25/03/2012

Conservons l’avortement dans l’assurance de base

Seydoux-Christe%20.jpgLe 8 mars 2012, Journée internationale de la femme, n’a pas marqué les esprits. On a bien entendu disserté sur la difficulté de concilier vie familiale et vie professionnelle, sur les inégalités salariales entre femmes et hommes, sur les violences faites aux femmes et sur le manque de femmes dans la vie politique en général. Le tout avec un certain fatalisme, comme si on devait s’y habituer, alors que le principe de l’égalité figure dans la Constitution fédérale depuis 1981!
On a par contre très peu abordé la volonté de s’attaquer aux droits des femmes par le biais d’une initiative populaire lancée contre le financement de l’avortement par l’assurance de base, sous prétexte de réduire les coûts de la santé et le nombre d’avortements dans notre pays. La Marche mondiale des femmes et une quarantaine d’associations ont profité de ce jour symbolique pour adresser une lettre ouverte au Conseil fédéral et aux parlementaires fédéraux, pour que ceux-ci refusent cette initiative populaire, sans lui opposer de contre-projet.
La démarche du comité d’initiative s’inscrit dans un contexte plus global, notamment aux Etats-Unis et en France, où des mouvements conservateurs se fondent sur les valeurs familiales pour tenter de restreindre les droits des femmes en matière de contraception et d’avortement. Aux Etats-Unis, où plus de la moitié des femmes en âge de procréer vit dans des Etats où l’accès à l’avortement est limité, les ultraconservateurs s’en prennent aussi bien à la contraception, considérée comme immorale, qu’à l’avortement. En France, la candidate du Front national à l’élection présidentielle propose le déremboursement de l’avortement «de confort», suscitant une forte polémique.
La Suisse fait partie des pays d’Europe occidentale ayant le plus bas taux d’avortements et le nombre d’interruptions volontaires de grossesses y a diminué depuis que la solution des délais a été adoptée.
Des études démontrent d’ailleurs que les pays où les législations relatives à l’avortement sont plus libérales présentent des taux plus bas que ceux qui ont adopté des législations restrictives. D’autre part, une majorité des femmes qui recourent à un avortement ont subi un échec de la contraception. Or, selon la Société suisse de gynécologie et d’obstétrique (SSGO), une grossesse non désirée entraîne une mise en danger de la santé de la femme concernée et est comparable dans ses effets à des atteintes à la santé telles qu’une dépression, un accident ou une maladie métabolique, dont le traitement est pris en charge par l’assurance de base (prise de position de la SSGO, 1.2.2010). La SSGO relève aussi que les femmes défavorisées sur le plan socio-économique (migrantes, célibataires, avec des problèmes de couple et des difficultés sociales) sont particulièrement touchées par des grossesses non désirées. Ces populations, qui n’ont souvent pas accès à la contraception et ne sont pas en mesure de financer elles-mêmes un avortement, présentent le plus de risques de mettre leur santé, voire leur vie, en danger par le recours à un avortement non médicalisé.

On peut être fondamentalement opposé à l’avortement pour des raisons morales ou religieuses parfaitement respectables. Mais chaque femme doit être en mesure de choisir librement d’assumer ou non une grossesse, quelle que soit sa situation financière, car elle est en droit de bénéficier d’une prise en charge médicale de haute qualité. Pour cela, il faut conserver l’avortement dans l’assurance de base.

ANNE SEYDOUX-CHRISTE
Conseillère aux Etats (PDC/JU)

18/03/2012

Marignan, 2012!

cercle.jpgAdmirable république des beaux esprits, à l’exquise urbanité, qui, après un vote-sanction où la suffisance le disputa au mépris, tiennent aux vaincus un langage doucereux. Leur dessinant des fleurs et des moutons dans une nature enfin libérée de l’emprise des crétins des Alpes.

En vérité, personne n’envisageait le succès de l’initiative Franz Weber, malgré le vent mauvais qui soufflait sur le riche Plateau bétonné. Il y avait ce formidable barrage de la double majorité. La victoire du oui a surpris. Partisans et opposants; Conseil fédéral et Parlement, dédaigneux d’un utile contre-projet; organisations économiques, à l’engagement mesuré; Vert’libéraux, à l’étrange désinvolture dans la conduite du combat.

On maudira le souverain, mais il faut s’incliner. Or la mise en œuvre de la volonté populaire sera ardue. La réalité rattrapera l’idéologie, et il en ira de l’existence concrète de milliers d’individus et de familles. L’application de la règle des 20% provoquera récession et chômage. Certes, on évoque déjà les superbes opportunités de travail liées à l’économie verte. Fort bien! Avec quel argent et quels ouvriers? Comme si le secteur de la construction, par un tour de magie, allait se muer en une branche de la «cleantech». Mais vous oubliez les cantons et les communes, qui prodigueront leurs conseils et soutiendront l’innovation! Vous oubliez Berne, généreuse Helvetia, qui desserrera les cordons de sa bourse!

