29/04/2012

Le suicide, comme un ultime recours?

LEYVRAT_1.jpgJ’observe une tendance, toujours plus marquée de malades qui se jugent perdus et qui recourent au suicide assisté. Que faut-il penser d’une société dans laquelle des gens sont à ce point désespérés, à ce point convaincus qu’aucune autre solution ne peut être trouvée qu’ils pensent soit au suicide, soit à ces organisations qui ont fait profession de l’organiser?
Le nombre de ces malades qui optent pour cette voie m’interpelle comme soignant. Lorsque l’on est en bonne santé, il est difficile de se représenter la profondeur du désespoir que peut signifier pour le patient le choix d’une telle issue. De même, cette option peut être extrêmement mal vécue par les soignants. Pour certains d’entre eux, aider une personne à se suicider équivalent à renier les raisons même qui les ont amenés à choisir cette profession. Pour eux, c’est un sentiment d’échec. Dans un certain sens, c’est vrai. Ne faut-il pas dès lors se poser la question: n’était-il pas possible d’éviter d’en arriver là? N’y avait-il pas un moyen, avant la crise, de la prévenir?
C’est l’esprit précisément dans lequel notre service des soins palliatifs travaille. Agir en amont, accompagner ces patients fragilisés très tôt dans le cours de leur maladie, parfois même dès le diagnostic. Ne pas les laisser seuls sombrer dans un désespoir qu’ils ne pourront surmonter que par l’appel à la mort. La perspective de cette fin prochaine et inévitable ne doit en aucun cas faire oublier que les derniers jours sont des jours en vie, des jours de vie.
Ce n’est qu’une fois toutes ces voies explorées que l’aide au suicide peut être envisagée. C’est cette vision de la prise en charge qui explique qu’au CHUV, le nombre de suicides assistés reste très faible alors même qu’EXIT y est toléré depuis quelques années déjà.
On le voit bien, comme l’écrivait la semaine dernière très justement Suzette Sandoz dans ce même Cercle du «Matin Dimanche», le législateur ne devrait pas «réglementer la mort». Une telle décision n’a pas sa place ordinairement classée parmi d’autres alinéas de la loi. Elle doit avoir pour cadre la relation intime du soignant et du soigné. Un tel thème ne souffre aucune généralisation, aucune standardisation. Il s’envisage au cas par cas, selon l’histoire individuelle de chacun.
Or l’initiative populaire «Assistance au suicide en EMS» nous oblige très exactement à la démarche inverse: elle rigidifie ces liens si sensibles qui unissent les patients et leurs équipes soignantes. Elle distribue les rôles comme s’ils pouvaient être toujours interprétés de la même manière.
Le projet des initiants n’était simplement pas recevable. Le contre-projet constitue un compromis acceptable. Il apporte de la nuance, il assure que des alternatives au suicide seront proposées et que des mesures de protection accompagneront la liberté de choix du patient. En ce sens, il sauve ce que nous avons de plus précieux.

Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV

22/04/2012

Réglementer la mort?

SANDOZ_1.jpgL’Etat ne devrait jamais légiférer en matière d’euthanasie. On ne peut concevoir en effet que les pouvoirs publics organisent officiellement ce qui reste une sorte de mise à mort d’une personne. Et pourtant, l’initiative populaire «Assistance au suicide en EMS» y a contraint le Grand Conseil.

Reprenons les choses à zéro.

L’article 34 al. 2 de la Constitution vaudoise dit: «Toute personne a le droit de mourir dans la dignité».

L’article 115 du Code pénal suisse ne punit pas celui qui assiste une personne dans sa volonté de se donner la mort, quand cette assistance n’est pas dictée par un mobile égoïste. C’est précisément cette impunité et le droit de mourir dans la dignité que revendiquent des associations d’assistance au suicide telles qu’Exit. Et les choses pourraient en rester là. Cependant une difficulté existe: certaines personnes souhaitent recourir à de telles associations au cas où elles seraient atteintes par exemple de maladies incurables extrêmement douloureuses. Le «suicide assisté» que ces associations pratiquent reste un acte strictement personnel de l’assisté et ne saurait à aucun moment devenir une pratique usuelle, voire coutumière, notamment au sein des EMS. Dès lors, si une personne qui souhaite recourir au suicide assisté n’est pas chez elle, mais dans une institution, il lui est pratiquement impossible de faire respecter sa volonté et on le comprend fort bien: une institution ne peut pas se prêter à une telle assistance. Ce serait contraire à toute déontologie. La situation est alors assez délicate, voire douloureuse pour certains pensionnaires. C’est la raison pour laquelle des partisans de l’assistance au suicide ont lancé une initiative disant que «les EMS qui bénéficient de subventions publiques doivent accepter la tenue d’une assistance au suicide dans leur établissement pour leurs résidents qui en font la demande à une association pour le droit de mourir dans la dignité ou à leur médecin traitant, en accord avec l’article 115 du Code pénal suisse et l’article 34, alinéa 2 de la Constitution vaudoise».

