28/02/2011

Révolutions arabes, voulez-vous la fin du film?

favre.jpgUn formidable enthousiasme est de mise.

Après la Tunisie, l’Egypte, aujourd’hui la Libye, l’Occident souhaite des changements radicaux dans les autres pays arabes. Une espérance légitime en un futur démocratique et prospère est née.

Mais peut-on y croire? Hélas, guère, lorsqu’on fait, en vrac, le constat suivant pour le cas de l’Egypte, qui vit une explosion démographique.

Ce pays était sous-peuplé au XIXe siècle. Le nombre d’habitants a décuplé, passant de 8,5 millions en 1890 à 85 millions aujourd’hui. Et ils vivent sur 6% de la surface du pays…

Le chômage est considérable; 70% de la population vit avec 3 dollars par jour. Les fonctionnaires sont extrêmement mal lotis. Ils réclament des augmentations impayables. Pour l’instant, une aide américaine en échange des relations avec Israël permet de boucler le budget. Au Caire, les immeubles n’ont pas été entretenus depuis la vraie révolution, celle de Nasser, en 1952 (tout simplement parce que les loyers sont bloqués) et les nouvelles constructions en périphérie sont très mal réalisées. Les bâtiments qui s’écroulent font des dizaines de morts chaque année. La moitié de la population est analphabète, et le système éducatif ne forme pas selon les besoins d’aujourd’hui. Une forte corruption est ancrée au cœur du système. Les ressources du pays sont plus que limitées. Même la rentabilité du canal de Suez baisse. Les investisseurs ne reviendront que si le pays est totalement stabilisé. L’état des infrastructures est catastrophique. Le plus grand propriétaire économique du pays reste l’armée.

Et on veut nous faire croire qu’il suffira d’élections démocratiques pour améliorer rapidement la situation. C’est évidemment une illusion totale. Même si les biens de l’oligarchie en place (comme partout ailleurs en Afrique) étaient nationalisés ou en d’autres mains, cela changerait quoi? Hélas, rien.

Il faut promouvoir la démocratie, mais ce n’est pas encore une baguette magique. On peut même rappeler que, économiquement, le Vietnam, la Chine se débrouillent brillamment avec une dictature.

Rappelons aussi que l’islamisme en Egypte n’est pas rampant, mais galopant. Un signe, un seul: au fil de mes voyages au Caire, les cheveux des femmes ont progressivement disparu de ma vue.

Le directeur de l’immense Salon du livre du Caire, Nasser el-Ansary, et de la plus grande maison d’édition égyptienne me racontait que sa mère, militante féministe, avait un jour jeté son voile, que sa femme ne l’avait jamais porté, mais que sa fille s’y était mise avec fierté.

Et si les militaires aux commandes acceptent vraiment des élections, dans un deuxième temps, après avoir constaté que la prospérité n’est pas au rendez-vous, les Frères musulmans prendront le pouvoir (pour le plus grand plaisir des frères Ramadan). Avec la charia qu’ils réclament.

Cela ne doit pas nécessairement nous attrister. Les peuples ont le droit de se choisir les autorités qu’ils souhaitent. Même si 10 millions de chrétiens coptes, qui, eux, sont là depuis 2000 ans, risquent fort de devoir choisir, comme en Irak, entre la valise et le cercueil.

Mais le vrai problème du pays, comme des autres nations arabes, c’est avant tout un manque d’aptitude à la modernité, aux transformations, aux mutations. Quand on sait que créer une entreprise en Egypte suppose traiter avec plus de 50 agences gouvernementales, on voit, par là aussi, le chemin qu’il reste sur la voie de la bonne gouvernance…

La fin du film? Exit la momie Moubarak, un nouveau général un peu moins confiscatoire, avec les mêmes problèmes sur les bras. Ou un autre très sympathique Ahmadinejad, incapable, entre autres, de construire une raffinerie dans un Iran bourré, lui, de pétrole.

Pierre-Marcel Favre, Editeur

19/02/2011

Jasmin et dessous sales

maillard.jpgImaginons le soulagement populaire. Les partis majoritaires à Berne auraient enfin pris la mesure de la pression de l’assurance-maladie sur les familles et les ménages modestes. Ils auraient décidé de contraindre les cantons à investir 1,5 milliard de francs pour rendre les primes des enfants et des jeunes en formation gratuites sans faire peser le poids de cette mesure sur les autres assurés. Même chère et sans doute peu acceptable pour les cantons, une telle mesure serait bien difficile à contrer. Mais ce n’est qu’un fantasme.

