10/12/2011 23:55 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : matin, dimanche, cercle

Au Cambodge, pour les enfants malades du cœur

PRETRE_1.jpgIl est des expériences qui euphorisent. Ce sont avant tout celles, grandioses, qui partent d’une utopie et, par un travail sensé, de longue haleine, finissent par aboutir.

Il y a cinq ans, je me suis rendu au Cambodge à l’invitation du pédiatre zurichois Beat Richner. Lui travaille là-bas depuis une trentaine d’années et a monté à partir de rien des hôpitaux pour enfants pauvres. Vous en avez déjà entendu parler: Beat Richner est cet idéaliste qui sillonne la Suisse avec son violoncelle pour sensibiliser les gens à son combat et récolter les fonds nécessaires à ses hôpitaux. Il justifiait ainsi sa demande à mon égard: ses combats prioritaires, en particulier l’hygiène et les maladies infectieuses, étaient maîtrisés et son «tueur numéro un» était devenu le cœur avec ses malformations. «Nous sommes suffisamment avancés maintenant pour envisager cette éradication» insistait-il.
Ma surprise là-bas fut à la hauteur de mon admiration: j’ai vu les miracles qu’il accomplissait avec si peu de moyens, dans des installations vétustes. Deux salles d’opérations communicantes où se succédaient quotidiennement une vingtaine d’interventions, dont un bon nombre pour infections. Les soins intensifs consistaient en six lits vaguement rassemblés dans un coin d’une immense salle ouverte en comptant 42, sans monitoring et où les membres de la famille se relayaient pour ventiler (1) les enfants encore sous narcose.

«Beat, pour une chirurgie cardiaque, il te faut une autre salle d’opération, absolument stérile, et des soins intensifs équipés. Je te fais un plan de travail et on en reparle». Jamais découragé, Beat Richner a acheté un nouveau terrain jouxtant l’hôpital, a fait construire le complexe cardiaque et, avec notre aide, acheté l’équipement. J’ai fait un saut rapide chez lui le mois dernier pour m’assurer que les appareils étaient bien tous arrivés et fonctionnaient. Monter un plateau technique cardiaque ressemble à l’assemblage d’un airbus tant ces structures sont complexes et assujetties au moindre détail.
La semaine dernière, nous nous y sommes rendus avec une partie de mon équipe pour réaliser les premières opérations cardiaques pédiatriques. Elles se sont bien déroulées. Quel soulagement! La peur du détail oublié, du mauvais calcul ou de la malchance s’est envolée d’un seul coup.

Ce n’était pas notre première mission en pays lointain, mais pour les autres, nous nous étions intégrés dans une structure déjà opérationnelle. La seule inconnue se résumait à travailler dans un autre décor, avec des outils moins sophistiqués. Ici, le défi avait d’autres dimensions. Il s’agissait aussi de concevoir et de mettre sur pied une nouvelle structure, puis de la faire démarrer sans bavure.

Les bâtisseurs ont toujours un pincement au cœur au moment où un nouveau navire dévale le toboggan d’amerrissage pour son baptême de l’eau. A l’espérance du succès se dispute la crainte du chavirement. La crainte de voir son navire sombrer comme jadis le tristement célèbre Vasa. Nous avons aussi senti ce pincement à l’instant où le cœur réparé de notre premier enfant s’est remis à battre. Et plus tard, lorsque cet enfant s’est réveillé. Ce jour-là, notre bateau a fendu les eaux avec aisance. Il navigue majestueusement.

(1) Ventiler, dans notre jargon, signifie administrer à intervalle régulier, à l’aide d’un ballon compressible, de l’air dans les poumons.

PS: Notre fondation Le Petit cœur s’est associée avec celle de Beat Richner pour financer ce projet. Cette chronique est aussi là pour témoigner de l’investissement effectué avec nos fonds et remercier tous ceux qui nous ont soutenus par leurs dons.

René Prêtre, chirurgien du coeur

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