25/02/2012

Un vote sans risque

SAVARY.jpgNous sommes nombreux à aimer flâner aux étals des marchés. Qu’y cherchons-nous? Nous attendons que des parfums, des couleurs nous happent. Nous espérons que quelqu’un fera naître des envies. Nous nous réjouissons qu’un maraîcher raconte une histoire, celle des produits qu’il présente. Et puis nous, le même nous, faisons aussi nos achats sur un site de commerce en ligne. Nous savons que commander, nous connaissons nos besoins, la liste d’achats est déjà sous nos yeux. Personne n’oserait dire qu’une de ces pratiques doit se substituer à l’autre. Ni que le commerce en ligne est à même de remplacer le maraîcher. Qui aimerait des villes sans marché?

Il en va de même des librairies, des libraires. Les libraires, ce sont nos «maraîchers» de la culture. On entre dans une librairie pour se laisser surprendre… On se promène, on touche les livres, on s’imagine à qui les offrir. On s’assied pour les feuilleter, se laissant séduire par le travail d’édition, l’originalité d’une couverture, les conseils du libraire. Rien de tel avec Amazon (et ce n’est pas un jugement de valeur). Amazon vous permet de trouver le livre que vous cherchez. Ou le truc rare qui n’existe plus qu’en deux exemplaires dans le monde. Ou le bouquin super-spécialisé.

Le marché du livre a donc besoin d’offrir ces deux invitations à lire: pour ceux que le voyage fait et pour ceux qui font leur voyage. En proposant qu’il y ait des prix négociés entre les acteurs du livre, la loi permet de maintenir le fragile réseau des librairies en Suisse et ne menace en rien le développement du commerce en ligne. Le seul but de la loi: réguler ce secteur économique pour que soit proposé un juste prix, garant de sa survie et de sa diversité. De cette diversité nécessaire, les opposants au projet font un facteur de division. A les écouter, il y aurait d’un côté de pauvres vieux qui confondent les librairies avec l’hospice et une nouvelle génération convaincue que la vraie vie se joue sur internet. Il y aurait un passé miteux (des villes avec des libraires et des maraîchers) et un avenir radieux (le vaste monde du commerce en ligne et des enseignes globales). Il y aurait la vendeuse qui ne lit que de médiocres best-sellers, bradés à bas prix dans les grandes surfaces, et le professeur d’université qui se berce d’absconse et onéreuse poésie.

Cette division des modes de consommation, des générations et des classes sociales témoigne du plus grand mépris à l’encontre de tous ceux qui aiment, achètent, publient, écrivent, vendent des livres. La réalité ne se laisse heureusement pas résumer de manière aussi sommaire. La seule question qu’elle impose, c’est au contraire de savoir comment supprimer les obstacles qui se dressent entre le livre et son lecteur. Le prix en est un, tout comme la disparition des librairies dans nos villes et nos communes. Ça tombe bien, la loi tente simplement de résoudre ces deux problèmes. Ni plus, ni moins.

Alors franchement, que risque-t-on en acceptant cette loi? Que risque-t-on en affirmant: oui, je veux pouvoir acheter mon livre dans une librairie tout autant que sur internet; oui, je suis prêt à ce que le prix des livres soit juste, négocié entre tous les acteurs. Cette loi n’interdit aucun développement, elle ne menace personne, elle veut seulement freiner l’uniformisation du commerce du livre, préserver une offre plurielle dans nos villes. Qui cela peut-il bien gêner? L’accepter, c’est marquer sans risque notre attachement à la diversité et à la culture. La refuser serait se résigner.

GÉRALDINE SAVARY, Conseillère aux Etats (PSS/VD)

19/02/2012

Non à une école self-service

Chassot%20Isabelle.jpgIl n’est pas une semaine sans qu’un fait divers scolaire ne soit porté à la une des journaux. Ici, c’est une pétition contre un enseignant ou une dispute dans la cour de récréation, là un geste maladroit à l’égard d’un élève perturbateur… Ces épisodes peuvent donner l’impression que la presse traite régulièrement de l’école. Mais a-t-on vraiment parlé de l’école lorsqu’on transforme un fait divers en épisodes médiatiques?

Disons-le sans détour: l’école mérite mieux que cette réduction à un alignement d’épisodes, personnalisés à l’extrême. Sans vouloir sous-estimer la portée de certains actes, il est nécessaire d’analyser de plus près ces faits qualifiés de divers, mais qui renvoient à une réalité plus fondamentale, celle d’une institution scolaire prise entre le marteau des exigences parentales et l’enclume de la société.

Il convient d’abord de ne pas se tromper de diagnostic. On demande aujourd’hui à l’école de résoudre, par des moyens pédagogiques, des problèmes de civilisation. Constater que l’école est le reflet de cette société, c’est juste mais insuffisant.

