28/01/2012

Formation médicale: un pour tous et tous pour un

LEYVRAT.jpgLa pénurie qui frappe des hôpitaux universitaires tels que le nôtre n’est rien à côté de celle dont souffrent déjà les établissements régionaux. Dans certaines disciplines, leur difficulté à recruter des médecins – des Suisses en particulier – devient à ce point aiguë que le CHUV reçoit de leur part des appels au secours toujours plus inquiets. Il s’agit donc d’un problème bien réel que les statistiques confirment, que l’on affronte cruellement sur le terrain et qui menace directement la qualité des soins.

Les facultés de médecine, et notamment celle de Lausanne, ont déjà réagi en augmentant le nombre de nouveaux étudiants et en prévoyant de les augmenter encore. Ainsi, dans notre canton, ils sont passés de 313 en 2009 à 404 en 2011. Les écoles de soins appliquent la même politique et sont solidement appuyées dans cette démarche par les Départements vaudois de la santé et de l’action sociale et de la formation, de la jeunesse et de la culture.

Toujours est-il que si l’augmentation du nombre d’étudiants est un préliminaire indispensable, c’est aussi après l’université – dans les hôpitaux – que se finalise la formation: celle qui permet de décrocher un diplôme décerné par la Fédération des médecins suisses. En effet, le jeune médecin qui sort de l’université n’est encore ni apte ni autorisé à pratiquer de manière indépendante. Il doit, après son diplôme, acquérir (au minimum pendant cinq à six ans) les connaissances pratiques et théoriques supplémentaires dans une discipline qu’il aura choisie (médecine générale, chirurgie, cardiologie, etc.) avant d’être reconnu comme un professionnel à part entière et pratiquer sous sa propre responsabilité.

Or, c’est bien à ce niveau-là qu’il reste de sérieux progrès à faire et qu’il faut sortir à tout prix de la logique de pré carré. Si l’on veut réellement pouvoir mettre à la disposition des patients le nombre de médecins nécessaires, il faut que les différents partenaires qui travaillent à cette formation post-graduée évitent d’en faire une lutte de pouvoir et se coordonnent mieux qu’ils ne le font actuellement.

Ainsi, on ne peut augmenter le nombre d’assistants sans veiller à ce que les places pour les former soient bel et bien libres dans les hôpitaux. Le rôle de ces derniers doit donc être scrupuleusement coordonné avec les facultés de médecine pour que le flux soit harmonieux et aboutisse à des médecins formés; une meilleure collaboration doit aussi se faire entre les hôpitaux universitaires et les sociétés nationales de spécialités qui édictent les exigences pour l’obtention du titre FMH afin de cibler, peut-être mieux qu’aujourd’hui, les spécialités dans lesquelles la pénurie est la plus criante. Enfin, le rôle des services de santé publique est capital pour orienter les différentes spécialisations en fonction des besoins présents et futurs de nos populations.

Toutes les professions soignantes doivent participer à cet effort et s’organiser pour obtenir de vrais moyens. Les hôpitaux régionaux ont un rôle capital puisque c’est là que les jeunes futurs praticiens sont confrontés à la médecine de tous les jours. Il ne faut pas oublier non plus le potentiel important des médecins installés en cabinet qui dédient leur temps au compagnonnage, à l’instar de la PMU au Flon, qui a déjà participé à la formation d’une septantaine de médecins assistants.

Faute d’une stratégie concertée entre tous les partenaires, nul doute que la pénurie que nous connaissons va s’aggraver encore et les délais de prise en charge des patients s’allonger.

Pierre-François Leyvrat, Directeur général du CHUV

21/01/2012

Empoignades viriles et pataquès chez Calvin!

anneB.jpgDes abris bus qui n’abritent qu’eux-mêmes, un conseiller d’Etat qui croit travailler dans un bar le soir du Nouvel-An, des transports publics qui demandent aux passagers de faciliter le transit de leurs véhicules en multipliant les transbordements improbables, des policiers qui ont le blues, des logements plus difficiles à trouver que du beurre en broche, des carrefours enlaidis aux allures de jeux de piste cryptés: la Cité du bout du lac boit la tasse. Pendant ce temps, l’Etat de Vaud parvient à sauver des centaines d’emplois, main dans la main avec les syndicats, les employés et les patrons de Novartis. Déterminé, imaginatif, solidaire: l’exécutif vaudois démontre sa capacité à défendre l’intérêt général.

