux attentats de Stockholm mérite d'être citée en exemple.
Quelles solutions au problème ? J'en vois au moins une : faire régulièrement l'effort de considérer les choses d'en haut afin de mettre les priorités à leur juste place et d'élaborer des stratégies publiques cohérentes. Ce n’est pas facile, cela prend du temps, de l’énergie et des trésors de persuasions mais il n’y a pas d’autre recours que de remettre le bien commun et sa vision à long terme au-dessus des intérêts personnels ou sectoriels à court terme.
"Libre et responsable" disait fréquemment la philosophe socialiste Jeanne Hersch dans ses discours...

Écrit par : Jean-Marc Blanc | 21/12/2010

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