24/07/2011

La Suisse est nue, vive la Suisse!

CINA_1.jpgLa courbe actuelle de l’euro donne de l’urticaire à presque tous les analystes des marchés. En Suisse, spécialistes, agitateurs et stratèges en tous genres tentent des solutions face à une situation qui ne semble rien avoir d’une parenthèse. La pression sur le politique s’intensifie chaque jour un peu plus. Cas classique d’exercice s’identifiant plus à une intervention d’urgence qu’à une politique définie sur le long terme.

Soyons réalistes. Le franc, même s’il est surévalué, n’est fort en grande partie que parce que l’euro est faible. Et là, nous n’y pouvons pas grand-chose. Cette tranquillité insulaire, tellement suisse, pourtant, ne nous protège ni des conséquences de cette fermeté du franc ni des aléas de la politique économique européenne.

Donc, si nous ne pouvons – et les autorités fédérales continuent de confirmer cet état de fait en refusant de s’engager dans des solutions offensives mais risquées (intervention sur le marché des changes, lien du franc avec l’euro, taux d’intérêt négatifs, fonds souverain de 100 millions, par ex.) – réellement influencer la force du franc, c’est bien à l’intérieur, au cœur de notre économie que nous pouvons et devrions agir. Au niveau des conditions-cadres que nous lui offrons en tant que politique, mais aussi au niveau des entreprises elles-mêmes, au cœur de ces PME qui constituent plus de 90% de notre force économique.

Une récente étude du Credit Suisse, focalisée sur la réalité des PME, démontre que les entrepreneurs suisses voient dans l’innovation leur principale chance de réussite et de développement. Outre l’aspect conjoncturel actuel, l’innovation a toujours été la force de nos entreprises et PME et la base de leur compétitivité, aujourd’hui évidente sur les marchés. C’est vrai, les exportations suisses sont toujours fortes et même revenues au niveau d’avant la crise de 2008-2009, ce qui constitue, aux côtés de l’Allemagne, une performance remarquable au niveau international. Ce constat, pourtant, fait face à une autre réalité: la possible remise en cause d’investissements sur nos sites de production.

L’innovation prend donc une importance encore accrue. Sur ce point, la Suisse occupe actuellement une place de choix, confirmée par plusieurs excellents rangs obtenus dans des classifications internationales. Cependant, d’autres études mettent en doute notre capacité de transcrire en innovations d’affaires ou produits nouveaux les innovations venant des Hautes Ecoles. Là encore, une importante responsabilité est à prendre, du côté politique.

Une autre grande force de l’économie suisse réside dans sa flexibilité, et notamment du marché du travail. Le risque ici de céder à des formes de surréglementation, délétère en tous points, ne saurait être envisageable.

Comme politique, c’est précisément là que nous pouvons et devons intervenir. D’autres moyens peuvent se définir en une politique fiscale attractive, tout comme dans le soutien fort et clair à des projets d’envergure, dont les exemples, encore, ne manquent pas. Une action ne sera porteuse dans ce contexte qu’en agissant finement, dans toutes les couches d’une économie largement différenciée, compétitive, certes, mais tellement unique dans son système contradictoire d’indépendance/interdépendance… Agissons donc, mais avec discernement: les équilibres fins du système suisse et ses microréalités ne sont pas faits pour les bulldozers.

Jean-Michel Cina
Chef du Département valaisan de l'économie, de l'énergie et du territoire

17/07/2011

Va-t-on dans le mur?

FAVRE-84.jpgJamais, au grand jamais, le monde n’a été aussi endetté, de milliers de milliards, comme aujourd’hui. Jamais les gouvernements n’ont autant imprimé de monnaie, les Etats-Unis en tête, ne correspondant pas du tout à une activité économique réelle. Et cela continue: le fameux «compteur de la dette publique» de Wall Street tourne à plein régime. Il augmente de plus de 100 millions chaque jour. Est-il donc pensable que cela continue ainsi, sans clash, indéfiniment?

Interrogeons les oracles habituels, banquiers, économistes et autres conseillers. Ils n’ont pas plus que nous de réponse, de «visibilité». Ils usent de la langue de bois et doutent, parlent même de «lugubre réalité».

Certains vont même jusqu’à prédire une «bonne» guerre à l’ancienne, pour «nettoyer» dans le chaos les écuries que sont devenus les comptes étatiques rouge vif. Ainsi, l’excellent Jacques Attali considère sérieusement qu’un ou des conflits d’importance deviennent très probables. Il l’écrit noir sur blanc. Marc Faber fait partie de ces catastrophistes. Il va jusqu’à dire que «les dollars finiront par valoir moins cher qu’un rouleau de tapisserie». Un Georges Soros parle, lui, de «fortes incertitudes», de «superbulle». Et l’Histoire montre qu’une majorité des guerres ont pour origine des déséquilibres, des crises ou la tentative de mainmise sur les ressources diverses. Ce n’est évidemment pas le dépassement du fameux pic pétrolier qui va calmer cette situation explosive de compétition pour les matières premières.