Consolation des affligés, surtout après un scrutin qui a touché au cœur le fédéralisme, les six millions d’habitants du Plateau imposant leur diktat aux deux millions de l’arc alpin. Qui vit les Romands lâcher non tant les Uranais, les Grisons et les Tessinois, que les Valaisans, leurs frères en culture. Et ceux-là, qui, dans le passé, s’étaient souvent montrés complices et fidèles, Fribourg et Jura, ils ne vinrent pas au rendez-vous. Mais Fribourg est-elle encore dans Fribourg, elle qui porta, le jour même, à la Chambre des cantons, le président d’un parti qui se propose d’en contenir l’influence? Et Lausanne, et Genève, et Neuchâtel, où les élites du Vieux-Pays se forment et s’ouvrent au monde?

Désormais le fédéralisme apparaît comme une valeur dépréciée, un vestige. Parce qu’il a masqué parfois des égoïsmes et des replis identitaires, doit-on pour autant le jeter aux poubelles de notre histoire? Et lui préférer une démocratie de masse, sans contrepoids? Par sa dureté, l’initiative de Franz Weber posait aussi la subtile question de nos institutions. On le savait, mais l’occasion était trop forte de donner une leçon à ces peuplades qui n’en faisaient qu’à leur guise et semblaient déroger souvent à la loi commune. De proclamer que les Alpes ne sont que paysages paisibles, le patrimoine de tous les Suisses, à préserver des activités indigènes et des nababs étrangers!

Alors, on mobilisa préjugés et mythes. On se focalisa sur Veysonnaz et Verbier. On ignora les Grisons, Uri, le Tessin, l’Oberland et le Pays-d’Enhaut. On invoqua les mânes du poète qui fustigea naguère les «maquereaux des cimes blanches». On arrêta le temps, on minimisa les réformes menées. On maquilla tous les entrepreneurs, architectes et politiciens en fils de «Maffius, père de la Maffia». Violence de l’écologisme! Et c’est ainsi que le prophète du conservatisme, Franz Weber, triompha des grossiers montagnards qui croyaient en la solidarité confédérale. Marignan démocratique que ce 11 mars 2012, où le destin bascula. Mais, après la retraite dans l’honneur, reste l’intelligence de la vie, qui transformera la défaite en victoire, et l’affront en estime!


Philippe Bender-Courthion, Historien

10/03/2012

La Russie fait son Mai 68

810278524.pngVladimir Poutine a gagné. Et n’en déplaise aux observateurs et à la presse occidentale dont l’antipathie pour le personnage est telle qu’elle finit par aveugler, cette victoire est peu contestable. Des fraudes? Sans aucun doute, mais même si les trois ou quatre mille réclamations enregistrées étaient toutes fondées, elles ne changeraient certainement pas fondamentalement le résultat d’un vote organisé, rappelons-le, dans près de 100 000 locaux de vote à travers l’immense empire. La seule bonne foi commande de le reconnaître: Poutine III a dans tous les cas obtenu une majorité absolue des suffrages.
Le régime n’est pas menacé par une Révolution. On pouvait le pressentir en voyant le mouvement de contestation (qui a démarré en décembre) prendre congé pour les Festivités de début d’année et se donner tranquillement rendez-vous dans la rue à la rentrée de février. Les Révolutions ne prennent pas de vacances de neige, et si les bolcheviques étaient partis à la plage à l’été 1917, cela se serait remarqué.
Ce n’est pas une Révolution donc, mais cela signifie-t-il que les Russes ne veulent pas de changement? La pire erreur de Vladimir Poutine serait d’interpréter ainsi son succès. Car les manifestations de rue dans la capitale et les grandes villes ne sont que l’un des reflets du mouvement profond que l’on peut percevoir en Russie. Partout on sent le pays arrivé à un moment charnière où le système en place apparaît obsolète, injuste, et inadapté à son développement. Quelque chose s’achève, le pays est comme au terme d’une étape de son histoire. Ce sentiment n’affecte pas que Vladimir Poutine et son régime. Ses opposants à l’élection aussi, de l’éternel Jirinovski au vétéran communiste Ziouganov, semblent avoir fait leur temps.
Vladimir Poutine a plusieurs fois confié son rêve de devenir une sorte de De Gaulle russe. Le sauveur d’un pays menacé d’effondrement, symbole de la dignité nationale, puis le fondateur d’une sorte de dynastie monarchique républicaine qui se serait poursuivie après lui, transformant son régime en institution pérenne. Aux yeux de nombreux Russes, il en a d’ailleurs encore la stature, les élections viennent de le rappeler. Ce De Gaulle russe qui a, lui aussi, tiré son pays du chaos et de l’humiliation puis l’a rétabli sur la scène internationale, vient peut-être de connaître son Mai 68. Une éruption peut-être localisée (ici à la classe moyenne des grandes villes), mais qui trahit le vaste mouvement souterrain de plaques tectoniques enfouies sous la société russe. Comme leurs homologues de 68, les manifestants russes n’étaient certainement pas majoritaires. Mais par leur verve, leur optimisme, leur humour et leur créativité, ils incarnent eux aussi un pays qui a déjà passé à autre chose, dispose d’autres technologies, adopte un autre mode de vie, défend d’autres valeurs. Et leur seule existence vieillit d’un coup, et irrémédiablement, le régime.
De Gaulle, lui aussi, triompha aux élections de juin 68. Il s’avéra ensuite incapable de percevoir l’ampleur du changement en cours dans un pays qui l’avait dépassé. Pour Vladimir Poutine aussi, les difficultés ne font que commencer. Lui qui déteste tant agir sous la pression, lui qui craint tout changement non maîtrisé doit rapidement indiquer qu’il est capable de réformes profondes. Peut-il garder comme premier ministre un Medvedev discrédité? Comment retrouver une autre base politique que le parti «Russie Unie» devenu en deux mois un boulet encombrant? Comment faire face au mécontentement que vont forcément provoquer les prochaines hausses de prix du gaz, de l’essence et de l’électricité? Et le même homme qui fut le symbole de la stabilité retrouvée peut-il être celui d’une nation en mutation? Il faudra faire mieux que De Gaulle pour surmonter pareils défis.