Dans sa froide radicalité, cette initiative est inacceptable. Mais le problème qu’elle prétend résoudre existe, nous l’avons vu plus haut, et le Grand Conseil a dû chercher une solution qui puisse être tolérable. Il faut pour cela des nuances, de la délicatesse, une série de cautèles et le respect autant des pensionnaires que du personnel soignant. C’est cela que le Grand Conseil a tenté de mettre dans son contre-projet à l’initiative.

Nous ne répéterons jamais assez que l’Etat ne devrait jamais légiférer en matière d’euthanasie. Malheureusement, l’initiative populaire «Assistance au suicide en EMS» y a contraint le Grand Conseil, car c’était la seule possibilité d’éviter une solution pouvant menacer les droits des pensionnaires et du personnel soignant des EMS. La modification de la loi sur la santé publique apparaît donc comme un mal nécessaire et c’est pourquoi, opposée à l’initiative populaire, j’accepterai le contre-projet.

Le bulletin de vote portera les questions suivantes: a) Acceptez-vous l’initiative populaire «assistance au suicide en EMS» qui propose de modifier comme suit la loi du 29 mai 1925 sur la santé publique? [(suivra le texte d’un article 71 bis (nouveau)]. J’y répondrai NON.

b) Acceptez-vous le contre-projet du Grand Conseil qui propose de modifier comme suit la loi du 29 mai sur la santé publique? [(suivra le texte d’un art. 27d (nouveau)]. J’y répondrai OUI, le cœur un peu gros.

SUZETTE SANDOZ

Ex-conseillère nationale libérale vaudoise


14/04/2012

Des mayens, du loup et des envies d’avenir

CINA_1.jpgLe Valais, ah, le Valais! Le Valais et sa raclette, le Valais et son fendant, le Valais des mélèzes et des mayens, le Valais des butés et des rebelles, des magouilles et des arrangements… Qui, en Suisse, n’a jamais usé de ces clichés pour penser ou décrire notre canton? Nous-mêmes, les Valaisans, nous adorons nous donner pour héros de mythiques soiffards ou des mystiques empreints d’étrangeté, allant même jusqu’à célébrer d’immenses absurdités, au nom du particularisme montagnard dont nous nous réclamons.
Et oui, et c’en est ici presque une évidence, l’identité valaisanne, comme toutes les identités, est complexe et labile. Nous ne ressemblons ni à ce que les gens «de l’extérieur» pensent de nous, ni à ce que certains d’entre nous donnent en pâture à tous les médias du pays.
Aujourd’hui, à la lumière non pas de l’initiative dite Weber elle-même, mais bien face à la réaction suscitée en Valais par son acceptation, cet immense malentendu ne paraît que plus aigu. Au lendemain du 11 mars, certains, en Valais, ont professé de telles âneries, sous couvert, certainement, d’une forme d’humour difficilement compréhensible hors de nos frontières, que le reste de la Suisse finit par nous assimiler tous à de petits plénipotentiaires prêts à dégainer ou à de féroces promoteurs intéressés seulement par le développement de leur coin de pays, prêts à vendre père et mère contre monnaie venue d’ailleurs. Las! Ces modèles sont vides de sens, dépassés!
Oui, nous avons connu un vrai problème de résidences secondaires, oui, le développement de notre tourisme a pu connaître une expansion irraisonnée, que d’aucuns jugent choquante ou démesurée. Mais, non seulement nous avons pris la mesure du problème, nous en sommes revenus! Depuis de nombreuses années, des forces nouvelles se font jour. Le Valais a besoin de rêves et d’envies d’avenir. Cependant, l’autre modèle, celui qui vise à la «protection», contre nous-mêmes, finalement, ne peut pas marcher. Nous, les citoyens de ce canton, pères et mères de jeunes qui veulent et méritent un avenir, ne voulons pas d’une mise sous cloche. Notre nature n’est pas un parc d’attractions où notre seul rôle consisterait à meubler le paysage par de paisibles activités, si possibles silencieuses.
Mais à ce «Heidiland» invraisemblable, pourquoi, toujours, opposer une forme d’irresponsabilité cupide? Je suis persuadé en effet qu’entre le développement à tout va et la préservation d’un idéal naturel complètement dépassé, une troisième voie s’offre à nous. Avant le 11 mars, nous en avions déjà pris le chemin depuis longtemps. Nous avions défini de nouvelles règles, initié nombre de mesures. Un véritable arsenal adapté à notre réalité. Aujourd’hui, le couperet asséné par l’initiative Weber nous oblige certainement à réfléchir plus vite. Mais au fond, et quel que soit le cadre légal, notre tourisme valaisan a besoin de réformes, tant au niveau de la structure que des conditions-cadres. Nous en sommes conscients depuis longtemps et n’avons cessé de chercher et de proposer de nouvelles solutions. Aujourd’hui, c’est à toute la problématique de l’hébergement touristique que nous nous sommes attelés. Nous avons posé les bases d’un travail constructif, entamant avec toutes les forces de propositions de notre canton une vraie réflexion de fond. Toute bonne idée, d’où qu’elle vienne, sera analysée. Nous devons chercher une forme de développement durable et sain pour notre tourisme. Il en va de la pérennité de toute notre économie, il en va réellement de notre avenir!

