12/06/2011 10:45 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, blog, pierre dessemontet

Une croissance néfaste?

DESSEMONTET_1.jpgL’Office fédéral de la statistique (OFS) a récemment publié ses nouveaux scénarios démographiques, qui postulent pour les trente ans à venir une croissance soutenue de la population de la Suisse. En cette année d’élections fédérales, diverses formations politiques ont sauté sur l’occasion pour faire monter l’inquiétude, les uns fustigeant une immigration jugée insupportable, les autres s’inquiétant pour l’environnement et la qualité de vie, les derniers pointant la pression sur les infrastructures. Avec pour conséquence que, comme le montrait un récent sondage, la majorité de la population déclare désormais ne pas vouloir de cette Suisse à 10 millions d’habitants.

Mais de quoi parle-t-on vraiment? D’où vient cette fièvre démographique que nous vivons, après trois décennies de croissance modérée? Quels sont les facteurs qui président à la croissance démographique et sur lesquels nous pourrions agir? Une récente étude que nous avons eu l’occasion de mener a montré sans ambiguïté que la croissance démographique répond avant tout au dynamisme économique, avec un certain temps de retard. Ainsi, le boom économique consécutif à l’entrée en vigueur des Bilatérales II en 2004 ne s’est traduit que trois ans plus tard par une brusque hausse de la croissance démographique.

Dans le même ordre d’idées, on constate que, depuis la chute du mur de Berlin, la santé de l’économie suisse est clairement fonction de son intégration européenne. Du refus de l’EEE en 1992, à l’entrée en vigueur des Bilatérales I en 2000, l’économie suisse a perdu un point de croissance par année sur ses voisins, un point qu’elle rattrapa dès les Bilatérales I entrées en vigueur. Puis, à l’entrée en vigueur des Bilatérales II en 2004, elle a pris un point de croissance supplémentaire par rapport aux pays qui nous entourent. Sur le plan de la performance économique, la Suisse profite donc à plein de son intégration européenne. C’est à cette excellente santé économique que nous devons le véritable boom démographique en cours – pas, ou en tout cas pas directement, à Schengen ou à l’ouverture des frontières. Dès lors que la Suisse reste économiquement plus attractive que ses voisins – et le comparatif actuel est à cet égard presque effrayant – il n’y a pas de raison de penser que cette situation puisse évoluer. A sa manière, c’est ce que l’OFS a reconnu, en scénarisant une Suisse à 10 millions d’habitants pour 2040.

Toutefois, la croissance démographique n’est pas inéluctable: il suffirait de ralentir la croissance économique de manière à rendre la Suisse moins attractive. Et à la lumière de ce qui précède, l’UDC a raison: à l’exception d’une crise économique mondiale, le meilleur moyen d’enrayer la démographie est de dénoncer les accords bilatéraux. Cela ralentirait la croissance économique tout en rétablissant une possibilité de contrôle de la main-d’œuvre étrangère.

Toutefois, les conséquences d’une telle opération seraient catastrophiques. Le coup d’arrêt de la croissance, la fermeture partielle des marchés européens seraient à coup sûr mortels pour de nombreuses entreprises, les délocalisations et le chômage monteraient en flèche, les finances publiques plongeraient dans le rouge, nos assurances sociales sombreraient à plus ou moins court terme, la population vieillirait en se paupérisant de manière accélérée, avec des besoins sociaux et en matière de santé impossibles à financer. Mais de tout cela, personne ne parle. Pourtant, ce scénario est une alternative réellement crédible à la situation actuelle. Et à son énoncé, on se souvient d’un proverbe chinois: «Méfiez-vous de vos désirs, ils pourraient se réaliser.»

Pierre Dessemontet
Géographe, fondateur de l'institut MicroGIS

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