26/12/2010

Noël est derrière. Tant mieux!

MOLLA_1.jpgIls doivent se sentir mieux, Noël est passé. Selon un sondage effectué récemment par un quotidien lausannois, 59% de gens considéraient cette fête comme une corvée plutôt qu’un plaisir. Et ce ne sont pas tous les blessés de l’existence et les meurtris de la relation qui démentiront le fait qu’à cette période le poids de toute chose augmente sensiblement. La solitude se supporte moins bien encore, la maladie isole davantage, l’inactivité forcée par tel ou tel congé est pour certains insupportable… Quant aux réunions en tout genre, elles ne sont pas toujours occasion de réjouissance, ou alors plus au niveau de l’assiette et du verre que ce que le menu devrait véritablement célébrer: joie, amitié, affection…

Noël est donc passé. Tant mieux! Surtout si ce n’est qu’une date arbitrairement fixée et bien incertaine tant au niveau du jour que de l’année. D’ailleurs, si les historiens s’accordaient pour dater un tel événement au cœur de l’histoire humaine, le mouvement de confiance ou de défiance que génère cette naissance extraordinaire n’aurait pas lieu d’être. Mais l’histoire ne convoque pas la foi, tout au plus le doute, s’il fallait qu’on aide ce dernier.

Noël est derrière. Tant mieux! Surtout s’il n’est synonyme que de frénésies économiques et d’indigestes repas de famille, de lumières vite éteintes et de guirlandes promptement rangées, sans parler des chiffres d’affaires à dépasser dans douze mois.

Pourtant, si entre deux repas de fête, l’un a reparlé à l’autre, si un partage a brisé quelque exclusion, si un pardon a effacé l’ardoise, cela change tout. Si un regard a redonné confiance, si un coup de fil ou un courriel a débusqué le repli, alors Noël n’est pas passé. Il s’est au contraire immiscé sans se faire voir. N’est-ce pas d’ailleurs qu’à cette seule condition que Noël se gorge de sens? N’est-ce pas qu’à ce moment-là que survient véritablement une naissance dont l’heure, la date et lieu importent peu? Les regards peuvent alors se tourner vers l’intérieur et non l’extérieur où critiques et jugements pleuvent. S’orienter vers ce qui réchauffe le cœur et redonne goût à la vie, plutôt qu’en direction d’un berceau abritant un joli et gentil poupon, appelé bien vite à retourner dans sa crèche.

Ce n’est certainement pas par hasard qu’au cœur de la Bible, l’événement de Noël, la naissance de Jésus, n’occupe que quelques lignes. Deux évangélistes ne s’y sont même pas intéressés. C’est qu’au fond, un tel récit, trop facilement enjolivé ou édulcoré, ne prouverait pas grand-chose, aujourd’hui pas plus qu’hier. Car est-ce vraiment en déclinant une fiche d’identité que l’on fait naître une relation? Serait-ce en expliquant à un enfant sa conception qu’on lui exprime sa place unique? Ou encore en argumentant avec un aîné qu’on le convaincra du caractère irremplaçable de sa présence?

Faire sentir et comprendre à l’autre qu’il compte, que l’existence est tout autre s’il est absent, que sa valeur dépasse toute mesure, tout cela nécessite une attention vraie. Car seul un profond souci de l’autre ouvre un espace dans lequel la vie peut s’engouffrer. Le souffle devient alors moins court, le goût perdu revient, la confiance en soi et en autrui est à nouveau à portée. C’est qu’il faut parfois bien des années pour naître ou renaître. Mais, ce jour-là, Noël prend tout son sens étymologique: Natalis dies, soit jour de naissance. Noël est devant? Tant mieux!

Serge Molla
pasteur

18/12/2010

Dans la course aux interdits, Noël et l’An neuf sont déjà en sursis

broulis.jpg«Merci de ne pas donner la vie car elle présente un risque fatal!» Au rythme où vont les choses, il n’est plus absurde d’imaginer une telle mise en garde. Certes, elle programme la fin de notre société, mais que pèse cela face à l’aboutissement de l’idéal sécuritaire? La vie morte, vertigineux non-sens.
 
Grotesque? Vraiment? De la cigarette au volant aux jeux vidéo violents, des 4x4 à la consommation de viande, des descentes dans la poudreuse aux minarets, en passant par les moins de seize ans dans les rues après 20 h, le fusil militaire à la cave, les moteurs à explosion en ville, le voile dans les classes, les chants de Noël dans les classes, les chiens sans laisse, les chiens en laisse mais avec des dents, les distributeurs de boissons sucrées, les crucifix dans les lieux publics… il n’est de jour où ne résonne l’appel à une nouvelle interdiction.

Parallèlement et à la même allure, on ne voit progresser que les obligations: des sièges pour préadolescents dans les voitures, des détecteurs de mouvement le long des piscines, des doctorats pour enseigner l’alphabet, de la fréquentation de l’école dès la sortie du berceau, de l’affichage de tous les risques imaginables et au-delà – «Ne mettez pas votre chien dans un four micro-onde». On en oublie, y compris quelques recommandations comme celle de surveiller son voisin quand il fait chaud, lorsqu’il fait froid, quand il y a du bruit, s’il n’y en a pas.

Avec tout ce qu’ils ont de gras, de sucré, de religieux, d’alcoolisé et… de réjouissant, Noël et l’An neuf sont déjà en sursis.
C’est une course éperdue, collective, irréfléchie. C’est la ruée des lemmings vers la falaise, le suicide de ceux qui croient se sauver. C’est surtout une fuite devant nos responsabilités. Et cet abandon sans combat, ce renoncement résigné, est sans doute ce qui m’étonne et me navre le plus.
Nous devons retrouver le sens des responsabilités et le valoriser. Nous devons nous remettre à grandir. C’est la seule alternative à l’infantilisation croissante des individus, que traduit l’actuelle surenchère des prohibitions.

