24/09/2011

Quelque part, dans le firmament, un scintillement

PRETRE_1.jpgAoût 2011, lundi soir, 23h59, le portable sonne: «On a un donneur.» Tout concorde (groupe sanguin, poids, taille) pour un de nos enfants en liste d’attente. Elle – c’est une fillette de six ans – est au plus mal. Sans force, elle ne sort plus de la maison depuis longtemps. Ses lèvres sont bleu foncé, sa voix haletante. Nous craignons à chaque instant qu’elle ne s’éteigne, simplement, comme ça, tant la flamme de sa vie est devenue menue et vacillante, tant son cœur, ou plutôt son demi-cœur (1), est à bout.

«OK, nous le prenons!» Alors commence le 1er round, sur trois fronts: faire venir l’enfant d’urgence, expédier une équipe pour le prélèvement, préparer l’opération sur place. Cette nuit-là, un front de plus: moi-même. Je suis en vacances en Valais et rechigne à prendre la route avec si peu de sommeil. Air Zermatt accepte de me rapatrier sur Zurich. Notre hélicoptère se faufile dans les vallées, avale les sommets et déboule en trombe juste derrière celui de notre patiente pour se poser sur l’hôpital. Ce périple a des allures de western… avec des diligences à rotor. Et quel raffut! A deux, ils doivent avoir réveillé la moitié de la ville. On s’engouffre au bloc opératoire car le compte à rebours a déjà commencé: deux collègues sont partis en Lear jet pour le prélèvement, qui a lieu dans un autre pays. Là-bas convergent encore trois autres équipes pour le prélèvement d’autres organes. Le retour prendra trois heures. Trois heures pendant lesquelles le cœur sera en asphyxie complète. La partie sera très serrée.

Sur place, l’opération est laborieuse. Le cœur est énorme, de la taille d’un pamplemousse (2). Et puis, suite aux opérations précédentes, les vaisseaux sur lesquels la greffe sera réalisée doivent tous être reconstruits. «Vous êtes déjà là!?» Le cœur natif n’est toujours pas libéré de ses attaches. On accélère encore le tempo pour enfin réussir à l’extraire. Le nouveau cœur est alors sorti de son bain glacé. Flasque et vide, il apparaît bien petit en comparaison, à peine un citron. Face à ce trou béant, on a un peu l’impression de mettre un moteur de tondeuse à gazon dans une voiture. Nous connectons rapidement l’aorte, pour laisser du sang riche en oxygène enfin irriguer le myocarde. Le moment est critique. Soulagement, les premiers battements apparaissent après une vingtaine de secondes déjà: il n’a donc pas trop souffert de l’asphyxie. En partie rassurés, nous effectuons les autres sutures – il y en a cinq en tout. Et c’est finalement la mise en charge de ce nouveau cœur, l’autre grand moment de vérité. Ses contractions sont vigoureuses et efficaces: la pression artérielle réagit immédiatement, la circulation sanguine est excellente. Il est 12h30.
C’est la joie parmi nous. D’abord en raison de la prouesse technique réalisée, mais aussi et surtout en raison du résultat. Nous savons que notre patiente pourra enfin vivre, que son nouveau cœur fonctionnera longtemps, qu’il grandira avec elle, qu’il traduira ses émotions comme nos cœurs traduisent les nôtres. Pour elle et sa famille, ce sera un véritable miracle.

Pourtant, en amont de cette allégresse, c’est un drame, un drame terrible qui s’est joué. Un autre enfant, dans la promesse de l’aube, a perdu la vie tragiquement. Ses parents, avec courage, ont autorisé ce prélèvement et ces transplantations. Par cette générosité admirable, ils ont permis à d’autres enfants – quatre ce jour-là – de profiter enfin de la vie. Nous sommes contents d’avoir réussi cette transplantation, pour eux aussi. Qu’ils sachent que, quelque part dans le firmament de la vie, comme une étoile scintillant au loin, le cœur de leur enfant continue à battre, continue à vivre, à sourire.

1. Il manquait à ce cœur un des deux ventricules.
2. La dilatation d’un cœur signe souvent la gravité de sa maladie.

René Prêtre, Chirurgien du cœur

18/09/2011

D’où vient la tempête, que se passe-t-il, au secours!