Jean-Michel Cina, Chef du Département valaisan de l’économie, de l’énergie et du territoire

07/04/2012

Voyage au bout de la nuit

MOLLA_1.jpgIl y a quelques jours plusieurs drames se sont succédé, comme pour mieux rappeler que la mort peut frapper où et quand elle veut. Accident effroyable dans un tunnel non loin de Sierre, tueries en France voisine et, plus loin encore, dramatique tentative d’un dirigeant pour réduire au silence son peuple… Bien au-delà des causes et des analyses politiques, des hommes, des femmes, des enfants pleurent l’un des leurs. Désormais, des places demeurent vides autour de bien des tables, des cris de gosses manquent, des jours s’écoulent sans avenir.

Or, ce n’est pas en sautant à pieds joints par-dessus la réalité de la mort que les chrétiens annonceront joyeusement la résurrection de Jésus ou celle des humains. Est-ce en effet si simple? N’est-ce pas aller bien vite en besogne et faire fort peu de cas de ces parents qui ne reverront plus leur enfant, de ces femmes qui n’embrasseront plus leurs conjoints, de ces élèves qui ne joueront plus avec leurs copains, de cette mère dont le fils a commis le pire? N’est-ce pas une étrange manière d’inciter les témoins, les secouristes, les soignants, qui ont des images gravées dans leur mémoire à accélérer l’oubli?

Annoncer la résurrection sans passer par Vendredi-Saint comporte un risque, celui d’effacer la mort, mais aussi celui d’effacer l’existence, la mémoire, le tissu des vies aimées, tout ce qui pour l’humanité de nos vies comme pour la foi chrétienne est d’une importance capitale. Car un certain vendredi, un jour dont les chrétiens se souviennent tout particulièrement, un condamné, qui exprimait à leurs yeux le visage de Dieu, a été exécuté. Du coup, tenir ensemble Vendredi-Saint et Pâques, c’est prendre en compte ce qui meurt, c’est refuser d’effacer l’horreur, de la banaliser, de faire comme si l’on avait réponse à tout. Aujourd’hui comme hier, les pourquoi qui résonnent sont assourdissants. Pourquoi si jeunes? Pourquoi ce jour-là? Pourquoi tant de souffrances et de mal subis? Pourquoi…? Et ce ne sont pas les réponses – pour autant qu’il y en ait – qui s’avéreront utiles ou offriront un réel soutien. Non, devant ces questions abyssales, il est et serait indécent de formuler un discours. Parfois seuls un accompagnement, un geste et, plus encore, une présence peuvent être parlants. Et s’ils sonnent juste, c’est qu’ils traduisent une compassion, un «souffrir avec» qui ne se paie pas de mots. Suite à un matin de Pâques, les proches de ce Jésus hier, des millions d’hommes et de femmes aujourd’hui liront tout autrement leur propre parcours et leurs engagements. Que s’est-il passé? Là encore les récits seront lacunaires. Aucune preuve ne sera à chercher du côté d’un tombeau vide, mais plutôt du côté d’un plein de vie qui désormais habitera ces hommes et femmes. Envers et contre tout. Comme si un mouvement s’était inversé, de la mort vers la vie.

