27/11/2011

Italie, année zéro

FREDERIC_MAIRE_30-FXQIZU.jpgSamedi 12 novembre dernier, en fin de journée, l’avion de Genève atterrit à Rome Fiumicino. Comme j’ai rendez-vous au centre, je prends un taxi pour faire vite. Mais arrivé du côté de Montecitorio, le taxi est bloqué par la police, puis par les cameramen de télé qui empiètent sur la chaussée et les manifestants. L’ambiance est à la fête, mais aussi pleine de rage contenue. Silvio Berlusconi va quitter le Parlement pour remettre sa démission au président de la République, Giorgio Napolitano.

Devant le Parlement, la foule attend la sortie du premier ministre pour lui lancer des pièces de monnaie, mais aussi l’agonir de cris de rage, au son de «il était temps!» et d’autres expressions moins aimables. Hommes et femmes de tous âges entonnent «Bella ciao!» et d’autres chants de la résistance. J’ai l’impression de vivre quelque chose qui tient autant de la prise de la Bastille que de la chute de Mussolini. Toute la nuit, la ville résonne d’une joie diffuse, comme un air de révolution. «Sua Emittenza» est tombé après vingt ans de pouvoir intermittent – et trois présidences du Conseil.

Mais dès le lendemain, comme souvent après une nuit de fête, j’ai l’étrange sensation que la ville entière a la gueule de bois. Au café, ou dans un autre taxi, le discours est partout le même: et après? Qu’est-ce que ça change? Le pays est en crise, au bord de la faillite, et ce n’est pas le «Professore» Mario Monti qui va pouvoir y changer quoi que ce soit. Un comédien exalté me parle du Jour 1 d’après la Libération, comme si le départ de l’inoxydable «Premier» marquait l’avènement possible de Temps nouveaux. Mais à écouter les Romains dégrisés dans ce matin de dimanche, la désillusion est dans toutes les voix. Car l’Italie est marquée en profondeur par près de vingt ans de ce «fascisme démocratique» qui, à travers les écrans de télévision et certains journaux a contribué à réduire en charpie les consciences des Transalpins.

La preuve? Dimanche soir, sur la chaîne Sky News (qui appartient à son grand communicateur de copain Rupert Murdoch), Berlusconi s’affiche en plan moyen, droit comme un «i» devant les drapeaux italien et européen. Il affirme qu’il a été trahi, piégé par une manœuvre politique, et qu’il imposera ses conditions à son successeur. Lundi, Jour 2 de la Nouvelle Italie (et sur l’écran d’une chaîne Mediaset, cette fois), son disciple journaliste Giuliano Ferrara chauffe une salle de théâtre pleine à craquer pour un comice de soutien à Berlusconi «injustement chassé du pouvoir» par «un complot politique» et un «président complice». «C’est un coup d’Etat!» clament ces bourgeoises sexagénaires à l’écran! Ces images sont inquiétantes. Elles nous montrent les tristes restes d’une Italie toujours contrôlée par des médias à la solde de leur propriétaire. Une Italie qui croit encore que c’est en jouant les machos individualistes que l’on construit une nation. Forza Italia, comme il disait.

Mais non. Aujourd’hui l’Italie est meurtrie, sonnée. Elle n’arrive pas à se relever d’un knock-out qui l’a mise à terre, laminée par ces vingt ans de mensonges, de combines, de gouvernement d’un seul homme pour lui-même (et ceux qui lui ressemblent). Ces jours, à Rome, j’avais l’impression que le pays n’arrivait même plus à se relever. Et qu’il faudrait plus qu’un nouveau gouvernement et un habile économiste pour l’aider à se remettre sur pied. Plutôt un long processus de régénérescence, comme une lente rééducation physique après un grave accident. Mais aura-t-elle le courage et l’envie de le faire à la façon du cinéaste Roberto Rossellini qui, en 1948, dans «Allemagne année zéro», tentait de reconstruire ce pays laminé par la guerre et la culpabilité?

Frédéric Maire, Directeur de la Cinémathèque suisse

19/11/2011

Genève rate l’occasion de fusionner ses administrations

LORETAN_1.jpgDans sa première lecture de l’avant-projet de Constitution, l’Assemblée plénière de la Constituante genevoise a rejeté, il y a quelques semaines, la fusion des administrations de la ville de Genève et du canton par 26 voix contre 15 et 8 abstentions. Le score est honorable, pas surprenant mais décevant quand même. Cette idée ne reviendra plus sur la table pour les décennies à venir. La révision totale de la Constitution genevoise aura donc manqué un de ses objectifs stratégiques principaux: rationaliser le fonctionnement de deux grosses administrations qui se font concurrence et assainir une structure politique où les combats de coqs absorbent énormément d’énergie au détriment d’un service public efficace.
Le Professeur Andreas Auer, père spirituel de cette révision, en était convaincu: il faut changer Genève. Une de ses motivations profondes était précisément de réunir Ville et canton en une seule entité administrative et politique, tout en étant conscient qu’une telle proposition risquait de faire échouer le projet de révision dans son ensemble. En 2008, lors de la votation populaire pour lancer le projet de révision – 79,3% de la population a dit oui – de nombreux milieux politiques et économiques faisaient de cette «fusion» leur cheval de bataille pour soutenir une révision totale. Au cours des mois et des années, ces mêmes milieux, rattrapés par la politique politicienne et les petits enjeux de pouvoir, se sont faits de plus en plus timides sur le sujet, ne donnant ainsi aucune chance à la proposition dite «Basel light», nom de code d’un modèle inspiré du canton de Bâle mais adapté aux spécificités genevoises.

