28/08/2011

Les oranges d’Eisten

BENDER_PHILIPPE.jpgNaguère, quand le Valais était un pays pauvre et plein de bouches à nourrir, on disait des gens d’Eisten, petite communauté dans la vallée de Saas, qu’ils avaient bien de la chance dans le malheur, car la Providence les avait dotés d’une nature généreuse. Leurs pommes de terre étaient si grosses qu’elles ressemblaient à des oranges! Aujourd’hui, si le Dieu de bonté est toujours accroché aux murs du cycle d’orientation régional, les habitants d’Eisten se régalent d’aliments plus raffinés. Ils seraient même en passe de percevoir, au titre des redevances hydrauliques, un million et demi de francs par tête. Miracle qui transforme les oranges en écus d’or!

Trêve d’ironie, la question énergétique agite le Valais. La sortie du nucléaire, souhaitée par certains, consentie par d’autres, nourrit les visions les plus folles. L’eau, le soleil et le vent remplaceront largement l’atome! Et l’on se prend à rêver de panneaux photovoltaïques, de minicentrales et d’éoliennes. D’usines au fil d’un Rhône endigué, plutôt que d’étangs autour d’un fleuve d’agrément, au cours élargi. De barrages dans des vallons jusqu’ici épargnés. D’ouvrages aux capacités accrues grâce au pompage-turbinage. Ainsi, le Valais consoliderait sa vocation de pays producteur, et les Valaisans, leur statut d’Arabes de l’eau.

Mais pour réaliser ce rêve, il faudra trancher deux nœuds gordiens: le partage des redevances échues et la négociation des nouvelles concessions. Un bref rappel du passé n’est pas inutile. Au cap du XXe siècle, la houille blanche poussa le Valais dans l’ère industrielle, lui assurant une relative aisance matérielle. Avec le train, les capitaux alémaniques et les subventions fédérales. Mais l’impéritie des élites et l’égoïsme sacré des communes ne permirent pas de tirer tout le profit de cette révolution. La manne de l’or bleu échappa au grand nombre.

Le dossier énergétique oblige donc nos gouvernants actuels à prendre des décisions d’hommes d’Etat! D’abord, l’affectation des redevances. Est-il équitable qu’une petite minorité de la population s’arroge l’entier du pactole? Que les communes concédantes puissent invoquer des droits acquis? Une telle politique conduirait à des inégalités crasses, et risque de provoquer l’intervention de Berne. Alors, pourquoi écarter la proposition Couchepin d’un «Fonds souverain»? Ensuite, la maîtrise du futur. Comment abandonner au bon plaisir des communes la gestion du renouvellement des concessions? Face aux sociétés d’exploitation, le danger est sérieux de contrats léonins. Le canton doit se poser en défenseur de l’intérêt général, en veillant à l’emploi notamment.

D’autres aspects, non moins importants, sont à prendre en compte. La question énergétique ne relève pas de la seule technique. Elle est aussi liée à celle des institutions. Quel rôle conférer à l’Etat? Quels rapports établir entre canton et communes? Privilégier la thèse d’une autonomie communale intangible, c’est considérer le Valais comme une addition de communes, et non comme une république, avec un peuple souverain. Qui ne voit qu’en ce dossier, comme en d’autres, des institutions archaïques hypothèquent le présent et l’avenir? Elle comporte, enfin, des implications économiques: les énergies renouvelables ont un marché, un prix. Qui en paiera la facture? Les consommateurs, les pouvoirs publics? L’Etat dominera-t-il la branche, au travers de régies ou de sociétés mixtes? Quelle place réserver au secteur privé? Et la solidarité confédérale?

Qu’il était heureux et simple le temps des oranges d’Eisten!

Philippe Bender,
historien

20/08/2011

La capacité de s’adapter: une grande tradition suisse

chantal balet.jpgLa crise de la dette européenne pousse notre franc suisse vers des hauteurs vertigineuses. Oui, mais pas pour bénéficier d’une vue spectaculaire sur des marchés prometteurs. Vertigineuses surtout pour les branches exportatrices dont beaucoup se demandent comment elles vont continuer de vendre à l’étranger et survivre. Il y a longtemps que nos entreprises ont cessé d’avoir des perspectives lointaines, même le moyen terme s’obscurcit. On a passé du chômage technique, en 2009, à la pénurie de main-d’œuvre mais avec le spectre d’un retour du chômage qui pointe à l’horizon. La crise européenne, cause de nos soucis, n’est pas près de se résoudre. Un cercle vertueux visant à réduire l’endettement des Etats, assainir les banques, assouplir le marché du travail, encourager l’innovation, relancer la croissance… ne se dessine pas franchement. On ne voit pas de programme de redressement en phase avec la réalité pour l’instant. Il n’y a malheureusement pas de solution miracle, de baguette magique pour remettre en ordre les finances d’une bonne partie du continent.