Cette notion, s’est-elle perdue à Genève? Tout porte à le croire.  Depuis une décennie, les bisbilles politiciennes, lebabillage de parlementaires friands d’effets de manches, de petites phrases assassine sont remplacé le combat des idées.Dans les enceintes parlementaires, on a assisté à l’émergence de quelques figurants, de cabotins s’improvisant dans des mises en scène hasardeuses d’eux-mêmes.C’est ainsi que la réflexion collective s’est noyée aumilieudes joutesverbales,des empoignades viriles, des attaques personnalisées et fielleuses sans aucun intérêt pour la collectivité. En outre, sur leWeb, blogs et commentaires anonymes, désinformations en tous sens ont envenimé plutôt qu’enrichi les débats citoyens. Ces nouveaux espaces de libre expression n’ont pas tenu leurs promesses fauted’unemodérationavisée et subtile. A Genève, ces blogs ont ouvert les vannes àunflotde commentaires boueux à caractère xénophobe, homophobe et misogyne, achevant de dégrader la parole publique. Dans ce climat délétère, on a vu certains politiciens municipaux tentés de favoriser des fuites en direction d’une certaine presse locale complaisante pour discréditer le travail de leurs collègues. La dignité et l’éthique ont fait place à l’invective et au règlement de comptes. Cet effritement de l’autorité politique, cet effondrement de la pensée citoyenne a laissé place peu à peu à une administrationtoute-puissanteetprocédurière jusqu’à l’absurde. Une bureaucratie envahissante entrave aujourd’hui l’efficience de l’action publique dans certains secteurs importants. Sonné par l’ensemble de ces constats, leConseild’Etatveutaujourd’hui reprendre la main, en ressuscitant le travail d’équipe et en consacrant une séance hebdomadaire à des échanges de fond. L’avenir de Genève passe par cette restauration du politique. Genève pourrait alors faire parler d’elle pour ses qualités et peut être même triompher de la fatalité des «Genferei». Ce retour du politique devrait s’accompagner d’une révolution culturelle. Primo, soigner les castings. A craindre lespersonnalités originales, à confondre gestion et gouvernance, à prétendre que«tout se vaut», àne pas vouloir concevoir d’échelle entre le talent et la médiocrité, Genève a failli dans des nominations importantes du secteur public.Dans lemême esprit, la révolution culturelle c’est renouer d’urgence avec l’héritage de la Cité, car elle ne manque pas de belles et grandes valeurs: un idéal d’égalité, de justice sociale et d’esprit d’ouverture amarqué son histoire. La République et canton de Genève a souvent été plus offensive que le reste du pays dans les mesures de soutien aux plus démunis, à la promotion des femmes et à l’intégration des étrangers. Farouchement laïque, Genève assure la coexistence des différences, tenant à l’écart les conflits d’un autre âge. Sa tradition d’accueil en fait un carrefour passionnant sur le plan des échanges culturels: un atout à mettre davantage en exergue. Sa vie artistique foisonnante en témoigne. Sur ce thème, on aimerait que la réflexion s’appuie davantage sur la vitalité artistique et intellectuelle de la Région. Encore faut-il admettre que l’expression artistique soit autre chose qu’une offre utilitaire de divertissements. Genève retrouvera-t-elle le goût des aspirations généreuses et immatérielles? La recherche solidaire de l’intérêt général et d’une parole politique crédible passera par là.

 

ANNE BISANG Metteure en scène

 

14/01/2012

La leçon cachée du ratage magistral des TPG

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Le mois passé, le nouveau réseau de tramways des Transports Publics Genevois a été inauguré dans une gabegie à peu près totale: réseau incompréhensible, retards monumentaux, transbordements dangereux, convois paralysés par les piétons, cyclistes et voitures – quand ce n’était pas par le tramway qui les précédait. Au-delà d’une certaine malchance, quelques raisons du ratage ont déjà été données: gestion autistique du projet, manque d’écoute total des partenaires et des usagers, prévisions déconnectées du réel de la manière dont le nouveau système allait fonctionner: il ne s’est pas trouvé grand monde, et personne dans les milieux de spécialistes, pour venir défendre le nouveau réseau, et tout montre qu’un rétropédalage d’envergure est en gestation. A l’extérieur du canton, évidemment, on rit de cette nouvelle «Genferei» que la République nous livre.

Toutefois, si la comparaison d’avec la mise en service du M2 lausannois est certes cruelle, elle est aussi trompeuse: Genève est en effet la ville la plus dense du pays, nettement devant Lausanne et plus encore devant les villes alémaniques. La cité du bout du lac concentre énormément de gens et d’emplois dans sa partie centrale: de là cette nécessité, plus forte qu’ailleurs, qu’a la population de Genève de se trouver au même endroit au même moment. Par ailleurs, le Canton a fait le choix des tramways, occupant la même voirie que les autres usagers, sans toutefois prendre les mesures leur assurant la priorité. Dès lors, la catastrophe était probablement inévitable: au-delà des erreurs de mise en place, la véritable leçon du plantage des TPG est qu’il est impossible de faire fonctionner un réseau de tramways performant dans un contexte urbain d’une telle densité sans s’assurer au préalable que les trams soient seuls à utiliser la voirie. En décrétant la tolérance zéro envers les conducteurs qui ne respecteraient pas les interdictions, et en appelant à une piétonnisation de Genève, la conseillère d’Etat Michèle Künzler ne dit pas autre chose.