FAVRE-84.jpgPour certains, le vent mauvais viendrait du «capitalisme». C’est complètement faux. Ce serait comme accuser la sexualité en général d’une déviance sexuelle comme le sadisme! Il n’en est rien du tout. Le capitalisme fonctionne, si on a affaire à des dirigeants responsables. Il est des pays qui marchent et marcheront, quoi qu’il arrive, avec ce système imparfait, mais le seul efficace en définitive. Le Canada, l’Australie, la Norvège, la Corée du Sud, pour prendre quelques exemples, au hasard et tous azimuts, ne sont évidemment guère communistes et plutôt prospères. Ce n’est pas le système qui dysfonctionne. Mais ce que font certains gouvernements est d’une lâcheté lamentable. Soit pour servir certains lobbies, soit tout simplement pour garder le pouvoir, ils ont cédé à tort aux pressions en endettant inconsidérément leurs Etats.

Il faut rappeler aussi que le monde fonctionne, évidemment, avec des rapports de force. Une grande part des problèmes ont pour origine les puissants, les Etats-Unis en tête. Ils imposent leurs lois, leurs armes, leurs guerres, leur monnaie (de singe puisqu’ils la fabriquent sans limitation), leurs cotations, leur titrisation (les subprime, une embrouille majeure, n’ayons pas peur des mots, afin de baiser les naïfs, c’est ainsi que s’expriment les traders), leurs coups tordus envers l’Europe (comme fournir une due diligence falsifiée présentant la Grèce comme solvable avant son entrée en Europe et ensuite l’attaquer en noircissant le tableau, alors qu’elle ne représente qu’environ 2,65% du PIB européen). La présidente du Patronat français, Laurence Parisot, a levé un tabou en n’hésitant pas à faire émerger cette vérité: les USA mènent une guerre économique sournoise contre l’Europe.

Tant que le plus fort reste omnipotent, il ne risque guère. Dès que sa pérennité n’est plus assurée, on découvre un géant aux pieds d’argile. Et c’est le début du cauchemar. Les prêteurs deviennent des dindons boiteux.

Les caïds de la finance jouent contre les démocraties du sud de l’Europe, qui souffrent, il est vrai, d’un mal profond: imaginer que l’échéance des dettes peut être repoussée sans cesse. Refiler la patate chaude aux prochains gouvernements, donc, à la longue, aux générations futures. De droite comme de gauche, ils veulent plaire, dépensent sans compter et n’hésitent pas à s’aveugler de manière infantile. C’est bien sûr une forme de régression, de maladie mentale. Est-il pensable à long terme que les individus et les entreprises doivent rééquilibrer leur budget, et que, de leur côté, des pays vivent bien au-dessus de leurs moyens ou inventent frauduleusement de la croissance, comme l’Amérique?

La cupidité des nantis, des mafias financières et des gouvernements irresponsables amène l’onde de choc actuelle. Maintenant, que faire? Soutenir les pays et/ou les banques affaiblies, c’est-à-dire, en clair, repousser les échéances ou tirer l’échelle et provoquer un cataclysme.

Nous sommes aujourd’hui à l’heure de l’addition. Tout se paie, sauf, bien entendu, pour certains financiers manipulateurs, qui seront toujours gagnants, qui nous mentent, qui jouent, y compris ici, en Europe, contre notre continent en vantant encore la monnaie américaine, en tentant de sauver le soldat dollar! Pour rappel, il était à 4 fr. 70 en 1970, il finira à 0 fr. 47, comme vient de le prédire, par exemple, le fameux banquier Eric Syz.

Le marché? Belle image. Disons, aujourd’hui, en ce qui nous concerne, le marché des dupes. Le marché, le Forex, c’est jusqu’à 4000 milliards de dollars échangés chaque jour. Bien sûr, il y a des supergagnants!

Et dire que le génial trader de Londres, de la formidable et très vigilante UBS, aurait misé, entre autres, sur des variations du franc suisse…

Pierre-Marcel Favre,
éditeur

11/09/2011

La lutte contre le terrorisme dix ans après les attentats du 11 septembre 2001

calmy3JPG.JPGIl est des événements dans la vie que l’on n’oublie jamais. Tous, nous nous souvenons certainement encore de ce moment où, le 11 septembre 2001, les Twin Towers et le Pentagone ont été pris pour cible d’attaques terroristes. Ces attaques lâches ont fait plus de 3000 victimes de plus de 90 nationalités. Les terroristes n’avaient que faire de la couleur de peau et de la religion de leurs victimes. Ils ont tué au nom d’une idéologie qui méprise l’être humain et n’accorde aucune valeur à l’individu. A l’époque, comme aujourd’hui, ils ont pris sciemment pour cible des civils.

