10/06/2012 09:45 | Lien permanent | Commentaires (0)

Comment la Russie peut-elle encore soutenir Assad?

810278524.pngLes villages de Houla et de Qbeir se sont désormais ajoutés à la liste des lieux de martyre. Après quinze mois de contestation et de répression, la Syrie semble entrer dans une phase de terreur accrue, celle de pogromes alimentés par des haines séculaires. Révulsée par ces carnages, l’opinion publique occidentale exige désormais des actes. Et se scandalise de l’attitude de la Russie. Comment, en pareilles circonstances, peut-on encore soutenir El-Assad? Ne voit-on pas à Moscou que le régime est condamné?
C’est qu’en Russie on fait des événements une lecture bien différente. Alliés de très vieille date de la Syrie, les Russes disposent, sans doute avec les Israéliens (qui observent de leur côté prudence et discrétion), des meilleurs spécialistes de la région. Nul doute donc qu’ils n’ignorent pas que les jours de la minorité alaouite au pouvoir sont comptés.


La chute du régime de Damas serait une très mauvaise nouvelle pour Moscou. Il y a à cela quelques explications évidentes: bien qu’il s’en défende, le Kremlin craint pour ses contrats d’armement. La Syrie est le cinquième client régulier de la Russie. Après la perte des clients irakiens et libyens, celle des Syriens provoquerait sans nul doute la faillite de plusieurs grands producteurs du secteur de l’armement. Même s’il est de moindre importance, le maintien dans le port de Tartous de la modeste mais unique base de ravitaillement de la flotte russe en Méditerranée fait aussi partie de l’inventaire à préserver.
Mais pour l’essentiel, l’inquiétude russe est ailleurs. Elle tient au fond même du conflit. Là où les Occidentaux voient un grand mouvement pacifique d’un peuple cherchant à se débarrasser de son tyran, les Russes perçoivent les prémices d’une guerre civile qui pourrait s’avérer effroyable et mettre sens dessus dessous le Moyen-Orient. D’où vient cette différence? Vu d’Europe le scénario semble simple, l’épopée du «Printemps arabe» connaît un nouvel épisode. Vu de Russie, le conflit est d’abord une insurrection de la majorité sunnite soutenue par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie qui arment les milices de l’opposition. Les minorités alaouites, qui occupent le pouvoir, savent ce qui les attend en cas de renversement. Les chiites craignent eux aussi le pire, comme le prédit l’une de leurs prophéties. Les chrétiens arméniens ou assyriens, traditionnellement et historiquement proches des orthodoxes, sont, comme les Kurdes pris dans l’étau. Et cette mosaïque complexe se double d’un enjeu géopolitique majeur: il ne fait pas de doute, selon Moscou, que la croisade contre les Alaouites et les chiites que mènent notamment l’Arabie saoudite et le Qatar est encouragée par les Occidentaux, qui verraient d’un bon œil le siège de l’Iran se resserrer.
Pour les Russes, la cause est dès lors entendue. Intervenir militairement dans ce brasier aux côtés de l’opposition, ce serait entrer dans une guerre dont personne ne connaîtrait les objectifs réels. Et encore moins le terme. L’expérience libyenne a échaudé le Kremlin. Alors que la résolution du Conseil de sécurité approuvée par Moscou visait à clouer au sol les avions du colonel Khadafi et à imposer un cessez-le-feu, elle a été rapidement détournée en appui militaire à l’une des parties et à un changement de régime inspiré par les Occidentaux. On ne nous y reprendra plus, disent désormais les Russes.


En quinze mois de répression, la crise syrienne a fait dix mille morts. Que la guerre civile ravage les communautés, qu’une intervention étrangère vienne l’encourager, prétendent les Russes, et le bilan dépassera de très loin les 70 000 victimes du récent conflit libyen. Ils ne sont d’ailleurs de loin pas les seuls à refuser obstinément toute idée d’intervention. La Chine, et pour ceux qui seraient tentés de ne voir dans cette attitude qu’une manifestation de l’amicale des dictateurs, l’Inde ou le Brésil notamment défendent avec constance une position très semblable.
Mais que faire, alors? Faut-il au nom de la realpolitik accepter, comme c’est le cas depuis des mois, de voir chaque jour des manifestants descendre avec abnégation dans la rue des villes syriennes pour être aussitôt abattus? Officiellement tout le monde veut croire encore à une issue politique, fondée sur la médiation de Kofi Annan. Mais en coulisses, les alternatives se préparent. Les Occidentaux misent sur un soutien à l’opposition et une intervention. L’espoir de la diplomatie russe est d’évincer les tenants du pouvoir sans pour autant permettre la prise de pouvoir par la force de l’opposition. Une formule très proche de celle choisie au Yémen par les Etats-Unis et leurs alliés. Moscou se verrait bien en intermédiaire de cette transaction. Mais pour y parvenir, la Russie ne dispose que d’un unique atout: son soutien au régime El-Assad dont l’abandon précipiterait la chute. Le Kremlin sait pertinemment que la partie ne peut plus être gagnée. Mais il espère encore, en jouant sa carte au moment le plus favorable, ne pas la perdre complètement.


ERIC HOESLI Journaliste

Les commentaires sont fermés.