Il va falloir prendre en compte des situations inquiétantes complètement nouvelles. Par exemple, au hasard, la France s’enfonce dans les déficits de sa balance des paiements. En juin, en un mois, elle atteint le même montant qu’en l’année entière 2006. Sa guerre libyenne est un échec coûteux. La Chine a des réserves de change géantes, 3000 milliards de dollars, mais ses banques seraient (les statistiques chinoises sont du vent) au bord de l’implosion. Les analystes parlent de tour de passe-passe comptable, de dettes, partiellement cachées, de 3000 milliards de dollars pour les municipalités, sans compter 2000 milliards pour le gouvernement central. Le Japon subit Fukushima. La Grèce est un «Titanic». Mais l’Islande, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne voire l’Italie prennent l’eau. On comptait beaucoup sur le décollage du Brésil, qui ne tient pas toutes ses promesses. Les Etats-Unis sont grandement à la peine, et l’euro menacé. Les produits financiers prétendument structurés ont sévi. Les bulles immobilières ont encore de l’avenir. Les agences de notation américaines, au service de spéculateurs, font exploser les taux de plusieurs pays. Un peu de contagion, et ce serait le désastre pour les débiteurs et les créanciers. L’étrange monde de la finance est capable de sang-froid prédateur, mais aussi de panique. C’est même devenu un marché, un «véhicule» comme ils disent, les black swans, qui parient sur l’apocalypse financière. Plusieurs milliards y sont investis.

Peut-on vraiment croire à un avenir réjouissant avec autant de nuages à l’horizon? Il serait pertinent de tenir compte en Suisse de la situation de faillite du G7, puisque, rappelons-le, nous dépendons des autres pour notre prospérité, en particulier de l’Allemagne et de l’Asie…

Je vous souhaite un bon été, quand même, chers lecteurs. Vive l’horizon bleu de la plage, qui, le soir peut être rose, surtout si vous êtes assis sur un rocher doré, ou orageux, si le vent tourne… On verra! Dans tous les cas, le pire n’est jamais certain. Espérons que le pessimisme ambiant n’est qu’un cauchemar.

Pierre-Marcel Favre
éditeur

09/07/2011

Ni uniformisation, ni standardisation

isabelle.jpgOn connaît la boutade attribuée à de Gaulle sur l’impossibilité de gouverner un pays riche de 258 variétés de fromages ! Le citoyen n’est-il pas en droit de s’interroger sur l’efficacité du système scolaire suisse avec ses 26 lois et programmes cantonaux ? A l’heure d’internet et de l’information globalisée, au moment où la mobilité est grandissante, le découpage cantonal de l’espace éducatif n’est-il pas dépassé ?

Entre centralisation et coordination, l’école a fait l’objet de nombreuses tentatives de métamorphoses depuis plusieurs décennies. Les cantons, désireux de conserver leurs responsabilités et leurs traditions propres, se sont battus contre toute uniformisation. Leur réponse : la voie concordataire qui permet à la fois de respecter les sensibilités cantonales et d’harmoniser ce qui est un frein à la mobilité et à l’égalité des conditions d’instruction. De l’eau a passé sous les ponts de l’Aar jusqu’au 21 mai 2006, lorsque peuple et cantons plébiscitent les nouveaux articles constitutionnels sur l’éducation. A la clé de ce vote, l’obligation d’harmoniser les objectifs de l’enseignement obligatoire.

Cinq ans plus tard, alors que l’harmonisation a pris la forme du concordat Harmos, entré en vigueur en août 2009 pour les 15 cantons qui l’ont déjà adopté et dans lesquels vivent 76% de la population suisse, voilà que sont adoptés les premiers objectifs nationaux de formation pour la scolarité obligatoire. A l’échelle helvétique, l’étape est historique. Pour la première fois, la Suisse indique à tous les élèves du pays les compétences fondamentales qu’ils doivent acquérir à diverses étapes de leur formation. Ces compétences touchent la langue de scolarisation, les mathématiques, les sciences naturelles et les langues étrangères.
 
Ce travail de longue haleine, élaborés par des enseignants, des scientifiques et des didacticiens, ne va pas se retrouver tel quel dans les programmes. Il s’adresse en priorité à ceux qui conçoivent les plans d’études, réalisent les moyens d’enseignement ou mettent au point les instruments d’évaluation. Car c’est bien de fixer des objectifs, mais encore faut-il être capable de vérifier s’ils sont véritablement atteints. Cette évaluation se fera au niveau suisse sur des groupes représentatifs de la population scolaire. Et ces résultats, à n’en pas douter, aideront au développement du système éducatif.

Ces standards de base permettront aussi de rendre plus claires et transparentes les exigences réclamées au cours de l’apprentissage des enfants. Et c’est bénéfice pour tous les acteurs de l’école, notamment pour les parents dans leur dialogue avec les enseignants.