La politique libérale menée en Suisse depuis des décennies nous a préservés des dérives de certains pays européens, tant mieux. Mais la petite Suisse vertueuse ne peut à elle seule contrer les effets sur le franc d’une crise qui la dépasse. Ses moyens sont limités. Certainement pas perdre sa vertu, s’aligner sur les moins bons et imaginer ainsi affaiblir le franc. Admirons la Grèce antique, modèle de démocratie. Quant à la Grèce en pagaille d’aujourd’hui, souhaitons-lui simplement de redevenir un jour un modèle. Notre Banque nationale intervient régulièrement, avec des effets fort heureusement bien réels mais sans garantie sur la durée. Pour le reste, toutes les propositions, surgissent dans le débat: taux négatifs, arrimage du franc à l’euro, participation au fonds européen de stabilité, etc. Au regard de la gravité de la situation, elles méritent toutes, même les plus farfelues, un examen sans préjugé. Respecter nos valeurs de liberté, de responsabilité, d’honnêteté et de souveraineté ne nous oblige pas à devenir rigides, craintifs et renfermés. Ce n’est pas le conformisme mais la capacité d’adaptation rapide qui fonde notre prospérité. La capacité de s’adapter à la réalité tout en gardant le cap des valeurs est une grande tradition suisse. C’est une vertu libérale.

Il n’y a pas de baguette magique pour supprimer les causes mais pas non plus pour régler les conséquences négatives du franc fort sur les entreprises en Suisse. Là aussi, la marge de manœuvre est faible. Le Conseil fédéral a proposé des mesures à hauteur de 2 milliards, sans endettement et sans hausse d’impôt. Sur le principe, c’est à saluer. Dans l’application, la pesée des intérêts qui vont tous se manifester avec vigueur constituera un exercice délicat. Remettre en cause une rente de situation à quelques semaines d’élections importantes n’est pas une promenade de santé. Mais on espère que le Conseil fédéral et les chambres sauront résister à la tentation de gérer les entreprises à leur place. Pas de politique industrielle à court terme, s’il vous plaît. Profitons-en plutôt pour revoir les propositions émotionnelles et précipitées formulées ce printemps en matière d’énergie. Notre force est et restera la valeur ajoutée. L’action la plus efficace de la Confédération et des cantons devraient donc porter sur les aiguillons de la valeur ajoutée: la concurrence et l’innovation.

Chantal Balet,
Responsable romande de la campagne du PLR pour les élections fédérales

07/08/2011

Médias en crise, crise de la démocratie

061745_efd9a1f1.jpgDepuis le 4 juillet, l’Angleterre découvre avec stupeur que les journaux qu’elle parcourt chaque jour piratent la vie intime de milliers de ses concitoyens. Depuis un mois, elle apprend que des mercenaires de l’information s’introduisent dans les boîtes vocales, mettent sur écoute les téléphones portables, volent les données bancaires. Que des détectives sans conscience espionnent les familles de soldats morts en Irak, effacent la messagerie d’une adolescente assassinée, ou dérobent le dossier médical du petit garçon de l’ancien premier ministre, Gordon Brown, atteint de mucoviscidose. Et les Anglais se demandent, sous le ciel pourri du mois de juillet, comment leur presse a bien pu en arriver là.

Au-delà de l’inacceptable atteinte à la vie privée dont furent victimes citoyens et personnalités publiques, cette affaire révèle des gouffres encore plus profonds.

A savoir: un groupe de presse monopolistique, dans ce cas particulier le groupe de Robert Murdoch, peut faire vaciller les structures de la société anglaise, et saper l’autorité de l’Etat. On sait désormais que le premier ministre David Cameron entretient des liens plus qu’étroits avec le magnat de la presse. Et qu’en reconnaissance de son soutien à sa campagne, l’actuel premier ministre s’apprêtait à autoriser Murdoch à racheter BSkyB, un bouquet satellitaire. Pas moins inquiétant, les travaillistes n’ont jamais dénoncé des pratiques que pourtant ils subissaient. Par peur. Peur des représailles, peur d’être pris à partie, peur d’être jetés dans la fange des tabloïds. Jusqu’à la police qui s’est laissé corrompre, en acceptant de généreux pots-de-vin, et qui a sciemment enterré les centaines de plaintes de personnes hackées. Que reste-t-il d’une démocratie quand la toute-puissance d’un groupe de presse réussit à faire plier les institutions d’un pays tout entier? Pays qui pourtant a vu naître les meilleurs journaux du monde, pays berceau des libertés d’opinion.

