28/05/2011 15:14 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : charles kleiber, chronique, cercle, matin dimanche, vie, changement, déménagement

Chronique d’un changement de vie (2)

kleiber.jpgDéménagement puis emménagement, dépossession puis repossession, deuil puis conquête. Chacun a vécu cela. Le dos se fatigue puis casse: vivent les antiinflammatoires. Heureusement il y a le diable. Grâce à lui, grâce à son effet de levier et ses petites roulettes magiques, le corps tient. L’humeur devient noire: fallait-il vraiment déménager? Les déménageurs, indifférents à tout, en deux temps, trois mouvements, sont devenus des emménageurs. Nous pouvions partir avec nos 30 mètres carrés et nos 172 cartons pour la dernière escale: pas loin, au centre- ville, plus centre tu meurs, un loft haut perché où les vagues sont des toits. Là, fini avec l’accumulation. Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place, croix de bois croix de fer, si je mens je vais… Mais quelle place? Il faut essayer, ajuster, trouver l’angle juste, le bon mur, le tiroir qui convient. Où mettre les habits d’hiver, les réserves de dentifrice, les balais, l’aspirateur, les habits des garçons?

Comment placer la nouvelle table, trouver la juste lumière – ah! les éclairages –, classer les livres, caser les disques, positionner les amplis, accrocher les tableaux, faire parler cette multitude d’objets, de signes, de messages, qui vont nous dire, à nous et aux autres, qui nous sommes ou qui nous aimerions être? Et le piano, sera-t-il heureux? Et les plantes! Il faut trouver leur place, leur donner le juste ensoleillement, parler leur langue, les mouiller de leurs eaux pour réussir l’alliance essentielle de la pierre et de la nature. Et le bureau, le refuge, comme une cabane au fond du jardin? Comment mêler l’intime et le familial, ce qui n’appartient qu’à soi et qui doit servir à tous? Ainsi commence l’aménagement, ce lent processus d’appropriation à travers lequel le passé nous abandonne et trace un avenir possible. Le désir s’en mêle, le désir dicte les choix, le désir murmure: c’est votre dernière demeure. Les Belles-Roches deviennent lointaines, la vieille dame s’éloigne. Lentement, nous nous réinitialisons.

Première nuit. On tâtonne, on tente de repérer les interrupteurs et lentement le calme remplace l’excitation. La paix s’installe enfin et on ne sent de la ville que son souffle indifférent , immense présence silencieuse, solitudes et désirs mêlés. Parfois une sirène, soudain un rire, peut-être un cri, les pleurs d’un bébé, plus loin une lumière incertaine.

Aucun bruit chez nos voisins. Le temps est suspendu, un espace nouveau s’ouvre à nous,des promesses d’urbanité et au-delà , par dessus les toits, les montagnes et la beauté du monde. Nous sommes entré dans le port. Premier matin. Où sont passées les lavettes? Comment retrouver les chaussettes bleues? Et la machine à café qui péclote. What else? C’est le dernier déménagement, promis juré.</p><p>Vivement les routines, les habitudes, les rituels, toutes ces traces en nous qui nous libèrent et nous enferment, qu’il faudra apprendre à combattre et à chérir. L’enracinement peut commencer, les petits enfants trouveront une place. Nous sommes des terriens de hasard: malheur à ceux qui ne peuvent prendre souche. Première semaine. On y voit plus clair, le gros est fait, on peut se risquer, sortir du nid, découvrir le quartier, respirer la ville. Jamais nous ne nous sommes trompés d’adresse, le passé est passé. Au marché, un brocanteur m’a proposé un livre à la couverture bleue, le roman que j’avais abandonné. C’était le mien, il portait encore mes annotations. Je l’ai racheté.

Charles Kleiber

Ancien secrétaire d’Etat à l’Education et à la Recherche

Commentaires

Franchement, le pepere pourrait nous fiche la paix avec ces incongruites de retraite ronflant. Assez et ne l' invitez plus sur vos colonnes.

Écrit par : Martin Gard | 05/06/2011

@ Charles Kleiber vont toute ma sympathie et mes encouragements pour une vie nouvellement orientée... à deux.
@ Martin Gard: pourquoi lisez-vous un texte qui vous indispose? Circulez, y a rien à voir.

Écrit par : Nicole-Josèphe | 05/06/2011

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