ERIC HOESLI Journaliste

04/03/2012

Six semaines de vacances pour tous: une contribution chiffrée au débat

DESSEMONTET_1.jpgA quelques jours du vote, le débat sur l’initiative «Six semaines de vacances pour tous» prend forcément un tour passionnel. Une initiative qui promet une fois et demie plus de vacances à tous donne l’impression de raser gratis: 50% de vacances supplémentaires, cela semble impliquer une très forte réduction de la durée du travail. Mais qu’en est-il réellement?
Aujourd’hui, un travailleur au bénéfice de quatre semaines de vacances et d’une dizaine de jours fériés annuels travaille donc 46 semaines (et un jour). Si l’initiative est acceptée, sa durée de travail passera à 44 semaines (et un jour), soit 95,7% de la durée de travail actuelle. Si l’on renverse maintenant la perspective, à salaire égal, ce changement induirait un renchérissement des coûts du travail de 4,5%, en termes réels – et dans ce cas-là les termes sont forcément réels: l’inflation n’y fera rien. Si elle passe la rampe, la mesure ne sera pas introduite d’un seul coup, mais en six ans. Une augmentation des coûts du travail de 4,5% étalés sur six ans revient à une augmentation annuelle de 0,75%. En d’autres termes, l’acceptation de l’initiative «Six semaines pour tous» entraînerait une hausse annuelle des coûts du travail de 0,75%, pendant six ans.
Ce chiffre de 0,75% annuel n’est certes pas négligeable, mais il est tout de même beaucoup moins impressionnant que celui de 50% de vacances en plus – pour un peu on le trouverait presque supportable. Mais encore? On gagne toujours à se rendre sur le site internet de l’Office fédéral de la statistique. Ce portail regorge d’informations, et on y a la possibilité de trouver une multitude de données d’un grand intérêt.
Ainsi, on y découvre qu’en 2011, la durée moyenne effective des vacances en Suisse était de cinq semaines juste, et non de quatre – l’effort demandé à l’économie est moitié moins important que le passage de la durée légale de quatre à six semaines le laisse supposer. Le renchérissement total des coûts du travail est par conséquent de 2,3% (au lieu de 4,5%), soit 0,37% par an durant six ans. En outre, en quinze ans et en l’absence de norme légale, la durée moyenne des vacances a augmenté de deux jours. Si la tendance «naturelle» se poursuivait, sur les six prochaines années la durée des vacances se sera encore allongée d’un jour: l’effort réel demandé à l’économie n’est donc pas de deux semaines comme prétendu, mais de quatre jours – ce qui représente un coût supplémentaire de 0,3% par an pendant six ans.
Ce chiffre est à comparer à d’autres. En 2010, la hausse nominale des salaires s’est élevée à 0,8%; dans les secteurs conventionnés, elle s’est même élevée à 1,6% en 2011. Pour sa part, depuis quinze ans l’augmentation des salaires réels se monte à 0,4% par année. Comme quoi la charge réelle que l’économie devrait supporter en cas d’acceptation de l’initiative est facilement contenue dans les marges de négociation et d’augmentation habituelles.
Le dernier chiffre est d’ailleurs à comparer à celui de la productivité horaire du travail. Cette dernière a augmenté de 22% depuis 1991. Cette progression de la productivité équivaut à un accroissement annuel d’exactement 1% depuis vingt ans – deux fois et demie plus vite que l’augmentation des salaires réels, et trois fois plus que la charge réelle qui sera portée par l’économie en cas d’acceptation de l’initiative – de quoi remettre l’ensemble de l’exercice dans une juste perspective.

Pierre Dessemontet, fondateur de MicroGis

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