Ces compétences fondamentales fixées, elles sont ensuite intégrées aux objectifs des plans d’études réalisés au niveau régional. Si la partie alémanique du pays prépare actuellement le Lehrplan 21, la Suisse romande dispose déjà de son Plan d’Etudes Romand, ce PER sur lequel œuvrent actuellement les enseignants et qui entrera en vigueur dès la rentrée prochaine. C’est un remarquable travail qu’ont réalisé les enseignants romands, qui se préparent depuis de longs mois à transformer ces objectifs généraux en programmes digestes pour les élèves et adaptés à la pédagogie actuelle. L’introduction du PER se réalisera dans la durée. Il conviendra de prendre le temps d’assimiler ces approches, d’ancrer dans la pratique scolaires ces nouveaux programmes. D’autant plus qu’elles auront également des conséquences sur les moyens d’enseignement, la formation des enseignants ou la dotation horaire.
Mais attention : l’harmonisation n’est ni standardisation ni uniformisation. Au contraire, les cantons conservent leur marge de manœuvre, avec la capacité de hausser le niveau des exigences. Si l’harmonisation scolaire en cours répond aux nouveaux besoins de notre temps, elle respecte les sensibilités fédéralistes de notre pays. Car l’école publique, plus que toute autre institution, a besoin de proximité, gage de soutien et de confiance de la part et à l’égard de ses acteurs. Dans l’attente de ces passionnantes perspectives, les acteurs de l’école ont bien mérité les vacances qu’on leur souhaite reposantes et riches en découvertes!

ISABELLE CHASSOT
Conseillère d’Etat fribourgeoise
Présidente de la CDIP

03/07/2011

Fusion PDC-PLR: pourquoi ne pas commencer à Genève?

LORETAN_1.jpgL’idée d’une fusion PLR- PDC a du plomb dans l’aile au niveau national et les périodes préélectorales ne sont pas favorables à ce type de réflexion. Mais cette question va revenir après le 20 octobre. Et peut-être que des partis cantonaux devraient en prendre l’initiative. Et pourquoi pas Genève?

Le dispositif tactique pour les élections nationales s’y précise. PDC et PLR, les cousins de l’Entente, ont chacun accepté une alliance dite «ponctuelle» avec l’UDC. Contre un poste de juge à la Cour des comptes, l’UDC donne son soutien à la liste de l’Entente au Conseil des Etats. Il ne s’agit que d’un calcul de report de voix, sans aucune concession programmatique. Pour les uns, c’est le bon «truc» pour la reconquête par la droite genevoise d’au moins un siège au Conseil des Etats. Pour les autres, c’est vendre son âme au diable en troquant saint Thomas d’Aquin et Calvin contre Machiavel. L’Entente pense faire l’affaire du siècle car le prix du «deal» est modeste: juste laisser entrer un loup dans la bergerie des institutions de l’Etat. Ce «monnayage de postes» est courant en politique. Celui-ci est acceptable tant il est souhaitable que la représentation genevoise à la Chambre Haute soit rééquilibrée. Mais force est de constater que l’Entente s’allie à des partenaires dont l’idéologie diverge sur des points fondamentaux, notamment au niveau national. Elle ne croit plus en sa propre force à mobiliser un électorat en déclin. Et malgré toutes les alliances et accords électoraux, la polarisation du paysage politique se poursuit impitoyablement entre la droite nationaliste et la gauche écolo-socialiste, avec un centre droit éparpillé où les partis historiques persistent dans leurs querelles du passé plutôt que de s’unir autour d’un nouveau projet de société. Une bonne mécanique d’apparentements de listes permettra au pire de freiner l’érosion, au mieux de confirmer un statu quo fragile. Et après?

Après le 20 octobre, il y aura la tenue de conclaves afin de réfléchir aux futures alliances. Il y aura aussi des velléités de substituer à l’Entente une Droite Elargie à l’UDC. Mais dans ce débat-là, on ne pourra pas s’économiser une discussion sur le fonds de commerce idéologique de chacun. Dans ce sens, la création d’un parti de l’Entente, qui inclurait les Verts Libéraux, devrait également être explorée en lançant un véritable processus de rapprochement PDC-PLR. Un groupe de réflexion de l’Entente pourrait s’en charger. Sa mission serait de livrer dans les 6 à 9 mois un document s’attachant avant tout à définir un socle doctrinal commun ainsi qu’un projet de plate-forme programmatique. Ces réflexions pourraient être approfondies par les organes interpartis qui existent aujourd’hui déjà, l’objectif étant d’aboutir à des propositions concrètes dans les deux ans. Au seuil des élections au Conseil d’Etat.

Utopique me direz-vous? Pas si sûr. Nos militants sont réticents à la mathématique électorale des «apparatchiks», même «ponctuelle», et ne s’y plient qu’à contrecœur. Ils aspirent à retrouver une véritable vision de la société et de l’Etat, qui réponde aux questions et aux peurs du moment tout en se fondant sur des valeurs confirmées et non pas des slogans. PDC et PLR ont tous deux une belle relève de jeunes politiciennes et politiciens désinhibés. C’est avant tout à ces forces vives qu’il appartient de forger un tel projet, avant qu’elles ne soient rattrapées par les inévitables «machines et combines» de parti.

Raymond Loretan
ancien ambassadeur, constituant genevois et secrétaire général du PDC

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