Oui, l’école connaît un problème d’autorité. Si la disparition de l’autoritarisme – issu du système scolaire ancien – n’est pas regrettée, il faut constater qu’il n’a pas été remplacé. Des philosophes comme Marcel Gauchet le reconnaissent: l’autorité est le fondement même de la transmission éducative. Certes l’enseignant n’est plus le seul porteur du savoir, lequel s’est démocratisé et élargi. Reste que l’enseignant doit pouvoir appuyer son action pédagogique sur la confiance qui lui est faite et sur le mandat que lui confère la société. Or, à l’évidence, ce pacte est aujourd’hui contesté. Trop souvent, malgré les efforts de l’institution, l’enseignant n’a plus le sentiment d’être porté par la collectivité. Et notamment par un certain nombre de parents.

Autre phénomène inquiétant. L’école était jusqu’à ces dernières décennies une institution. Elle est devenue un service. Elle est trop souvent considérée comme un marché où chacun vient puiser le meilleur pour son enfant. Il s’agit de trouver le rapport qualité-prix le plus adéquat, les yeux rivés sur l’efficacité immédiate des savoirs acquis. Voulons-nous vraiment entrer dans l’ère du productivisme scolaire, où les échanges sont construits sur des calculs d’intérêts à court terme?


On refuse une mauvaise note? On estime une sanction injustifiée? On conteste une punition? Auparavant, ces problèmes étaient réglés dans les classes ou, parfois, dans le bureau de la direction. Aujourd’hui pleuvent les recours et les plaintes pénales. Au moindre litige, on fait appel à un avocat. Cette «juridisation» du monde scolaire est le reflet de ce self-service que tend à devenir pour certains l’école, la conséquence du doute qui entoure l’autorité et les méthodes du corps enseignant. Un doute qui est vécu de manière douloureuse.
L’école est un domaine qui engage l’avenir même de notre société. Elle ne doit pas être traitée de manière superficielle, au gré de l’actualité. Elle ne doit pas non plus être prise en otage par des intérêts électoraux, comme on le constate dans la campagne présidentielle française ou, chez nous, lors du débat sur le concordat Harmos. Non, l’école ne pourra recouvrer sa nécessaire sérénité sans associer l’ensemble de ses partenaires. Il s’agit en effet d’une responsabilité collective, qui concerne également chaque citoyen. Voilà une question de société qui réclame un vrai débat démocratique.

ISABELLE CHASSOT

directrice de l’Instruction publique, de la culture
et du sport.

12/02/2012

Quels "anciens" contre quels "modernes"?

Vandenberghe.jpgComme Chantal Balet l’a justement souligné dans cette même chronique pas plus tard que la semaine dernière, la loi sur la réglementation du prix du livre, qui sera soumise au peuple le 11 mars prochain, est d’abord une loi sur la culture et ne doit pas être appréhendée sous le seul angle économique. Ces questions étant débattues ailleurs, nous n’y reviendrons pas ici, nous limitant à attirer l’attention sur le fait que cette Loi est soutenue par l’Alliance des consommateurs, qui regroupe les associations de consommateurs des trois régions linguistiques, et par conséquent la Fédération romande des consommateurs (FRC). De quoi rassurer l’opinion sur les baisses de prix que permettra la loi, contrairement à ce qu’affirment ses détracteurs. Mais prenons plutôt le sujet sous un angle différent.


L’émission «Forum» du 1er février opposait sur la question de la loi, d’un côté Philippe Nantermod, vice-président des Jeunes libéraux-radicaux et autoproclamé opposant en chef à la loi, et de l’autre Bernard Comment, écrivain jurassien et éditeur aux Editions du Seuil, ardent défenseur d’une réglementation. Le sujet avait été intitulé «Prix du livre: un conflit entre les anciens et des modernes?» L’appellation de «modernes» étant naturellement censée s’appliquer à Philippe Nantermod le «technophile», les «anciens» étant ceux qui pensent que le livre n’est pas un «produit comme les autres» et mérite à ce titre un traitement particulier. Approche simple – pour ne pas dire vicieuse.


Et si c’était justement le contraire? Les «anciens», ne serait-ce pas plutôt les chantres du néolibéralisme qui n’ont pas su tirer les leçons de l’histoire récente? Qui restent aveuglés par une idéologie bien éloignée des fondements philosophiques du libéralisme, et font fi de toute considération autre que l’intérêt individuel? Qui placent le dieu du «marché», et sa soi-disant capacité à s’autoréguler au-dessus de tout? Et si être moderne, c’était intégrer la notion du bien commun fondée sur des critères économiques, sociaux et culturels? Et, en l’espèce, prendre en compte les deux aspects de l’objet livre, commercial et culturel, en se préoccupant tout autant de «bibliodiversité» que de facilité d’accès par un réseau de librairies digne de ce nom?


