10/03/2012 23:10 | Lien permanent | Commentaires (0)

La Russie fait son Mai 68

810278524.pngVladimir Poutine a gagné. Et n’en déplaise aux observateurs et à la presse occidentale dont l’antipathie pour le personnage est telle qu’elle finit par aveugler, cette victoire est peu contestable. Des fraudes? Sans aucun doute, mais même si les trois ou quatre mille réclamations enregistrées étaient toutes fondées, elles ne changeraient certainement pas fondamentalement le résultat d’un vote organisé, rappelons-le, dans près de 100 000 locaux de vote à travers l’immense empire. La seule bonne foi commande de le reconnaître: Poutine III a dans tous les cas obtenu une majorité absolue des suffrages.
Le régime n’est pas menacé par une Révolution. On pouvait le pressentir en voyant le mouvement de contestation (qui a démarré en décembre) prendre congé pour les Festivités de début d’année et se donner tranquillement rendez-vous dans la rue à la rentrée de février. Les Révolutions ne prennent pas de vacances de neige, et si les bolcheviques étaient partis à la plage à l’été 1917, cela se serait remarqué.
Ce n’est pas une Révolution donc, mais cela signifie-t-il que les Russes ne veulent pas de changement? La pire erreur de Vladimir Poutine serait d’interpréter ainsi son succès. Car les manifestations de rue dans la capitale et les grandes villes ne sont que l’un des reflets du mouvement profond que l’on peut percevoir en Russie. Partout on sent le pays arrivé à un moment charnière où le système en place apparaît obsolète, injuste, et inadapté à son développement. Quelque chose s’achève, le pays est comme au terme d’une étape de son histoire. Ce sentiment n’affecte pas que Vladimir Poutine et son régime. Ses opposants à l’élection aussi, de l’éternel Jirinovski au vétéran communiste Ziouganov, semblent avoir fait leur temps.
Vladimir Poutine a plusieurs fois confié son rêve de devenir une sorte de De Gaulle russe. Le sauveur d’un pays menacé d’effondrement, symbole de la dignité nationale, puis le fondateur d’une sorte de dynastie monarchique républicaine qui se serait poursuivie après lui, transformant son régime en institution pérenne. Aux yeux de nombreux Russes, il en a d’ailleurs encore la stature, les élections viennent de le rappeler. Ce De Gaulle russe qui a, lui aussi, tiré son pays du chaos et de l’humiliation puis l’a rétabli sur la scène internationale, vient peut-être de connaître son Mai 68. Une éruption peut-être localisée (ici à la classe moyenne des grandes villes), mais qui trahit le vaste mouvement souterrain de plaques tectoniques enfouies sous la société russe. Comme leurs homologues de 68, les manifestants russes n’étaient certainement pas majoritaires. Mais par leur verve, leur optimisme, leur humour et leur créativité, ils incarnent eux aussi un pays qui a déjà passé à autre chose, dispose d’autres technologies, adopte un autre mode de vie, défend d’autres valeurs. Et leur seule existence vieillit d’un coup, et irrémédiablement, le régime.
De Gaulle, lui aussi, triompha aux élections de juin 68. Il s’avéra ensuite incapable de percevoir l’ampleur du changement en cours dans un pays qui l’avait dépassé. Pour Vladimir Poutine aussi, les difficultés ne font que commencer. Lui qui déteste tant agir sous la pression, lui qui craint tout changement non maîtrisé doit rapidement indiquer qu’il est capable de réformes profondes. Peut-il garder comme premier ministre un Medvedev discrédité? Comment retrouver une autre base politique que le parti «Russie Unie» devenu en deux mois un boulet encombrant? Comment faire face au mécontentement que vont forcément provoquer les prochaines hausses de prix du gaz, de l’essence et de l’électricité? Et le même homme qui fut le symbole de la stabilité retrouvée peut-il être celui d’une nation en mutation? Il faudra faire mieux que De Gaulle pour surmonter pareils défis.

ERIC HOESLI Journaliste

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