25/12/2011

Après le Printemps arabe, un Hiver russe?

hoesli.pngCombien étaient-ils hier, sur la perspective Sakharov à Moscou? 50 000? 100 000? Assez en tous les cas pour démontrer qu’un mouvement civique a pris racine, que des citoyens croient de nouveau pouvoir influer sur le destin de leur pays. Après des années de relative indifférence et de passivité, la politique est de retour.

Il se passe quelque chose en Russie. Pour la première fois depuis l’effondrement de l’Union soviétique, deux nouvelles catégories sociales ont rejoint dans la rue les opposants de toujours que sont les communistes, les victimes de la misère sociale et les nostalgiques de grandeur. Les nouveaux venus du mécontentement sont issus de la classe moyenne, apparue sous l’ère Poutine, et de la jeunesse urbaine, la génération «RuNet», qui n’a jamais connu ni la dictature ni la peur et est accoutumée à la liberté du monde virtuel qu’elle fréquente. Ils sont révoltés par les fraudes, bien sûr. Mais, plus encore, ils sont écœurés par le cynisme du pouvoir et ses artifices, par la corruption omniprésente aussi.

Est-ce donc le début d’une révolution? Après le Printemps arabe, un Hiver russe? Les Occidentaux sont prompts à tirer un parallèle et se font quelques illusions sur l’avènement en Russie d’un régime libéral, enfin conforme à leurs vœux. Car, si les leaders libéraux sont omniprésents dans nos médias, ils sont moins respectés en Russie même. Les dernières élections l’ont montré: l’ensemble de toutes les formations libérales n’est pas parvenu à dépasser 4% des voix. Même en admettant une fraude massive, on est loin des 35% de suffrages rassemblés par les communistes et les nationalistes, eux aussi victimes des trucages mais véritables vainqueurs des élections à la Douma.

L’émergence du mouvement civique et sa force dans les grandes villes mettent néanmoins le régime au pouvoir face à un nouveau défi. Impossible de rester passif, il se doit de réagir. La cote de popularité de Vladimir Poutine ne cesse de baisser et atteint actuellement 52%. C’est dire que ce qui paraissait impensable il y a quelques semaines seulement, soit la nécessité d’un second tour au mois de mars prochain, est devenu un scénario vraisemblable sinon probable. Ce serait un rude coup porté à l’orgueil du favori et à son autorité.

Pour y parer, Poutine doit rassurer ses concitoyens: il dispose d’un excellent bilan à cet effet. Mais il doit aussi les convaincre de sa capacité d’écoute. L’une des victimes possibles de cet aménagement pourrait bien être Dmitri Medvedev lui-même. Poutine a désormais besoin d’une figure nouvelle pour l’accompagner, et Dmitri Medvedev, qui a profondément déçu les réformateurs, est aujourd’hui discrédité. Russie unie, le parti du pouvoir, est lui aussi promis à un sombre avenir. Simple prolongement de l’administration au Parlement, sans programme ni idéologie véritable, pitoyablement vaincue aux législatives malgré le soutien des autorités, Russie unie est un jouet cassé, un boulet, dont Vladimir Poutine ne devrait pas s’embarrasser longtemps. Le candidat à la présidence préférera sans doute appeler au soutien d’un large front dépassant les partis.

Enfin, dans la campagne qui commence, Vladimir Poutine pourra toujours miser sur la peur viscérale de l’instabilité ancrée chez ses concitoyens. Au XXe siècle, la Russie est passée par trois révolutions (1905, 1917 et 1991) qui ont toutes laissé de profonds traumatismes dans la société. La dernière est dans toutes les mémoires et a laissé le pays sur le carreau. Ils ne sont pas nombreux ceux qui sont disposés à tenter une nouvelle aventure. Si Vladimir Poutine parvient à se présenter comme alternative au désordre d’un «Hiver russe», le choix de l’électorat ne fera guère de doute.

Eric Hoesli, journaliste

10/12/2011

Au Cambodge, pour les enfants malades du cœur

PRETRE_1.jpgIl est des expériences qui euphorisent. Ce sont avant tout celles, grandioses, qui partent d’une utopie et, par un travail sensé, de longue haleine, finissent par aboutir.

Il y a cinq ans, je me suis rendu au Cambodge à l’invitation du pédiatre zurichois Beat Richner. Lui travaille là-bas depuis une trentaine d’années et a monté à partir de rien des hôpitaux pour enfants pauvres. Vous en avez déjà entendu parler: Beat Richner est cet idéaliste qui sillonne la Suisse avec son violoncelle pour sensibiliser les gens à son combat et récolter les fonds nécessaires à ses hôpitaux. Il justifiait ainsi sa demande à mon égard: ses combats prioritaires, en particulier l’hygiène et les maladies infectieuses, étaient maîtrisés et son «tueur numéro un» était devenu le cœur avec ses malformations. «Nous sommes suffisamment avancés maintenant pour envisager cette éradication» insistait-il.
Ma surprise là-bas fut à la hauteur de mon admiration: j’ai vu les miracles qu’il accomplissait avec si peu de moyens, dans des installations vétustes. Deux salles d’opérations communicantes où se succédaient quotidiennement une vingtaine d’interventions, dont un bon nombre pour infections. Les soins intensifs consistaient en six lits vaguement rassemblés dans un coin d’une immense salle ouverte en comptant 42, sans monitoring et où les membres de la famille se relayaient pour ventiler (1) les enfants encore sous narcose.