Pourtant, si le Parti libéral-radical (PLR) s’oppose à la loi, des voix discordantes se font entendre en son sein: «La seule loi du marché dans le domaine du livre, c’est la ruine de la diversité culturelle et la dictature du best-seller.» C’est Olivier Feller, conseiller national (radical) vaudois qui l’écrivait récemment dans 24 heures. Pierre Weiss, vice-président du PLR, est du même avis. Et la Fédération des entreprises romandes (FER, Genève) se démarque également d’EconomieSuisse en soutenant la loi. Tout comme les sections vaudoise et genevoise des Vert’libéraux, qui ont choisi de se prononcer en faveur de ce texte, contre l’avis de la direction de leur parti à Zurich.
Il ne s’agit donc pas d’un clivage politique ou économique, mais bien d’une conception différente des choix de société

qui s’offrent à nous. Et compter aujourd’hui des soutiens dans les rangs des milieux économiques et libéraux montre une évolution salutaire des mentalités, vers cette nouvelle modernité dans laquelle le bien commun sera central. Voter «oui» le 11 mars, c’est voter pour la diversité culturelle au nom de ce même bien commun.

Pascal Vandenberghe, directeur général de Payot Librairie

04/02/2012

Un débat sur la diversité culturelle

ballet.jpgLa Loi sur la réglementation du prix du livre est une loi sur la culture avant d’être une loi sur les prix. Imposer dans tous les points de vente un prix raisonnable, comme l’exige justement la loi, ne représente en effet pas une fin en soi. Sinon, il faudrait le prévoir pour beaucoup d’autres marchandises trop chèrement importées. Et personne n’y songe. Cette loi est bien plus un moyen très simple de favoriser la production et la diffusion de livres suisses, de garantir une vie culturelle intense. Elle ne prévoit ni nouveaux fonctionnaires ni subventions ni intervention musclée de l’Etat. La proposition se fonde sur un système très suisse de subsidiarité: la branche est fortement incitée à s’autoréguler et seulement si elle ne le fait pas, alors le Conseil fédéral peut fixer les prix des livres par ordonnance. Rien à voir avec le «tout à l’Etat». Ne nous trompons donc pas de débat et parlons de notre patrimoine culturel.

Après une balade dans la neige un dimanche de grand froid, se plonger dans un bouquin sur nos traditions, nos particularités, notre histoire, grande ou petite, dans un roman classique, un polar haletant, voire un recueil de poésie, voilà un plaisir dont on ne veut ni se priver ni priver les autres. Sans doute, trouverons-nous toujours les grands classiques et les best-sellers. Mais la parution de livres plus confidentiels et surtout d’auteurs romands risque bien de devenir précaire si on n’agit pas rapidement. Pour les auteurs suisses, il y a péril en la demeure. Un livre sur une période de l’histoire du Pays de Vaud, sur les coutumes liées à l’Escalade ou sur les matches de reines ne trouvera un éditeur que s’il a des chances de vendre ce livre. Ce n’est évidemment ni Amazon ni la Migros qui le garantira. Le meilleur moyen d’assurer sa diffusion reste de bénéficier de librairies partout en Suisse et pas seulement dans les grandes villes. C’est ainsi que nous préserverons notre patrimoine culturel.

Les adversaires de la loi, essaient de ramener le débat à une simple question d’argent, de marché, de commerce. Dommage. Si la pertinence des avis sur ces questions économiques des organisations du même nom ne se discute guère, on peut mettre en doute leur compétence lorsqu’il s’agit de culture. On ne traite pas un livre comme une machine-outil ni une tonne de fuel ni même une montre de luxe. Les indicateurs sont différents dans ce domaine. Et c’est bien en faisant référence à l’article constitutionnel sur la culture que le Parlement fédéral a adopté une loi sur le livre.

D’ailleurs tous nos voisins appliquent une réglementation du livre. Le gouvernement de droite français a mandaté une commission pour procéder à une évaluation de l’ensemble des effets de la loi sur le prix du livre, particulièrement en regard des évolutions technologiques. Il ressort d’un rapport très fouillé de mars 2009 qu’après trente ans de loi, les résultats sont franchement positifs. Et si malgré tout des librairies disparaissent en France c’est la situation économique générale très difficile du pays qui l’explique, pas la loi sur le prix du livre, évidemment. Les Français achètent moins de tout, pas seulement de livres. L’indice du commerce de détail se dégrade depuis plusieurs mois en France comme dans d’autres pays voisins et le taux de chômage augmente. Il n’est dès lors pas très correct de vouloir faire porter à une loi évaluée positivement ce qui est dû à une situation économique difficile.

Nous permettre d’acheter meilleur marché dans toutes sortes de points de vente des livres divers et aussi des livres suisses, voilà l’effet que produira la Loi sur le prix du livre. Un oui s’impose.

CHANTAL BALET
Coordinatrice de la campagne du Oui à la loi sur le prix réglementé

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