13/11/2011 11:09 | Lien permanent | Commentaires (1)

Déçue par l’Europe, la Russie est tentée par l’Orient

 

EricH.jpgQui aurait cru, à la chute du Mur, ou plus récemment encore, lors de la faillite russe de 1998 que Russie et Chine devraient bientôt prêter leur assistance financière à l’Europe? C’est pourtant ce qui s’est produit ces derniers jours. Et pour être d’abord symbolique, ce geste n’en a pas moins fortement marqué les esprits en Russie où il est interprété comme le signe d’un mouvement de bascule historique: celui du déclin du Vieux-Continent au profit de l’Asie émergente. Un glissement d’Ouest en Est brusquement accéléré et qui n’est pas sans importance pour un pays à cheval sur ces deux univers.

L’Union européenne est plongée dans une crise profonde, durable et existentielle. Plusieurs des membres de la zone euro sont au bord de la faillite et même les pays baltes, autrefois si fiers de s’être arrachés à l’orbite de la Russie sont désormais menacés. Minés par le poids de leur dette, les Etats-Unis eux-mêmes ne prêtent guère à davantage d’optimisme. En Asie centrale, dans le Caucase, en Ukraine, partout aux marches de la Russie leur influence s’estompe, et le cours de leur politique est rendu de plus imprévisible par l’approche des élections présidentielles. Vu de Moscou le tableau se résume simplement: l’Occident est devenu le principal facteur de déstabilisation, et s’il est aujourd’hui encore la référence majeure, c’est par les risques qu’il représente et sa capacité de nuisance en cas d’effondrement économique.

Ce changement complet de perspective ne va pas sans provoquer une certaine Schadenfreude dans les milieux nationalistes qui ont aujourd’hui le vent en poupe en Russie. Certains se gaussent sans trop de discrétion de cette mini revanche sur la défaite de la guerre froide. Mais au sommet du pouvoir russe comme chez les dirigeants de l’économie, c’est surtout l’inquiétude qui domine: à quoi va donc ressembler ce monde nouveau et inconnu qui se compose sous leurs yeux?

Si les sombres prédictions promises à l’Occident venaient à se confirmer et qu’un effondrement économique se produisait, une autre conséquence inattendue pourrait en être l’affaiblissement du modèle occidental et les sérieux dommages portés aux valeurs libérales et démocratiques déjà malmenées en Russie. Après tout, entend-on ici ou là, le modèle coréen sans parler du chinois ne sont-ils pas tout aussi efficaces en termes économiques?

Larguez les amarres, et toutes voiles dehors vers l’Orient: c’est le message diffus qui se dégage en effet des débats tenus en cercle restreint par les responsables et experts russes. Cap à l’Est, là où la croissance appelle les capitaux! Pas une discussion, pas une réflexion stratégique où il ne soit question du grand «projet sibérien», le développement des infrastructures dans les grands espaces encore vierges, de la nouvelle Union douanière d’Eurasie qui devrait rallier le Kazakhstan, ou de la Chine avec laquelle, de toute son histoire, la Russie n’a jamais entretenu des relations aussi étroites et aussi profitables. Du Pacifique enfin: en 2012, la Russie abritera le sommet des nations du grand bassin océanique à Vladivostok, son principal port d’Extrême-Orient, qu’elle modernise à coup de milliards dans cette perspective. Les symboles n’ont pas de prix.

Rassurons-nous. Même si l’Orient fait tourner la tête à certains de ses dirigeants, la Russie n’est pas et ne sera jamais une puissance asiatique pour autant. Elle est fermement ancrée dans la civilisation européenne mais ne fait que s’adapter aux nouvelles réalités mondiales. Et si un Russe prétend le contraire, demandez-lui donc de vous citer, de tête, le nom de quelques politiciens ou écrivains chinois.