En fait, il s’agissait non seulement d’une fusion des administrations mais également des institutions politiques, tout en maintenant la commune de la Ville de Genève comme circonscription électorale et avec des finances propres. L’administration de la Ville aurait été assurée par les autorités cantonales: le Conseil d’Etat représente l’exécutif (Conseil administratif) dont l’un des élus de Genève aurait simultanément pu être maire de Genève, les membres du Grand Conseil élus par l’électorat de la Ville formant, quant à eux, une chambre séparée (Conseil municipal) pour traiter des affaires législatives de la Ville, notamment le budget et les services publics, et fixer le taux de l’impôt communal. Une instance indépendante, telle la Cour des comptes, contrôle la péréquation entre la Ville et le Canton et tranche les différends. Ce modèle, qui aurait pu et dû être affiné, avait le mérite de trouver une solution aux tensions et blocages entre les exécutifs du Canton et de la Ville, d’éliminer les doublons administratifs et d’améliorer le réservoir du personnel politique disposé à s’engager au service de la République.

Permettez-moi d’ajouter une note plus personnelle à ces quelques lignes car j’ai dû démissionner à grands regrets de la Constituante pour des raisons d’incompatibilité avec une prochaine nouvelle fonction. En regrettant l’échec de cette proposition, je ne jette en aucun cas le bébé avec l’eau du bain. Je reste en effet convaincu que le projet de Constitution amènera des améliorations significatives, notamment dans le domaine de l’organisation territoriale avec des nouvelles dispositions sur la fusion des communes. La presse se fait l’écho de confrontations violentes au sein de cette assemblée sans parler des nombreuses bonnes volontés de tous bords qui œuvrent afin d’éviter le même résultat qu’en 1862, date de la dernière tentative de révision totale, un échec retentissant. Ce projet ne pourra donc pas être une révolution. Mais je fais confiance à la grande majorité de mes collègues pour présenter au peuple genevois un texte cohérent et novateur dont nous pourrons être fiers et qui portera la République pour les cent prochaines années.

RAYMOND LORETAN
Président de la SSR
dès le 1er janvier 2012
Ancien constituant

13/11/2011

Déçue par l’Europe, la Russie est tentée par l’Orient

 

EricH.jpgQui aurait cru, à la chute du Mur, ou plus récemment encore, lors de la faillite russe de 1998 que Russie et Chine devraient bientôt prêter leur assistance financière à l’Europe? C’est pourtant ce qui s’est produit ces derniers jours. Et pour être d’abord symbolique, ce geste n’en a pas moins fortement marqué les esprits en Russie où il est interprété comme le signe d’un mouvement de bascule historique: celui du déclin du Vieux-Continent au profit de l’Asie émergente. Un glissement d’Ouest en Est brusquement accéléré et qui n’est pas sans importance pour un pays à cheval sur ces deux univers.

L’Union européenne est plongée dans une crise profonde, durable et existentielle. Plusieurs des membres de la zone euro sont au bord de la faillite et même les pays baltes, autrefois si fiers de s’être arrachés à l’orbite de la Russie sont désormais menacés. Minés par le poids de leur dette, les Etats-Unis eux-mêmes ne prêtent guère à davantage d’optimisme. En Asie centrale, dans le Caucase, en Ukraine, partout aux marches de la Russie leur influence s’estompe, et le cours de leur politique est rendu de plus imprévisible par l’approche des élections présidentielles. Vu de Moscou le tableau se résume simplement: l’Occident est devenu le principal facteur de déstabilisation, et s’il est aujourd’hui encore la référence majeure, c’est par les risques qu’il représente et sa capacité de nuisance en cas d’effondrement économique.

Ce changement complet de perspective ne va pas sans provoquer une certaine Schadenfreude dans les milieux nationalistes qui ont aujourd’hui le vent en poupe en Russie. Certains se gaussent sans trop de discrétion de cette mini revanche sur la défaite de la guerre froide. Mais au sommet du pouvoir russe comme chez les dirigeants de l’économie, c’est surtout l’inquiétude qui domine: à quoi va donc ressembler ce monde nouveau et inconnu qui se compose sous leurs yeux?

Si les sombres prédictions promises à l’Occident venaient à se confirmer et qu’un effondrement économique se produisait, une autre conséquence inattendue pourrait en être l’affaiblissement du modèle occidental et les sérieux dommages portés aux valeurs libérales et démocratiques déjà malmenées en Russie. Après tout, entend-on ici ou là, le modèle coréen sans parler du chinois ne sont-ils pas tout aussi efficaces en termes économiques?