Et c’est une nécessité politique. Je crois profondément qu’on ne peut à la fois se réclamer de la démocratie, de la libre expression et du libre arbitre qu’elle suppose, et penser qu’on la réalise en corsetant toujours plus les comportements. C’est contradictoire. C’est un équilibre que l’on rompt, une invitation à l’atomisation sociale. Elle se manifeste déjà. La multiplication des exigences groupusculaires d’ériger en dogmes leurs tabous personnels en témoigne.

L’Etat n’a pas vocation de tout contrôler. Il ne le peut pas, et surtout il ne le doit pas. Il est dans son rôle lorsqu’il fixe le plus largement possible le cadre du «vivre-ensemble» que je tiens personnellement pour constitutif de nos démocraties, mais il n’est pas le dépositaire de l’envie de vivre ensemble. Celle-ci n’existe que tant qu’elle continue à être portée et manifestée, une fois encore en toute responsabilité, par chaque citoyen. Qu’elle fasse défaut et la porte est ouverte au totalitarisme. Là, oui, c’est l’Etat qui s’arroge le droit de modeler les attitudes, de policer les pensées, d’écarter et de rééduquer les «déviants». En avons-nous vraiment envie?

Pour ma part je réponds non. Je ne veux pas d’un monde où la contrainte remplace le danger, où l’incertitude s’échange contre l’ennui. Je crois que la spirale normative doit s’arrêter, qu’il faut faire repartir le balancier en sens inverse, qu’il vaut mieux promouvoir les libertés que les restreindre. Ce sera mon vœu pour 2011… et au-delà.

Pascal Broulis
Conseiller d’Etat vaudois

12/12/2010

L'opération de légende

PRETRE_1.jpgDans la nuit du 3 au 4 décembre 1967, au Cap en Afrique du Sud, Christiaan Barnard effectuait la première greffe du cœur sur l’homme. Le monde émerveillé découvrait quelques jours plus tard Louis Washkansky fredonnant devant une caméra un air populaire. Il ne devait pourtant vivre que 18 jours avec son nouveau cœur.

Le grand public retiendra Barnard, entré avec fracas dans l’histoire. Faut dire que l’homme en jetait. Il était jeune, énergique, un brin play-boy et surtout irradiait un magnétisme irrésistible. Il incarnait le cliché hollywoodien du chirurgien charismatique. Les gens de métier en revanche attribuent la paternité de cette opération à l’Américain Norman Shumway, qui en eut l’idée et la mit génialement au point. Tout commença avec une expérience sur des animaux impliquant un arrêt cardiaque prolongé. Pour meubler le temps, Shumway essaya de sectionner le cœur de ses attaches et connections et les recousit; avant d’endormir deux chiens et de transférer le cœur de l’un sur l’autre.

S’appuyant sur ces travaux, quelques équipes se préparèrent soigneusement et trépignaient en attente du donneur idéal. Barnard se rendit brièvement aux USA pour les épier, mais s’entraîna peu. C’est pourtant lui que le destin allait désigner ce week-end de décembre. Il était certes bon technicien, une condition essentielle pour le succès du geste, mais ni lui ni son équipe n’étaient vraiment parés pour affronter cette aventure. Une pneumonie fulminante, attisée par un traitement antirejet trop vigoureux, allait emporter son patient. La vraie réussite vint peu après avec son deuxième greffé qui, lui, vécut longtemps et magnifiquement bien.

Depuis cette nuit historique, cette opération n’a rien perdu de sa magie. Elle nous fascine tous parce que, au-delà de la prouesse technique, elle touche l’organe des émotions et de la vie. Elle fait ensuite le prestige de notre chirurgie. Elle en est sa vitrine, sa formule 1: rare, mais à la pointe de la technologie et avec une certaine dramaturgie. Elle représente enfin l’Everest du chirurgien, le sommet mythique qu’il faut avoir conquis une fois, même si d’autres pics sont plus difficiles.

Je me souviens du témoignage à la télévision du Professeur Christian Cabrol, le pionnier de la transplantation en France. Il relatait le moment où ce tout premier cœur juste greffé reprenait vie. Et là, la boule dans la gorge, les paroles qui n’arrivent plus à sortir mais les larmes, profuses, contagieuses: l’émotion de l’époque le submergeait à nouveau, des années plus tard.

Ce grand frisson existe toujours au moment de la remise en action d’un cœur transplanté. Avec l’arrivée de sang chaud, sa couleur change subtilement. Arrive alors, le premier frémissement, suivi d’un deuxième, puis le premier battement coordonné, quelques-uns encore et enfin les contractions synchronisées avec le retour de ce "pobom pobom" envoûtant, et si rassurant. Tout ceci en quelques minutes, et se dégage alors la certitude de la réussite, la certitude que ce cœur-là va assumer sa fonction… et continuer une vie.

Cette émotion, cette euphorie même et ces anecdotes poignantes, car à la lisière entre vie et mort, expliquent aussi notre réticence à abandonner cette opération de légende. C’est la seule qui crée tant de remous lorsqu’on veut la retirer à un centre. Parce que la fascination qu’elle suscite est simplement trop forte, et pas seulement pour nous. Ecoutez les 50 ans et plus! Eux aussi vous le diront: le 4 décembre 1967, un frisson a parcouru toute la terre.

René Prêtre

Chirurgien du coeur à l'Université de Zurich
«Suisse de l'année 2009»

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