Et c’est là que ça devient intéressant. En exprimant sa conviction que les voitures doivent disparaître de la voirie genevoise, Michèle Künzler répond bien entendu à une aspiration profonde de son électorat, très implanté en ville. Mais ce faisant, elle ignore la dimension métropolitaine de Genève, incarnée chaque jour par la centaine de milliers de pendulaires qui s’y rendent, la majorité en voiture. Que faire avec eux? Le loger en ville suppose la construction d’environ 100 000 logements au cœur de l’agglomération en plus de ceux à réaliser pour absorber la croissance démographique. Les faire se rabattre sur les transports publics implique que ces derniers puissent absorber au moins le double de leur charge actuelle, laquelle suffit déjà à les saturer. Rien d’impossible en soi, mais l’ampleur des travaux à réaliser est pharaonique, laissant craindre qu’ils ne seront pas entrepris: on pourrait alors se borner à boucler le centre ville, avec pour conséquence certaine qu’un nombre substantiel d’emplois le quitte pour des banlieues d’emploi où la voiture n’a pas de concurrence.

Cela pose in fine la question de savoir quel est le rôle de la ville: doit-elle garder ses fonctions de centre économique, ou doit-elle plutôt devenir un lieu de résidence comme un autre, en laissant la majorité des activités se localiser de manière diffuse dans les banlieues et dans la métropole? Passionnant débat en perspective!

Pierre Dessemontet, fondateur de MicroGIS.

07/01/2012

2012, année olympique

CHAPPELET_JEAN_LOUP.jpgDans moins d’une semaine s’ouvriront les premiers Jeux olympiques de la jeunesse d’hiver (JOJH), à Innsbruck, et dans moins de six mois les trentièmes Jeux olympiques d’été, à Londres. Ces deux villes ont en commun d’accueillir des Jeux olympiques pour la troisième fois de leur histoire. La Suisse envisage, elle aussi, d’accueillir les JOJH en 2020 à Lausanne ou les Jeux olympiques d’hiver classiques à Davos-St. Moritz en 2022. Alors que cette année 2012 sera essentielle pour ces deux projets, il convient de s’interroger une fois de plus sur les bonnes raisons d’organiser de tels événements sportifs chez nous ou ailleurs.

La capitale tyrolienne, une ville de la taille de Lausanne, a organisé avec succès les Jeux d’hiver de 1964 et 1976 du temps où ils étaient environ deux fois plus petits qu’aujourd’hui en termes d’athlètes et d’épreuves, et dix fois moins médiatisés. Il en reste des installations qu’elle a su entretenir et développer depuis lors, notamment en accueillant d’autres manifestations comme les universiades d’hiver 2005 et des matches de l’Euro 2008 de football. Elle était le lieu idéal pour ces premiers JOJH, tout comme Lillehammer qui accueillera ceux de 2016. Innsbruck en profite pour introduire des innovations sportives, notamment des épreuves pour de petites équipes mixtes réunissant des participants de 15 à 18 ans de plusieurs pays ou des deux genres. Le programme culture et éducation offrira aux participants la possibilité de s’informer sur des problématiques mondiales tout en célébrant diverses cultures et en vivant au quotidien les valeurs olympiques. Il rappelle l’esprit Gymnaestrada 2011 à Lausanne.

La capitale britannique a organisé les Jeux d’été de 1908 et de 1948, à une époque où ils n’étaient pas encore un rendez-vous incontournable de la mondialisation. Il n’en reste presque rien. Le stade olympique de 1908 a été détruit; celui de 1948 – le mythique Wembley – a aussi été démoli et remplacé par une arène moderne totalement dédiée au football. Les Jeux de 2012 se devaient de laisser un héritage tangible et intangible. Deux objectifs principaux étaient mis en avant lors de la candidature: la revitalisation de l’est londonien autour d’un parc olympique comprenant une dizaine d’équipements et le village olympiques; la relance de la participation sportive des Britanniques, notamment des jeunes. Le premier objectif est en voie d’être accompli. La reine Elizabeth pourra inaugurer à l’occasion de son jubilé un très vaste parc qui portera son nom. Le stade olympique sera repris par l’Etat qui espère le rendre rentable, ce qui ne sera pas évident à cause de la piste d’athlétisme qui décourage les clubs de football. Le deuxième objectif n’a pas été réalisé malgré les moyens importants mis à disposition des fédérations par le gouvernement. Des statistiques montrent même que dans certains sports la participation de masse a baissé.