Alors, si, aujourd’hui, on fête traditionnellement Pâques, ce ne peut se faire sans le rappel essentiel du Vendredi qui précède. Pour parler résurrection, le défi n’est pas d’en amasser des indices pour enfin convaincre tout un chacun. Inutile également, et égarant, de banaliser la mort pour tenir un discours qui n’a que l’épaisseur de la buée. Tout endeuillé doit être rejoint au cœur de ce qu’il traverse ou plutôt de ce qui le traverse. Pourquoi? Parce que c’est là, dans ce lieu où les mots semblent se dissoudre, où les explications n’ont plus cours, que s’offre un voyage au bout de la nuit, une confiance risquée.

Serge Molla, pasteur

01/04/2012

Le blues du sniper culturel

BISANG_1.jpgJe m’apprête à rédiger ma chronique sur les récents propos du directeur de Pro Helvetia quand mon attention est attirée par un article paru dans Le Monde.
A Tunis, une manifestation culturelle est annulée sous la pression de 8000 salafistes. Avec violence, ils détruisent des scènes de théâtre et obligent les comédiens à se réfugier sous la protection de la police.
Je reviens sur les états d’âme du directeur et me saisis d’une aspirine. Pius Knüsel préconise de raser la moitié des théâtres et des musées pour affecter l’argent ainsi libéré, au virage culturel numérique, à ses ramifications commerciales et à l’émergence d’une industrie culturelle en Suisse. Cette mesure viserait selon lui, à mieux soutenir la création. Il induit ainsi l’idée que la création n’a lieu qu’en dehors des institutions. Cette vieille lune, cette rengaine qui oppose création à institution m’a toujours parue suspecte: affaiblir l’institution revient à précariser tout un secteur professionnel. Quand une institution bénéficie d’une direction artistique forte, c’est elle qui, par ses inspirations et ses moyens financiers, parvient à faire l’événement, à créer la surprise, à bousculer. Une institution vivante est garante de la pérennité des savoir-faire, de l’évolution des équipements, de la transmission et de la formation. C’est elle qui incarne l’attachement d’une collectivité pour une discipline artistique, comme le théâtre, relié depuis la nuit des temps au devenir citoyen.
Pius Knüsel pointe le nombre élevé de scènes nouvelles. Certes, le foisonnement de structures récentes, dépourvues de moyens financiers, sans mission précise et sans réflexion stratégique cohérente préalable, ne renforce pas la lisibilité de l’offre aux yeux du public et mérite un débat serein, loin de la solution des bulldozers.
Du dénigrement d’une culture «classique», partagée dans le bâti, aux louanges d’une culture numérique qui promet de tout avoir à la maison (quelle utopie!), on trouve tout et rien dans la démonstration du directeur. Pius Knüsel cultive l’art de ne pas chercher à se faire comprendre. Une posture singulière et préoccupante quand on est en charge d’un budget à défendre au plan national. Et, en prime, une vision défaitiste de l’avenir des arts vivants. Pourquoi promouvoir un repli exclusif sur l’écran domestique, sur la «culture en chambre»? Pourquoi opposer le bâti au virage numérique? Il faut simplement mieux travailler à promouvoir la culture grâce à des synergies innovantes en intégrant notamment les réseaux sociaux et la médiation culturelle, encore balbutiante dans notre pays.
Théâtres, opéras, musées demeurent la garantie d’un accès démocratique à la création artistique pour tous, encore faut-il préciser les cahiers des charges des directeurs dans le sens d’une ouverture déterminée de leur structure à tous, d’une intégration de tous les segments de la population. Et il est souhaitable de développer les nouveaux supports d’expression artistiques au sein des institutions fortes de leurs outils et de leurs compétences.
Dans un climat économique qui tend à criminaliser toute aide publique, soupçonnée d’aggraver les dettes de l’Etat, Pius Knüsel pressent peut-être que l’avenir du subventionnement est grippé. Dans son blues nihiliste et ses nuits agitées par les regrets, peut-être rêve-t-il d’artistes enrichis par l’industrie culturelle autofinançant leurs créations-marchandises cotées en Bourse.
Ce débat façon «dandy-sniper» me blesse. Quand les théâtres sont la cible d’enjeux obscurs, je m’inquiète. D’autant que cet art très ancien compte peu d’avocats en Suisse. Pourtant le théâtre peut offrir une formidable plus-value aux échanges linguistiques dans notre pays qui en a grand besoin. Ce chantier passionnant n’a encore jamais été ouvert.
Le pavé dans la mare de Puis Knüsel – en fait, une tuile! – pourrait éclabousser des artistes déjà précarisés par la nouvelle loi sur le chômage. Dans ce contexte fragile, un signe politique fort serait bienvenu: la Suisse a besoin d’une loi sur le théâtre et les arts vivants pour assurer leur développement loin des champs de tir.

Anne Bisang, metteure en scène

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