01/04/2012 09:53 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le blues du sniper culturel

BISANG_1.jpgJe m’apprête à rédiger ma chronique sur les récents propos du directeur de Pro Helvetia quand mon attention est attirée par un article paru dans Le Monde.
A Tunis, une manifestation culturelle est annulée sous la pression de 8000 salafistes. Avec violence, ils détruisent des scènes de théâtre et obligent les comédiens à se réfugier sous la protection de la police.
Je reviens sur les états d’âme du directeur et me saisis d’une aspirine. Pius Knüsel préconise de raser la moitié des théâtres et des musées pour affecter l’argent ainsi libéré, au virage culturel numérique, à ses ramifications commerciales et à l’émergence d’une industrie culturelle en Suisse. Cette mesure viserait selon lui, à mieux soutenir la création. Il induit ainsi l’idée que la création n’a lieu qu’en dehors des institutions. Cette vieille lune, cette rengaine qui oppose création à institution m’a toujours parue suspecte: affaiblir l’institution revient à précariser tout un secteur professionnel. Quand une institution bénéficie d’une direction artistique forte, c’est elle qui, par ses inspirations et ses moyens financiers, parvient à faire l’événement, à créer la surprise, à bousculer. Une institution vivante est garante de la pérennité des savoir-faire, de l’évolution des équipements, de la transmission et de la formation. C’est elle qui incarne l’attachement d’une collectivité pour une discipline artistique, comme le théâtre, relié depuis la nuit des temps au devenir citoyen.
Pius Knüsel pointe le nombre élevé de scènes nouvelles. Certes, le foisonnement de structures récentes, dépourvues de moyens financiers, sans mission précise et sans réflexion stratégique cohérente préalable, ne renforce pas la lisibilité de l’offre aux yeux du public et mérite un débat serein, loin de la solution des bulldozers.
Du dénigrement d’une culture «classique», partagée dans le bâti, aux louanges d’une culture numérique qui promet de tout avoir à la maison (quelle utopie!), on trouve tout et rien dans la démonstration du directeur. Pius Knüsel cultive l’art de ne pas chercher à se faire comprendre. Une posture singulière et préoccupante quand on est en charge d’un budget à défendre au plan national. Et, en prime, une vision défaitiste de l’avenir des arts vivants. Pourquoi promouvoir un repli exclusif sur l’écran domestique, sur la «culture en chambre»? Pourquoi opposer le bâti au virage numérique? Il faut simplement mieux travailler à promouvoir la culture grâce à des synergies innovantes en intégrant notamment les réseaux sociaux et la médiation culturelle, encore balbutiante dans notre pays.
Théâtres, opéras, musées demeurent la garantie d’un accès démocratique à la création artistique pour tous, encore faut-il préciser les cahiers des charges des directeurs dans le sens d’une ouverture déterminée de leur structure à tous, d’une intégration de tous les segments de la population. Et il est souhaitable de développer les nouveaux supports d’expression artistiques au sein des institutions fortes de leurs outils et de leurs compétences.
Dans un climat économique qui tend à criminaliser toute aide publique, soupçonnée d’aggraver les dettes de l’Etat, Pius Knüsel pressent peut-être que l’avenir du subventionnement est grippé. Dans son blues nihiliste et ses nuits agitées par les regrets, peut-être rêve-t-il d’artistes enrichis par l’industrie culturelle autofinançant leurs créations-marchandises cotées en Bourse.
Ce débat façon «dandy-sniper» me blesse. Quand les théâtres sont la cible d’enjeux obscurs, je m’inquiète. D’autant que cet art très ancien compte peu d’avocats en Suisse. Pourtant le théâtre peut offrir une formidable plus-value aux échanges linguistiques dans notre pays qui en a grand besoin. Ce chantier passionnant n’a encore jamais été ouvert.
Le pavé dans la mare de Puis Knüsel – en fait, une tuile! – pourrait éclabousser des artistes déjà précarisés par la nouvelle loi sur le chômage. Dans ce contexte fragile, un signe politique fort serait bienvenu: la Suisse a besoin d’une loi sur le théâtre et les arts vivants pour assurer leur développement loin des champs de tir.

Anne Bisang, metteure en scène

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