En ce jour de commémoration du dixième anniversaire des attentats de New York et de Washington, nous voulons tout d’abord nous souvenir des victimes, parmi lesquelles figuraient deux citoyens suisses. Mes remerciements vont à ceux qui, chaque jour, mettent tout en œuvre pour que de telles attaques ne se reproduisent pas. Heureusement, la Suisse a été épargnée, jusqu’à présent, par des attentats d’une telle ampleur. Ces attaques visant la population civile sont des actes lâches et cruels que rien ne saurait justifier. La destruction des tours du World Trade Center il y a dix ans a marqué l’acmé tragique du terrorisme international, dont la trace, sanglante et insensée se retrouve aux quatre coins du globe.

Toutefois, nous ne sommes pas à l’abri. Comme il y a dix ans à New York, des citoyennes et citoyens suisses se trouvaient parmi les victimes de l’attentat perpétré en mai dernier au Maroc. Des centaines de milliers de nos compatriotes vivent et voyagent à l’étranger. La Suisse compte sur son territoire de nombreuses représentations étrangères et est le siège d’organisations internationales. De plus, notre pays accueille différents événements sensibles sur le plan politique, qui pourraient être la cible d’attaques terroristes. C’est la raison pour laquelle la Suisse a un intérêt vital à coopérer avec d’autres Etats et avec des organisations internationales et ce, non seulement par solidarité avec les pays directement touchés par le terrorisme, mais également pour la sécurité de ses propres citoyennes et citoyens.

La Suisse soutient la lutte de la communauté internationale contre la violence terroriste. Son soutien s’articule autour de deux axes prioritaires: les mesures de lutte contre le terrorisme doivent impérativement respecter les droits humains et elles doivent être légitimées par leur inscription la plus stricte possible dans le cadre de l’ONU. Le 11 septembre 2001 et ses répercussions ont été un test pour notre dispositif de sécurité. Mais plus encore: le risque existait de voir tous les acquis du 20e siècle en faveur de la protection des droits humains engloutis dans les décombres du World Trade Center. Après la déclaration de guerre des Etats-Unis au terrorisme, la communauté internationale a dû répondre à des questions fondamentales: au vu de la menace terroriste, l’Occident peut-il se permettre une application des droits humains sans restriction aucune? A quel point un dispositif de sécurité efficace est-il compatible avec l’Etat de droit? Ou, pour l’exprimer plus directement, qu’est-ce qui est plus important à nos yeux: notre liberté ou notre sécurité? Ainsi, l’appel à extrader à titre exceptionnel des personnes vers des camps de prisonniers n’était plus un sujet tabou. Des discussions sur la proportionnalité des mesures à prendre ont été menées dans notre pays également. Rétrospectivement, nous pouvons dire que nous n’avons pas sacrifié nos principes d’Etat de droit. Cela n’était pas nécessaire pour garantir l’efficacité des mesures de sécurité. Bien au contraire.

Avant même les attentats du 11 septembre, la Suisse défendait l’idée d’une approche coordonnée à l’échelle internationale pour lutter contre le terrorisme. Une approche respectant le droit international et défendant les droits humains. La mise en œuvre de la stratégie antiterroriste mondiale adoptée en 2006 par l’Assemblée générale de l’ONU dans le cadre d’un consensus figure parmi nos priorités. Nous sommes convaincus que la même attention doit être accordée à chacun des quatre piliers de cette stratégie: lutte contre les causes, prévention et répression, développement des capacités des Etats ainsi que respect des droits humains et de l’Etat de droit. En effet, à lui seul, le renforcement du dispositif de sécurité des Etats n’est pas une solution pérenne. La répression illimitée, y compris dans le cadre de la lutte antiterroriste, est souvent la cause du mal qu’elle prétend combattre. Seule une approche visant à réduire l’attractivité du terrorisme aux yeux des jeunes gens peut être couronnée de succès. Des perspectives doivent être offertes aux populations et cela comprend notamment des conditions équitables, autrement dit: l’Etat de droit et la garantie du respect des droits humains. La répression et la défense des droits humains ne se contredisent en aucun cas, au contraire: elles se complètent et se renforcent mutuellement et forment les éléments d’une stratégie globale de lutte contre le terrorisme. Pour résumer: la liberté est inconcevable sans sécurité et la sécurité est inconcevable sans liberté.