Les autorités fédérales ont bien décidé de contraindre les cantons à dépenser 1,5 milliard de plus. Seulement ce n’est pas pour soulager les familles et les ménages modestes. C’est pour payer des hospitalisations privées à la place des complémentaires que proposent les assureurs. Pire encore, les assureurs maladie envisagent en plus de cette somme de charger de quelques centaines de millions de francs supplémentaires les primes de l’assurance de base à cause de ce nouveau financement hospitalier, qui pourtant devait accroître la concurrence et faire baisser les coûts. Pour couronner le tout, une motion PDC soutenue par des élus UDC et libéraux-radicaux en commission du Conseil national exige que les 8 à 9 milliards que les cantons versent aux hôpitaux soient désormais versés aux assureurs, qui les géreront à leur place, sans rendre de compte aux électeurs et aux contribuables. Cette proposition promet encore quelques débats homériques et probablement une votation populaire, mais le simple fait que certains partis osent la faire est déjà révélateur.

Comment peut-on orienter le système de santé dans une direction aussi évidemment contraire aux attentes et aux intérêts de la population? Cela ne peut se comprendre que par l’influence toujours croissante des lobbies et des intérêts particuliers sur certains élus et certains partis. Ces derniers temps, je pense souvent à mon grand-père, qui fut député et syndic de son village. Il me prévenait: «Tu verras, la politique, elle a des dessous sales.» Certains votes récents, où les arguments rationnels semblent sans effet, me rappellent cet avertissement.

Pourtant, dans les pays d’Afrique et du monde arabe, en ce moment, des peuples entiers se soulèvent pour gagner le droit de faire de la politique, de vivre en démocratie. Des hommes et des femmes tombent sous les balles pour conquérir cette liberté. Ils résistent à l’intimidation, à la répression; au découragement. Ces révolutions pour le droit de voter, d’élire, de faire reculer par la démocratie la corruption et la misère forcent l’admiration. Mais nous qui vivons dans d’anciennes démocraties de plus en plus gangrenées par le pouvoir de l’argent, qui influence toujours plus de partis et d’élus, qui manipule et machine les opinions par des propagandes soigneusement élaborées, nous mesurons le chemin que ces peuples auront à parcourir pour réaliser la démocratie dont ils rêvent.

Une démocratie réelle et propre n’est jamais qu’un état fragile. Pour la faire durer, il faut un engagement populaire large et des consciences solides qui existent dans toutes les formations politiques. Malgré ses tares, la démocratie est le seul système compatible avec ce que nous comprenons de la dignité humaine. Battons-nous pour elle donc, chez nous aussi, où elle paraît si solide, mais où les forces qui la minent s’activent dangereusement. Et souhaitons qu’en cette année 2011 quelques brises du jasmin de Tunisie nous parviennent pour dissiper un peu les odeurs des dessous sales.

Pierre-Yves Maillard
Conseiller d'Etat socialiste vaudois, chef du Département de la santé et de l’action sociale

12/02/2011

La terre compte 7 milliards d’habitants. Et nous?

DESSEMONTET_1.jpgL’ONU vient d’annoncer que la planète compte désormais plus de 7 milliards d’habitants. Le chiffre donne le vertige: gamin dans les années septante, je me souviens encore d’un manuel de géographie qui ne décomptait que 4,5 milliards d’humains. Pour autant, la croissance démographique planétaire semble se calmer: les taux de natalité baissent un peu partout dans le monde, et on prévoit désormais une stabilisation de la population mondiale autour des 9 milliards vers 2050. Mon livre, lui, projetait 12 milliards d’habitants en 2050, et 30 milliards en 2100. Les défis à relever par cette population de 9 milliards d’humains seront nombreux, mais ils ne semblent plus aussi effrayants que du temps de mon vieux livre. Il faut certainement se réjouir de ce que le monde puisse entrevoir à terme la stabilisation de sa population à un niveau supportable. Et nous, pendant ce temps? Au moment où la croissance démographique mondiale s’assagit, la Suisse connaît l’évolution contraire: sa démographie explose. Lors des cinq dernières années, elle a renoué avec des taux de croissance inconnus depuis les Trente Glorieuses, ce temps d’avant les crises et les chocs pétroliers. Cette croissance est particulièrement forte en Suisse romande, dopée par celle de l’arc lémanique. Depuis 2004, le canton de Vaud ajoute chaque année l’équivalent de Gland ou de Morges à sa population. A Genève, c’est presque autant. A ce rythme, le cap des 8 millions d’habitants sera franchi l’an prochain, nous serons neuf millions dans une quinzaine d’années, et dix millions dans une génération.

