08/01/2011 23:55 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, dimanche, matin

Pipilotti au bûcher

BISANG_1.jpgL’UDC ne choisit jamais ses cibles par hasard. Après l’école, voici la culture. Et dans les deux cas, l’UDC s’offre un boulevard électoral, surfant sur l’imprévoyance des grands partis. Des artistes suisses réunis dans l’association Art + Politique protestent contre le chapitre de Christoph Mörgeli sur la culture. Pour l’UDC, l’art doit être soumis aux seules lois du marché, sans l’aide de l’Etat. Fidèle à ses mises en scène répétitives qui visent à isoler des catégories de population et à les opposer, l’UDC désigne les protagonistes du péril culturel: un Etat dispendieux et irresponsable. Des artistes «aristocrates et profiteurs» qui veulent remplacer et détruire la culture suisse avec des œuvres «scandaleuses».

Clou du scénario, jetée au pied du bûcher de l’UDC, Pipilotti Rist. La vidéaste de renommée mondiale serait au bénéfice d’une rente à vie de Pro Helvetia! L’artiste talentueuse et inspirée accède ainsi au statut de sorcière nationale sur fond de mensonge et de calomnie.

Soyons justes: le cliché de l’artiste cajolé – pour reprendre les termes de l’UDC – ou capricieux, profiteur de l’argent public, les allusions à une supposée «culture d’Etat», sorte de dictature rampante: tous ces fantasmes ont déjà été évoqués par d’autres formations politiques avant l’UDC. A droite comme à gauche, nombreux sont ceux qui partagent l’idée que la culture ne devrait être que sommairement soutenue par la Confédération. Le terrain électoral propice à l’UDC a donc bel et bien été préparé par d’autres et c’est l’habileté de l’UDC de savoir en tirer profit.

Pour déjouer ces stratagèmes grand-guignolesques, porteurs de haine et de confusion, il est crucial de sortir le débat du champ émotionnel si cher à l’UDC. Par exemple, rappeler le sens du subventionnement public. La subvention culturelle ne dissimule aucune emprise occulte de l’Etat. Sa fonction consiste, dans le domaine des arts de la scène, à diminuer le «prix du fauteuil», à rendre abordable le billet d’entrée au spectacle. L’argent public met aussi l’artiste à l’abri des pressions qu’un sponsor privé ne manquerait pas d’exercer si l’œuvre contrariait ses intérêts. La subvention garantit ainsi l’accès à la culture du plus grand nombre ainsi que la liberté et la diversité des expressions.

Elle est également un investissement précieux dans un secteur d’activité qui ne se limite d’ailleurs pas aux revenus souvent modestes des artistes. Un grand nombre d’artisans et de petites entreprises travaillent dans le sillage d’une production artistique. L’argent public féconde donc de nombreux emplois de proximité.

Loin d’être accessoire, la culture irrigue nos pensées, notre appréhension de la complexité du monde. Vecteur de connaissance et d’émancipation, elle nous aide à ne pas être dépendants des discours simplificateurs et des peurs factices.
C’est à l’aune d’une création artistique audacieuse et diversifiée que l’on mesure la vitalité d’une démocratie. A contrario, toute dictature naissante commence par s’attaquer à la liberté artistique avant de brimer l’ensemble des citoyens.

Les attaques personnalisées de l’UDC contre certains artistes de notre pays rappellent de sombres époques où l’on traquait ailleurs, «l’art dégénéré», ces œuvres qui échappaient à l’instrumentalisation de régimes totalitaires. Une odeur de fumée flotte en ce début d’année 2011 nous ramenant à la citation prophétique du poète Heinrich Heine: «Là où on commence par brûler les livres, on finit par brûler les gens».

Anne Bisang
Directrice de la Comédie, Genève

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