En apportant son soutien à la stratégie de l’ONU, la Suisse favorise la crédibilité de cette institution internationale, la seule à jouir d’une légitimation universelle. Durant la deuxième quinzaine de septembre sera lancé à New York, sur initiative américaine et en dehors du cadre onusien, un nouveau forum consacré à l’antiterrorisme. Regroupant 30 Etats importants et dépassant la logique des blocs, ce forum entend renforcer les capacités des Etats dans la lutte contre le terrorisme. La Suisse en est membre, notamment parce qu’au cours des dernières années, elle a régulièrement œuvré pour que les mesures prises par la communauté internationale dans le cadre de la lutte contre le terrorisme s’appuient sur une large légitimité. Ce forum représente un test renouvelé pour les Etats engagés, y compris pour la Suisse. Dans cette enceinte aussi, nous nous engagerons en faveur du respect des droits humains et veillerons à ce que ce nouveau forum lie étroitement ses activités à celles de l’ONU. Faute de quoi il risquerait d’agir sans légitimité. Son action, ainsi que l’ONU, s’en trouveraient de fait affaiblis. Dans la lutte contre le terrorisme, la communauté internationale ne peut se permettre ni l’un ni l’autre.

Micheline Calmy-Rey, présidente de la Confédération

03/09/2011

Jouer le jeu ou perdre la partie

studer.jpgPresque chaque week-end, quand ce n’est pas en semaine, des centaines de policiers sont mobilisés dans notre pays. Ils sont dotés de moyens toujours plus lourds auxquels ils doivent recourir de plus en plus souvent. Ainsi, autrefois exceptionnel, l’usage de balles en caoutchouc est désormais régulier. Jusqu’à maintenant, le pire a pu être évité, parfois d’un fil, mais chacun sait qu’un drame peut arriver, va arriver. Tout cela coûte des millions à la collectivité. Toujours plus fréquents, toujours plus violents, avec des conséquences toujours plus graves, les débordements lors de matches de football ou de hockey sont devenus rapidement un problème majeur de sécurité publique.

Les instances suisses de ces sports affirment depuis plusieurs années vouloir combattre le hooliganisme. Si quelques initiatives ont été amorcées, aucune véritable mesure n’a été prise. Il serait pourtant simple de subordonner l’octroi de la licence à un encadrement efficace des fans pendant le déplacement, à l’arrivée et au départ du stade et durant le match. En cas d’insuffisances, la palette des sanctions pourrait être large allant de l’amende significative à la perte de points en passant par le huis clos imposé à certaines rencontres. Rien de cela n’émane de la Swiss Football League ou de son association sœur pour le hockey. La première s’est même retirée d’un projet de contrôle plus serré des supporters à travers un billet combinant le transport et l’entrée, un contrôle pratiqué avec succès dans plusieurs pays. Cette passivité tranche avec la détermination de fédérations étrangères dont l’engagement a largement contribué à contenir, voire réduire les agissements des ultras sur leur territoire.

Il faut donc recourir à la loi. Les cantons vont s’y employer. Comme cela a été évoqué ces derniers jours, la piste privilégiée est de soumettre les matches à autorisation. Elle pourra être générale, par exemple pour la demi-saison ou la saison, ou particulière pour tel match contre telle équipe. Bien sûr elle sera soumise à des conditions. Si elles ne sont pas satisfaites, l’autorisation pourra en dernière extrémité être retirée et le club interdit donc de jouer.
Parmi ces conditions, une attention particulière devra être portée sur la participation financière du club aux coûts engendrés par les moyens nécessaires et à la couverture des éventuels dommages. Il n’est pas acceptable que les contribuables payent l’intégralité de la facture alors que les clubs jonglent avec des millions avec, parfois, une gestion qui échappe à tout entendement.

Ces contraintes légales pourront réserver des modalités différentes convenues entre les autorités et les clubs. Favoriser leur prise de conscience sur leur responsabilité doit rester un objectif. Il est en effet évident que des actions conduites en partenariat avec l’autorité porteront plus leurs fruits que si elles sont imposées par celle-ci.
Les clubs le savent mieux que quiconque: si on ne joue pas le jeu, on risque de perdre.

Jean Studer, Conseiller d’Etat neuchâtelois

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