02/10/2011 10:52 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un festival se meurt, et tout est dépeuplé

Maire.jpgJ’ai reçu, l’autre jour, un message électronique qui me demandait de signer une pétition. Ce n’était pas pour défendre Roman Polanski – il a été libéré de toutes charges en Suisse et est revenu mardi prendre son prix au très glamour Festival de Zurich, festival tout requinqué par cet événement, répétant à qui veut l’entendre, à coup de sponsors et de stars (Sean Penn, Lawrence Fishburne, Jeremy Irons, Alejandro González Iñárritu), que Locarno n’a qu’à bien se tenir.

Ce n’était pas non plus pour soutenir les cinéastes iraniens Jafar Panahi et Mohamad Rasoulof qui sont toujours assignés à l’inaction depuis plus d’une année et attendent de faire (mais quand?) six ans de prison ferme. D’ailleurs, le gouvernement iranien vient d’arrêter, il y a deux semaines, six autres professionnels du cinéma, sans que cela ne fasse, ici, beaucoup de vagues; la vendeuse et productrice Katayoon Shahabi ou le collaborateur de Jafar Panahi, le documentariste Mojtaba Mirtahmasb, sont hélas moins médiatiques. Et le plus dramatique, c’est qu’à l’heure où j’écris ces lignes, on est toujours sans nouvelles d’eux.

Non, la pétition demandait que l’on empêche le gouvernement régional de Navarre de couper son soutien financier au Festival de film documentaire de Pampelune, «Punto de vista», dont la 8e édition devait se dérouler en février 2012. Ce festival est très vite devenu «la» référence du cinéma documentaire de création en Espagne, à l’image de notre Nyon national. Une manifestation culturelle qui ouvre un autre œil sur le monde, qui donne à voir et à réfléchir notre société comme le fait par exemple aujourd’hui «notre» Fernand Melgar quand il filme dans «Vol spécial» (à voir sur nos écrans) la politique de renvoi des requérants d’asile déboutés que la Confédération a mise en place.

Mais pourquoi je vous parle de ce lointain festival en péril? Pour trois raisons. La première, c’est que tout événement de ce genre est un acte social fort. Qui permet aux gens de se réunir, de se rencontrer, de discuter et de découvrir, à travers les œuvres (qu’elles soient de fiction ou de documentaire) une autre vision du monde. L’acte social est donc aussi économique, car il génère de nombreuses retombées directes et indirectes sur la région qui l’accueille. La dernière raison est que, par conséquent, tout festival qui meurt – surtout quand il a du succès et réunit un certain public – génère un vide social et culturel majeur.

La récente prise de position du Conseil national qui a confirmé la proposition des Etats d’augmenter les moyens destinés au cinéma est évidemment une bonne chose. Cela permettrait, aussi, de contribuer à développer ces festivals qui, en Suisse, offrent une incroyable diversité d’offre et de choix, des Tous Ecrans genevois aux courts métrages de Winterthour en passant par l’animation à Baden (Fantoche), le fantastique à Neuchâtel, l’expérimental à Lausanne (LUFF), le cinéma suisse à Soleure, celui du Sud à Fribourg, les enfants à Bellinzone, et puis tous les autres…

Tout festival de cinéma, du plus prestigieux au plus modeste, contribue à enrichir la société du regard de ses artistes, et confronte aussi les créateurs du cru à leurs confrères étrangers, favorisant ainsi les échanges et l’enrichissement réciproque.

Finalement, l’histoire de Pampelune se termine (relativement) bien. Plus besoin de signer la pétition (qui avait recueilli plus de 5000 signatures). Jeudi dernier, les autorités ont trouvé un accord pour que le festival ait lieu – mais en février 2013 – et se transforme en événement biennal. Les organisateurs sont heureux (on peut les comprendre, la crise, en Espagne, est en train de tuer la culture). Mais quand même: ça vous plairait, à vous, un Festival de Locarno une année sur deux?

Frédéric Maire

Directeur de la Cinémathèque suisse

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