Il est aujourd’hui reconnu par tous – y compris par les organisations sportives – que la mise sur pied de tels événements ne saurait s’auto-justifier. Leurs impacts économiques sont certes importants, mais très ponctuels, tout comme d’ailleurs leurs impacts environnementaux, pour autant que les installations sportives aient bien été conçues du point de vue du site, de l’énergie, des transports et aussi de leur post-utilisation, en un mot de leur durabilité. Les impacts les plus difficiles à obtenir, mais pourtant les plus importants pour une collectivité, sont ceux d’ordre socio-culturel: la pratique sportive, l’esprit de bénévolat, la cohésion sociale, les compétences et l’image d’un territoire…
La leçon d’Innsbruck est claire: construisez sur vos atouts naturels de site et maintenez vos installations sportives au fil des décennies, tout en organisant des manifestations à votre échelle. Celle de Londres ne l’est pas autant et doit encore être écrite. Il convient surtout d’intégrer ces événements petits ou grands dans une politique publique d’accueil qui doit être une stratégie à long terme pour la région ou le pays.

01/01/2012

Pour 2012, mes meilleurs vœux de modestie

broulis.jpg«Le possible est une matrice formidable.» Au fameux «Soyez réaliste, exigez l’impossible», qui suggère avec son angélisme soixante-huitard que l’inaccessible devrait être tenu au creux de la main, cette formule de Victor Hugo oppose la mobilisation concrète des énergies. Elle rappelle que l’immense écrivain fut également un politicien fortement engagé. A l’heure des vœux, quand la page vierge d’une année neuve semble ouverte à toutes les chimères, elle dit aussi que le pragmatisme ne nuit pas, au contraire.

Si je choisis ces quelques mots pour ouvrir 2012, c’est qu’ils ont du souffle, sans pour autant brasser de l’air. Ils incitent à la modestie, à une certaine humilité dans l’action. Ils soulignent qu’on ne fait jamais que reprendre un flambeau que l’on passera à d’autres, mais que c’est en reconnaissant ces limites qu’on fédère, qu’on rassemble et qu’on obtient l’effort collectif lorsqu’il est nécessaire. Et qu’il y a de la grandeur à procéder ainsi.

2011 ne s’en est pas toujours souvenu. Bercés de rêves financiers qui les ont précipités dans des abîmes de dettes, des voisins européens ont été brutalement réveillés. La prise de conscience était à coup sûr nécessaire, mais ses conséquences se révèlent inutilement écrasantes. Draconiens, les remèdes annoncés reviennent à boucher l’avenir de toute une génération. Le «redressons-nous», que ces mesures devaient susciter dans les populations concernées, s’est mué en un «indignons-nous» désespéré et incantatoire. Un cri qui souligne qu’à trop vouloir faire on risque surtout de ne rien pouvoir faire.

Quand un problème a grandi durant des années, il faut modestement admettre que d’autres années seront nécessaires à le régler. Sortir du nucléaire – cet autre diable de 2011 – demandera des décennies, à moins d’accepter un rationnement énergétique dont on ne se figure pas les conséquences. Le souci du climat s’inscrit dans le même long terme. Si Kyoto n’a mené qu’à Durban, c’est que trop d’ambitions découragent les réalisations.

Aucun gouvernement n’a de baguette magique et celui du canton de Vaud n’échappe pas à la règle. Il n’y a que l’échelle qui change, celle du territoire, de la population et bien heureusement des défis à affronter, quand même moins énormes ici qu’en bien d’autres contrées. Ce qui mérite en passant une reconnaissante pensée pour nos devanciers qui nous ont transmis si bel héritage. A nous d’entretenir l’édifice, de le soigner, de l’améliorer pour ceux qui suivront. En gardant à l’esprit qu’il n’existe pas de poudre à faire lever les logements, de pâte à modeler les transports, ou de gaz à gonfler les avoirs des caisses de pensions. C’est mètre après mètre que les infrastructures se construisent et franc après franc que les retraites s’obtiennent.

Et c’est débat démocratique après débat démocratique que les décisions se prennent, dans le respect d’institutions qui donnent le pouvoir aux citoyens qui le prêtent à leur tour aux élus. J’aime cet équilibre. Je le tiens pour fondamental car c’est lui qui préserve les uns de tout attendre de l’Etat, et les autres de promettre n’importe quoi en son nom. Il faut le rappeler et s’en rappeler, l’Etat ne peut ni ne doit tout faire. Il est essentiellement le gardien de la cohésion sociale, et c’est déjà beaucoup, car c’est elle qui fait exister la formidable matrice saluée par Victor Hugo. Ce possible qui mérite – modestement et déjà pour 2012 – tous nos vœux.

Pascal Broulis, conseiller d'Etat vaudois

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