14/07/2012 23:55 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, matin, dimanche

Ils ont osé se confronter à Le Corbusier

KELLER_1.jpgDe passage à Corseaux, j’aurais pu vous parler de la saveur du «Clos de Châtonneyre» ou de celle d’un «Baiser du soleil», en tant que Président de l’Office des vins vaudois (OVV). Je devrais m’abstenir d’évoquer l’ECAL puisque je n’en suis plus le directeur, si j’écoutais la vox populi et les bien-pensants. Et pourtant. L’événement qui danse dans ma tête en ce début d’été, c’est l’exposition «ECAL chez Le Corbusier» à la Villa «Le Lac» (à découvrir jusqu’au 29 août). J’ai apprécié la phrase d’Alexis Georgacopoulos, mon successeur à la direction de l’école, inscrite dans le catalogue de l’exposition: «Avoir Le Corbusier comme client, voilà qui n’est pas courant!» Il a raison: cet assemblage harmonieux entre une école d’art que j’ai bien connue et un architecte que j’aurais bien aimé rencontrer est un joli pari.

Les lieux, tout d’abord. Charles-Edouard Jeanneret-Gris, né il y a 125 ans, rendu célèbre sous le pseudonyme de Le Corbusier, a réalisé pour ses parents en 1923 cette maisonnette à Corseaux, authentique «machine à habiter» selon le concept consacré. Avec cet ouvrage, le génial Chaux-de-Fonnier expérimente déjà trois des futurs «cinq points d’une architecture nouvelle»: le toit-jardin, le plan libre et la fenêtre en bande. A cette période, avec notamment Ludwig Mies van der Rohe, Alvar Aalto, Theo van Doesburg ou encore Walter Gropius, Le Corbu était tout simplement en train de révolutionner l’architecture et de créer le Modernisme, ou plutôt le Purisme dont il se revendiquait. En 2012, au temps des gratte-ciel de plus de 800 mètres financés à coups de milliards de pétrodollars, cette petite maison de 64 m2, appartenant désormais à la Fondation Le Corbusier, revêt une valeur inestimable d’un point de vue historique et symbolique. Il fallait donc oser investir le symbole et s’y confronter. Les étudiants ont relevé le défi avec culot, audace et talent. «La machine à habiter est devenue machine à apprendre.»

Cette formule heureuse d’Elric Petit, responsable du Bachelor en Design industriel à l’ECAL et en charge du projet avec le designer néerlandais Chris Kabel, résume toute la portée pédagogique d’une telle entreprise. Ainsi, les étudiants de 2e année ont reçu la délicate mission «de concevoir des objets qui s’intègrent à la maison, mais qui peuvent également fonctionner en dehors de ce contexte – en tant qu’objets à part entière». Grâce à la disponibilité et l’implication de Patrick Moser, conservateur de la Villa «Le Lac», ils ont ainsi pu tester in situ leurs idées pour nous offrir au final seize belles réalisations que l’on retrouve dans cette exposition. Du plateau à thé turc que l’on peut porter d’une seule main à l’étagère mobile qui traverse le paysage le long de la fenêtre en bandeau, en passant par un tapis en laine tuftée qui peut servir lors de visites commentées, chaque objet trouve parfaitement sa place d’une manière contemporaine qui n’altère en rien les plans de son illustre dessinateur.

Cette rencontre virtuelle entre un vieil homme de 125 ans et des étudiants de 20 ans sur les rives du Léman témoigne que, depuis près d’un siècle, les forces créatrices et avant-gardistes n’ont pas cessé de faire rayonner notre région et que notre cité, radieuse bien sûr, a encore un avenir des plus ensoleillés. Je suis fier de l’audace de ces jeunes créateurs. Tant qu’il y aura du culot dans une démarche artistique, je ne me tairai pas.

Pierre Keller, Président de l’Office des vins vaudois, Ancien directeur de l’ECAL

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