«Beat, pour une chirurgie cardiaque, il te faut une autre salle d’opération, absolument stérile, et des soins intensifs équipés. Je te fais un plan de travail et on en reparle». Jamais découragé, Beat Richner a acheté un nouveau terrain jouxtant l’hôpital, a fait construire le complexe cardiaque et, avec notre aide, acheté l’équipement. J’ai fait un saut rapide chez lui le mois dernier pour m’assurer que les appareils étaient bien tous arrivés et fonctionnaient. Monter un plateau technique cardiaque ressemble à l’assemblage d’un airbus tant ces structures sont complexes et assujetties au moindre détail.
La semaine dernière, nous nous y sommes rendus avec une partie de mon équipe pour réaliser les premières opérations cardiaques pédiatriques. Elles se sont bien déroulées. Quel soulagement! La peur du détail oublié, du mauvais calcul ou de la malchance s’est envolée d’un seul coup.

Ce n’était pas notre première mission en pays lointain, mais pour les autres, nous nous étions intégrés dans une structure déjà opérationnelle. La seule inconnue se résumait à travailler dans un autre décor, avec des outils moins sophistiqués. Ici, le défi avait d’autres dimensions. Il s’agissait aussi de concevoir et de mettre sur pied une nouvelle structure, puis de la faire démarrer sans bavure.

Les bâtisseurs ont toujours un pincement au cœur au moment où un nouveau navire dévale le toboggan d’amerrissage pour son baptême de l’eau. A l’espérance du succès se dispute la crainte du chavirement. La crainte de voir son navire sombrer comme jadis le tristement célèbre Vasa. Nous avons aussi senti ce pincement à l’instant où le cœur réparé de notre premier enfant s’est remis à battre. Et plus tard, lorsque cet enfant s’est réveillé. Ce jour-là, notre bateau a fendu les eaux avec aisance. Il navigue majestueusement.

(1) Ventiler, dans notre jargon, signifie administrer à intervalle régulier, à l’aide d’un ballon compressible, de l’air dans les poumons.

PS: Notre fondation Le Petit cœur s’est associée avec celle de Beat Richner pour financer ce projet. Cette chronique est aussi là pour témoigner de l’investissement effectué avec nos fonds et remercier tous ceux qui nous ont soutenus par leurs dons.

René Prêtre, chirurgien du coeur

04/12/2011

Non à un Parlement professionnalisé

SANDOZ_1.jpgComme souvent en début de législature, la question de l’adaptation des indemnités payées aux députés aux Chambres fédérales est posée et, en l’occurrence, par le Bureau du Conseil des Etats. Les réactions sont variées: plusieurs députés PLR et UDC s’y opposent, estimant le moment mal choisi vu la morosité de la conjoncture économique. Ce ne semble pas l’avis de certains membres du PS, qui relèvent toutefois que la question devrait surtout porter sur le passage à un Parlement professionnalisé. Le sujet vaut qu’on s’y arrête.
Clarifions d’abord la problématique. Il ne faut pas confondre professionnels de la politique et parlementaires professionnels. Actuellement, certains députés aux Chambres fédérales sont des professionnels de la politique. Ce sont les représentants de syndicats – de salariés ou de patrons – ou les députés assumant en outre d’autres mandats politiques cantonaux ou communaux. Ces élus font de la politique à longueur de journée mais ils ne sont pas, pour autant, des parlementaires professionnels. En effet, un Parlement professionnalisé impliquerait que chaque député devienne parlementaire professionnel, donc consacre 100% de son temps à son mandat de parlementaire fédéral et soit contraint de le faire. Une telle situation n’est pas souhaitable chez nous, pour de multiples raisons.
D’abord parce qu’il n’y a pas du travail à plein-temps pour 246 parlementaires, à moins d’ajouter au travail spécifique du législateur, des exigences de «mondanités» multiples, plus utiles, dans la majorité des cas, à l’ego des parlementaires concernés qu’à l’intérêt du Pays. On pourrait certes songer à diminuer de moitié le nombre des parlementaires, mais la représentation au Conseil des Etats deviendrait problématique pour ceux des cantons n’ayant actuellement déjà qu’un seul député. Et on imagine mal ne réduire de moitié que le Conseil national.
Un Parlement professionnalisé a un autre défaut encore, c’est celui de faire des députés des citoyens qui ne gagnent leur vie que grâce à leur mandat fédéral. Cette problématique – déjà délicate, bien que différente, en ce qui concerne les membres de l’exécutif quand ils sont élus par le peuple – est un gros obstacle à l’indépendance des élus. Le clientélisme est inversement proportionnel à la professionnalisation des mandats législatifs. Lorsqu’un parlementaire n’a d’autre source de revenu que l’indemnité de son mandat, il risque fort de s’accrocher à son siège et, la nature humaine étant ce qu’elle est, de céder à la tentation d’«aider» à sa réélection par tous les moyens. Cette remarque oblige toutefois à relever que si certains milieux économiques ou scientifiques souhaitent avoir des représentants sous la Coupole, ils auraient peut-être intérêt à faciliter l’avenir financier ou professionnel de leurs élus en cas de non-réélection. Car le temps consacré à un mandat même partiel peut compromettre le retour à la pleine activité professionnelle après une non-réélection. C’est une difficulté dont les citoyens – qui reprochent facilement aux élus de recevoir trop d’indemnités – n’ont pas suffisamment conscience.
En résumé, il serait néfaste de professionnaliser les parlementaires fédéraux. En revanche, il est juste d’être attentif au sacrifice financier que l’engagement à temps partiel peut représenter pour l’avenir de ces parlementaires. Mais cette remarque ne justifie pas des décisions d’augmentation d’indemnités en temps inopportun, car les élus sont aussi solidaires de leurs concitoyens.

Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale libérale vaudoise

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