Question suivante, donc: si une telle situation est possible en Angleterre (nous ne parlons pas de l’Italie, ni de la France ou de la Russie), l’est-elle aussi ici, en Suisse? A priori, on va dire que non. Le fédéralisme, la multiplicité des langues et des cultures nous protègent de la dictature d’un groupe de presse, même monopolistique. Nos médias respectent, à ma connaissance, la vie privée de la population et des personnalités publiques. Dans le même état d’esprit d’ailleurs, le politique ne cède que rarement, à la tentation d’intervenir dans les contenus de l’information. Mais ne nous berçons pas d’optimisme. Le secteur de l’information en Suisse vit sa mutation. Trois groupes de médias nationaux occupent désormais la plus grande partie du marché, la RTS pour le service public, Tamedia et Ringier pour la presse écrite. Les crises économiques, qui ébranlent durement les groupes de presse, ont pour conséquence concentration des titres, des personnels et des informations. Autre tendance, le marché publicitaire se réduit, contraignant les médias à rivaliser de stratégies pour le capter. Le scoop pour le scoop n’est pas loin, les pratiques qui vont avec, non plus. Et l’Agence télégraphique suisse, garante d’une information équilibrée des territoires et des idées, n’est toujours pas guérie de sa fragilité financière. Le scandale qui éclabousse l’Angleterre devrait donc nous inciter à rester attentif aux évolutions futures. Car si on savait que la concentration des médias met en danger la diversité des opinions, on sait aujourd’hui qu’elle peut aussi menacer l’Etat de droit.

Géraldine Savary,
conseillère aux Etats (PPS/VD)

01/08/2011

Le paradoxe grec


ARDITI_1.jpgDeux scènes m’ont frappé, hier et aujourd’hui, sur l’île de Spetses, par leur manière saisissante de raconter la Grèce, ses ombres et ses lumières. La première s’est déroulée devant chez Capelloyanni, une taverne située dans le quartier du Vieux Port, qui à la belle saison étale sa terrasse sur la jetée où viennent s’amarrer les embarcations de petit tonnage. L’heure était celle d’après la sieste, lorsque les vents sont tombés et que la mer est d’huile. J’étais à la pointe de la jetée, dans l’attente d’un taxi de mer. A l’une des tables, deux hommes dans la soixantaine bavardent et rigolent. On sent qu’ils se connaissent bien, des gars de l’île, sans doute. Soudain l’un d’eux se lève, dit à son compagnon: Je vais pêcher, et se dirige vers moi. Ce n’est pas pour me saluer. A l’un des piquets métalliques auxquels les gens de l’île amarrent leur barque, il dénoue une corde et tire vers lui un petit caïque bleu ciel qu’il fait glisser, proue en avant. Lorsque le bateau est à un petit mètre de la digue, l’homme saute sur l’étrave, et en trois pas très sûrs atteint la poupe, remonte l’ancre, met le moteur en marche et s’éloigne vers le large en direction d’Ayos Yannis, un coin poissonneux. Les mouvements de l’homme étaient d’une élégance extraordinaire, et pour tout dire inattendue. Le mouvement du bateau a cette même grâce. La proue relevée, il fend à peine les flots, l’air de ne pas y toucher. L’instant est d’une rare beauté.

Ce matin, il s’agissait aussi de mer et de bateau. Dans une petite crique de l’île (l’une des plus belles, qu’on appelle La Piscine, pour ses eaux turquoise), un yacht s’approche de la grève, jette l’ancre près d’un groupe d’enfants qui nagent, fait peur à tous au milieu d’un bruit d’enfer, et justifie son invasion par la voix forte de son propriétaire qui lance: nous aussi avons le droit de nous baigner. La menace de faire appel à la police du port a finalement raison du personnage, qui va s’ancrer dans une crique voisine et déserte. Le nom du yacht voulait dire, en langage familier: couilles… Message du propriétaire: «J’en ai…». Et son comportement nous le rappelait, au cas où la chose nous aurait échappé.

C’était la Grèce du passe-droit, vulgaire, arrogante et surtout égoïste. Celle de l’argent caché en Suisse, de l’économie souterraine et de l’impôt soustrait, «car pour ce qu’ils en font», disent les gens, «autant dépenser cet argent nous-mêmes…».

La Grèce de l’homme à la barque bleu ciel, en communion avec le monde qui l’entoure, est le reflet d’une civilisation qui mène au bonheur. L’autre est détestable, bien sûr. Mais elle existe. Il faut la comprendre. Durant quatre siècles d’occupation ottomane, il a fallu survivre… Beaucoup ruser… A la libération, si l’on peut dire, l’Europe et la Russie ont imposé à la Grèce un roi Bavarois… Suivi d’un Danois… Le pays n’a été libéré entièrement des occupations étrangères qu’en 1948, lorsque les Italiens ont quitté Rhodes. C’était l’époque de la guerre civile, où durant trois ans des Grecs ont tué des Grecs. Alors, après deux millénaires d’invasions, d’occupations et de tueries, le pays s’est reconstruit comme il a pu. Dans la fureur et la douleur. La population d’Athènes a décuplé en cinquante ans, passant de 400 000 à 4 000 000. Le pays de la culture antique est sans racines. Le rapport de son citoyen à l’Etat est inexistant. La seule valeur est l’individu. L’homme à la barque bleu ciel et le propriétaire du yacht font partie du même peuple.

Metin Arditi,
écrivain, auteur de "Le Turquetto"
(Editions Actes Sud, sorties le 17 août)

All the posts