Larguez les amarres, et toutes voiles dehors vers l’Orient: c’est le message diffus qui se dégage en effet des débats tenus en cercle restreint par les responsables et experts russes. Cap à l’Est, là où la croissance appelle les capitaux! Pas une discussion, pas une réflexion stratégique où il ne soit question du grand «projet sibérien», le développement des infrastructures dans les grands espaces encore vierges, de la nouvelle Union douanière d’Eurasie qui devrait rallier le Kazakhstan, ou de la Chine avec laquelle, de toute son histoire, la Russie n’a jamais entretenu des relations aussi étroites et aussi profitables. Du Pacifique enfin: en 2012, la Russie abritera le sommet des nations du grand bassin océanique à Vladivostok, son principal port d’Extrême-Orient, qu’elle modernise à coup de milliards dans cette perspective. Les symboles n’ont pas de prix.

Rassurons-nous. Même si l’Orient fait tourner la tête à certains de ses dirigeants, la Russie n’est pas et ne sera jamais une puissance asiatique pour autant. Elle est fermement ancrée dans la civilisation européenne mais ne fait que s’adapter aux nouvelles réalités mondiales. Et si un Russe prétend le contraire, demandez-lui donc de vous citer, de tête, le nom de quelques politiciens ou écrivains chinois.

Éric Hoesli, Directeur éditorial d’Edipresse

 

06/11/2011

C’est toujours une question d’équilibres

BROULIS_Pascal.jpgEtonnant comme s’inversent les tendances. Voici quelques jours encore, je recevais des lettres mettant en cause le développement du canton de Vaud. Trop rapide, trop important, trop inconfortable, synonyme de trains bondés, d’autoroutes embouteillées, de logements introuvables. Jusque dans certains partis politiques, jusqu’à la tête de certaines communes notamment sur La Côte, on revendiquait une «pause», un coup de frein.

Et puis l’entreprise Novartis a annoncé un plan de restructuration prévoyant la disparition de 1100 emplois en Suisse dont 330 à Nyon et Prangins. Et puis l’entreprise Kudelski à son tour a fait savoir qu’elle allait supprimer 90 emplois en Suisse. Le coup de frein est là. Et c’est contre la désindustrialisation du canton de Vaud que s’élèvent désormais les protestations.

Il ne s’agit pas de minimiser. Oui, la croissance vaudoise a été rapide ces dernières années, et elle comporte des défis en particulier sur le plan de l’adaptation des infrastructures et de la construction de logements.

Oui, entendre un géant helvétique de la chimie annoncer qu’il veut fermer, dans son pays, l’un de ses sites historiques de production représente une très mauvaise nouvelle, qui donne une idée des contraintes que la hausse du franc impose aux entreprises suisses. Le Conseil d’Etat s’est mobilisé et fera tout ce qui est en son pouvoir pour faire revenir Novartis sur sa décision, sans ignorer qu’il a devant lui une tâche ardue.

Mais il ne s’agit pas pour autant de peindre le diable sur la muraille. Le canton de Vaud s’est armé pour faire face aux difficultés qui peuvent se présenter. Le travail d’assainissement des finances, qui a été important toutes ces dernières années, permet en retour de significatifs efforts en faveur de l’industrie et de l’innovation. Au mois d’août dernier, sur les ressources dégagées par le réajustement de notre contribution à la péréquation fédérale (RPT), ce sont 50 millions de francs qui ont été alloués à ce titre. Et le budget 2012 prévoit d’augmenter encore ce montant pour le porter à un total de 75 millions.

Pour les infrastructures, le total des préfinancements liés aux projets d’agglomération, aux axes forts, aux différents types de mobilité se monte à 325 millions alors que 100 millions seront consacrés à faciliter notre virage énergétique. Dans le même temps, le canton peut – pour la première fois en vingt ans – alléger quelque peu la pression sur les contribuables en réduisant d’un point son taux d’imposition. Cela alors qu’il continue à remodeler, en l’allégeant aussi, la fiscalité des entreprises.

Ce que je décris ici, c’est une logique d’équilibres. Pour consolider sa position économique, le canton de Vaud s’est efforcé d’utiliser toute la palette des instruments à sa disposition. Il a notamment utilisé les exonérations d’impôts temporaires que les lois prévoient et qui permettent de favoriser l’implantation de nouvelles entreprises. Il a activement développé son caractère de pôle international du sport administratif. Il n’y perd pas. C’est toujours dans la durée, grâce à la création d’emplois et de richesses que les ressources d’un Etat s’affermissent.

Il faut garder ce cap. Les mauvaises nouvelles de ces derniers jours viennent rappeler qu’il est très dangereux de tenir sa situation pour acquise alors que la conjoncture et la compétition mondiale la rendent forcément instable. Les équilibres s’entretiennent tous les jours, patiemment mais avec constance.

Pascal Broulis, conseiller d'Etat vaudois

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