Éric Hoesli, Directeur éditorial d’Edipresse

 

Commentaires

Cher M. Hoesli, 
Deux raison me permettent d'écarter toutefois ma remarque sur votre article.  
La première est que je reconnais en vous l'un des très rares experts européens sur la Russie (géopolitique et la géographie du pouvoir russe) et notamment sur le Caucase du Nord. D'où une seconde raison qui lui confère un caractère emblématique: il est important de noter en avance que la réalité d'actualité de la nouvelle Russie est plus claire dans le cadre de la pensée esthétique. Pour dire plus exactement – les lois esthétiques expliquent mieux l’”âme russe” dite énigmatique avec ses valeurs ainsi que la « démocratie souveraine » et la « verticale du pouvoir » russe. C'est pareille pour la géopolitique russe. Encore plus précisément, ces lois expliquent mieux la Russie contemporain (comme l’Etat dans sa totalité et sa multi-nationalité) et leur administration postmoderne au sens du paradigme esthétique en littérature – surtout celle du TOP élite russe (ou néo-nomenklatura) comme Vladislav Surkov (l’idéologue de la politique interne) et Aleksandr Douguine (l’idéologue de la géopolitique russe). Dans le cadre de la pensée traditionnelle et purement empirique – économique, politique ou même sociopolitique, la Russie se présente devant nous comme une absurdité et un chaos de la corruption. Par contre la Russie n’est pas ni absurde, ni chaotique non plus. Il apparaît comme tel devant celui qui ne comprend pas l’éthique des ethniques dans les systèmes complexes de gouvernance de la Russie et l’éthique qui fait référence aux valeurs, partagés ou non par l’élite administrative de plus grand pays du monde (selon l’élite – le mot « grand » avec le lettre majuscule « G »), ainsi que l’humour et les métaphores russes (par ex : la démocratie en Russie est connu sous le mot « deRmokratiya » - ceci traduit en français simplement comme « merdecratie »). 

Donc, vue que le sujet de votre article est avant tout géopolitique j'ai trouve indispensable de vous citer le fils d'un général (soviétique) du GRU - Alexandr Douguine : "C’est la nouvelle géopolitique – une île sémiotique qui a été découverte quand les eaux de l'Empire soviétique sont passées dans l'autre monde ayant incarné des nouvelles eaux. Les dos de deux monstres – Léviathan et Hippopotame. 2 mythes dans un seul. 2 hémisphères dans un processus, où s’affrontent modernité et tradition, technologie et spiritualité, mondialisme et identité, valeurs économiques et valeurs morales. Quand l'un ouvre la gueule de la terre, l'autre plonge vers le fond de la substance, il plonge peut être pour la dernière fois". 

Bref, j'accepte l'influence de la vision géopolitique "marasmatique" avec la nostalgie romantique de l'impérialisme romain (désir non stop de devenir le 3-me Rome), russe et soviétique d'Alexandr Douguine. Cependant, nous pourrions vraiment croire à ce qu’il dit Alexandr Gurdzhiev : "La Russie est un corbeau, qui en souhaitant se transformer en paon s'est transformé en dindon".  

De plus, en réagissant à votre demande (voir dernier mot de votre article) - moi, je suis tchétchène de Moscou et je peux vous citer même deux auteurs chinois (Qiao Liang et Wang Xiangsui): "Il s'agit maintenant de trouver une clé. Cette clé doit ouvrir tous les verrous, dès lors que ces verrous sont accrochés au portail de la guerre. Et la taille de cette clé doit s'adapter à tous les degrés, de la politique de guerre à la tactique, en passant par stratégie et l'art opérationnel. Enfin, cette clé doit être adaptée à la main des politiciens, des généraux et des simples soldats. A part la guerre hors limites, nous ne réussissons pas à concevoir de clé mieux adaptée (voir leur "la Guerre hors limites" p.309).

En conclusion: La Russie est un pays eurasiatique qui n'a rien avoir avec l'Europe et l'Asie; et les russes (au sens large) au courant qui sont les chinois et les occidentaux, ou encore - qui sont à leur pouvoir - "mecs réels - nouvelle saison" (selon affiches de la partie "Russie unie" à Moscou). Il me semble qu'on a sorti du "Grand echequier" de Zbigniew Brzezinski. What else?

Bonne continuation. 
Avec mes meilleures salutations.  

Écrit par : Roustam Semeev | 14/11/2011

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