22/05/2011 09:50 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : cercle, charles kleiber

Chronique d’un changement de vie (1)

KLEIBER%20Charles.jpgLe jour du déménagement est arrivé sans crier gare, comme une ultime étape au bout de soi. C’était en été 2010, avenue des Belles-Roches, Lausanne.

Notre maison était devenue lentement, peu à peu, trop grande, trop lourde, trop silencieuse. Les enfants avaient quitté le nid depuis longtemps, les petits-enfants se faisaient plus rares. Ils étaient partis, nous étions restés, que faire, où aller? 27 ans aux Belles-Roches, 27 ans d’une vraie maison, avec de vrais voisins, bruits, musique, craquements, odeurs, mystères, présence familière. 27 ans d’enracinement: les habitudes étaient devenues plus douces, la maison plus protectrice et plus accueillante.

Nous avions aimé notre maison, vieille dame distinguée, deux fois notre âge, et certains soirs d’été, quand elle résonnait encore des éclats de rire familiaux, nous pensions que cet amour était partagé. Nous avions vieilli, elle pas. Et voilà qu’il faut réduire la voilure, partir, quitter, voir ailleurs, nous déraciner. Faut-il vraiment? Comment transformer l’inéluctable en acte de liberté, le déracinement en fête, l’abandon en choix? Les déménageurs sont arrivés par un matin ensoleillé. Ils en avaient vu d’autres.

Pendant 27 ans, année après année, jour après jour, nous avions accumulé. Livres, habits, meubles, ustensiles, souvenirs. Il y avait toujours une place pour les vieilles poussettes, pour les robes un peu usées mais si élégantes, pour les vestons démodés mais tellement confortables, pour les outils qui ne peuvent plus servir à rien mais qui ont si bien servi, pour les livres que nous n’avions pas lus mais que nous lirions peut-être un jour, pour les manteaux à double, les carafes à triple, les milles étoffes et tous ces tableaux qui nous parlaient du monde. Il y avait toujours un coin pour tout ce que l’on garde parce qu’on ne sait jamais, parce que cela pourrait être utile plus tard, demain, parce que l’on n’ose pas, parce ces objets portent des souvenirs, parce qu’ils sont devenus une partie de nous-mêmes. La maison était généreuse, le vide accueillant, qui ne demandait qu’à être comblé. Nous avons comblé. Mais trop c’est trop: il a fallu trouver un destin, une nouvelle vie ou une fin pour les milles objets qui nous avaient accompagnés fidèlement. Vous devrez passer à 30 m3 avait dit le chef des déménageurs d’un air entendu.

Comment choisir? On m’avait prévenu: choisir, c’est renoncer. Quelqu’un avait même ajouté: c’est le meurtre d’un possible. Bigre. J’ai renoncé facilement à ce qui dormait depuis trop longtemps, aux objets qui ne nous parlaient plus, à ceux qui feraient tellement plaisir aux autres, à ce vieux pull un peu déglingué que je retrouvais avec tellement de plaisir en automne, quand venaient les premières fraîcheurs. J’ai hésité pour ce roman bleu que j’avais usé à trop le lire et qui ne me disait plus rien. J’ai hésité, j’ai hésité: poubelle, Centre social protestant, brocanteur, don? Je l’ai donné, la mort dans l’âme, comme une trahison. J’ai eu pitié des orphelins, tous ces objets dépareillés réunis au hasard des rencontres, auxquels un pacte me liait: nous finirions ensemble. Tu jettes, tu jettes pas? Oui, non, poubelles, abandon, nouvelle vie peut-être…? Peu à peu, objet par objet, vie après vie, souvenirs après souvenirs, tout est entré dans 172 cartons et 30 m3.

La dépossession était accomplie, nous l’avions vécue à deux. On nous avait prévenus: si l’amour résiste à ça, c’est qu’il peut triompher de tout. Il a résisté.

Les déménageurs sont arrivés au petit matin. La dernière nuit avait été blanche avec ses bruits que nous n’écouterions plus, ces silences qui déjà ne ressemblaient plus à rien et les derniers doutes. Fin d’un long cheminement intérieur. Au boulot, a dit le chef. Nous sommes partis. Vers quel voyage, vers quels mirages?

Charles Kleiber
Ancien secrétaire d'Etat à l'Education et à la Recherche

Commentaires

Merci Monsieur Kleiber. votre article m'a profondément ému. j'attends avec impatience votre prochain article dimanche prochain. Si j'ai bien compris, vous avez fait le pas vers l'avenir avec le bagage que vous avez accumulé pendant des décennies, donc c'est derrière-vous et pour votre famille.Moi je me prépare au même transit comme vous et je dois dire que je suis assez perturbé en vue de mon changement de vie.
Cordialement : Fabio Dörig

Écrit par : Fabio Dörig | 22/05/2011

Pour Monsieur Kleiber,
Mon mari et moi vivons ces jours le même changement de vie. De 11 pièces dans une ferme, nous partons dans un 3 pièces, annexe d'une autre maison, familiale également. Ce n'est pas évident de quitter ses voisins, ses oiseaux et j'en passe, après 36 ans...... mais je suis fière d'oser ce pas. Mon mari a plus de peine. Le positif, c'est que notre fils a choisi de vivre dans cette ferme de 11 pièces avec sa famille, donc la garde d'enfants se fera "chez notre ancien chez nous". Et la vie n'est pas que matérielle......à dimanche prochain.
alice gonin

Écrit par : alice gonin | 23/05/2011

Cher Monsieur Kleiber,J'ai aimé votre article et admiré votre décision. J'ai 71 ans,j'ai arrêté mon activite principale et pratique fin 2002, et le reste des activités plus administratives que j'avais gardées en 2005, lorsque ma femme a pris sa retraite. Nous habitons depuis 1981 dans une grande maison, entourée d'un très grand jardin au bord du lac, et nos enfants y ont vécu jusqu'à l'âge adulte. Cet endroit reste un point de chute pour nos enfants et petis enfants et je n'ai pas encore pu prendre la décision de vivre dans un univers plus petit et plus facile d'entretien. Pire, je ne me vois pas le faire. Vos propos vont me faire réféchir et peut-être changer ma tournure d'esprit car au fond de moi-même je sens bien qu'un jour ou l'autre ? En me réjouissant de vous lire Dimanche prochain, avec mes meilleures salutations

Écrit par : Hubert Livet | 23/05/2011

Cher Monsieur Kleiber,J'ai aimé votre article et admiré votre décision. J'ai 71 ans,j'ai arrêté mon activite principale et pratique fin 2002, et le reste des activités plus administratives que j'avais gardées en 2005, lorsque ma femme a pris sa retraite. Nous habitons depuis 1981 dans une grande maison, entourée d'un très grand jardin au bord du lac, et nos enfants y ont vécu jusqu'à l'âge adulte. Cet endroit reste un point de chute pour nos enfants et petis enfants et je n'ai pas encore pu prendre la décision de vivre dans un univers plus petit et plus facile d'entretien. Pire, je ne me vois pas le faire. Vos propos vont me faire réféchir et peut-être changer ma tournure d'esprit car au fond de moi-même je sens bien qu'un jour ou l'autre ? En me réjouissant de vous lire Dimanche prochain, avec mes meilleures salutations

Écrit par : Hubert Livet | 23/05/2011

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