Une prise de conscience semble se faire au sujet de la croissance démographique. Le discours politique l’intègre. On commence à entendre des voix, venant de tous côtés, qui s’inquiètent de cette croissance imprévue et indésirable, soit qu’elle menace l’identité du pays, soit son paysage et son cadre de vie. C’est oublier un peu vite qu’elle est d’abord la conséquence d’une excellente santé économique, à laquelle elle contribue par ailleurs largement. Ce n’est certainement pas un hasard si aujourd’hui de nombreuses collectivités publiques, à commencer par la Confédération, affichent des finances resplendissantes, à un moment pourtant où l’ensemble de nos voisins voient les leurs plonger. Cette croissance rend également infiniment plus aisée la gestion de nos assurances sociales, puisque cette poussée est majoritairement le fait d’une immigration jeune, qui financera largement le système lors des prochaines décennies.

Toutefois, cette belle santé financière est aussi un signe de notre inaction. Arc-boutés sur des objectifs de rétablissement des caisses publiques durant l’essentiel des vingt dernières années, nous avons du mal à passer à autre chose. Nous étions trop dispendieux: nous avons intégré à l’excès la parcimonie, au risque de péjorer le futur, à un moment où tout devrait nous pousser à investir massivement. Dans l’arc lémanique, nous sommes désormais aux prises avec une pénurie aiguë de logements, et des infrastructures proches du point de rupture. C’est dans ce contexte qu’elle absorbe en sus deux douzaines de milliers de personnes supplémentaires chaque année. On comprend dès lors que le temps nous est compté pour mettre à niveau notre parc de logements et nos infrastructures, avant que la situation ne se dégrade au point de dégrader la qualité de vie du gros million d’habitants concernés. Les finances publiques sont assainies: il est maintenant temps d’investir.

PIERRE DESSEMONTET
Géographe, fondateur de l’institut MicroGIS

06/02/2011

Pour une fiscalité des entreprises eurocompatibles

jeanstuder1.jpgC’est désormais officiel: le Conseil fédéral souhaite un nouvel accord bilatéral avec l’Union européenne (UE). Comme les précédentes, ces Bilatérales III comporteront plusieurs volets. Un des plus sensibles aura trait à la fiscalité des entreprises.

Les critiques adressées à notre pays à ce sujet sont connues. Le statut fiscal avantageux que nous reconnaissons à certaines activités ne serait pas compatible avec les accords signés avec l’UE, notamment l’Accord de libre-échange de 1972. Cette interprétation est vivement contestée par la Suisse. Peu importe de savoir qui a raison.

En effet il est déjà clair que nos interlocuteurs n’accepteront plus ces particularités. Ils les dénoncent depuis 2005 et la crise n’a fait que renforcer leur détermination. Plus qu’avant, ils ont besoin de recettes fiscales pour résorber l’endettement massif auquel ils ont dû recourir. Mais ils ne sont pas non plus à l’abri de reproches. Chacun d’eux offre des privilèges pour favoriser la présence d’entreprises sur son territoire, y compris en matière d’impôts. Ce sont des soutiens parfois plus substantiels, beaucoup plus substantiels que ceux que la Confédération et les cantons peuvent présenter. A priori, il est évident que s’il faut revoir nos statuts particuliers, il doit en aller de même pour ces soutiens, en tous les cas lorsque les uns et les autres sont de même nature. Mais l’évidence est rarement de mise dans les négociations internationales, surtout lorsque d’importants enjeux sonnants et trébuchants sont discutés. Ainsi une des principales difficultés pour notre pays sera d’amener l’UE à accepter de faire dans sa grande maison de 27 pièces le ménage fiscal qu’elle souhaite voir dans la belle remise helvétique.

Les entreprises sont comme chacun d’entre nous, elles n’aiment pas l’incertitude. Celles qui sont concernées par ces négociations – et il s’agit très souvent de contribuables importants – se demandent donc comment elles seront taxées. Bien sûr elles connaissent la qualité reconnue des diplomates suisses et peuvent compter ainsi sur une défense acharnée de nos intérêts. Mais elles se souviennent aussi comment le secret bancaire «non négociable» a dû être prestement revisité sous la pression de nos principaux partenaires économiques, notamment européens!

En termes de recettes, les cantons sont les principaux concernés. Ils ont donc intérêt à réfléchir sans délai à des solutions envisageables pour présenter une fiscalité eurocompatible. Certains ont déjà esquissé des pistes. Celles décidées par le Grand Conseil neuchâtelois sont citées en exemple. Mais elles ne sont pas sans autre transposables ailleurs. Par conséquent une coordination s’impose.

Les acharnés de l’autonomie fiscale brandiront le spectre d’une harmonisation. Ils se rappelleront qu’il est préférable de se mettre d’accord entre nous plutôt qu’un tiers nous mette d’accord. Et une telle coordination est indispensable pour que la Confédération mette aussi la main à la poche. Principale interlocutrice de l’UE, il ne peut être envisagé qu’elle fasse supporter aux seuls cantons les conséquences du résultat des négociations qu’elle aura menées dans l’intérêt de l’ensemble du pays.

Jean Studer
Conseiller d'Etat neuchâtelois

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