04/08/2012 23:10 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un problème d’image à Locarno

MAIRE_1.jpgIl arrive souvent que des grands noms du cinéma choisissent l’été pour nous quitter. Quand j’étais à la tête du Festival du film de Locarno, nous avons bousculé nos programmes, entre autres, pour rendre hommage à Michelangelo Antonioni, à Ingmar Bergman ou à Daniel Schmid. Cette année, c’est Chris Marker qui s’est effacé à la veille du Festival. Dans la discrétion des médias romands – tout le monde était sans doute en pleine préparation de la couverture médiatique de Locarno. Cet immense cinéaste – auquel Libération a consacré 5 pages, y compris la couverture, mercredi dernier – n’a pas besoin d’hommage. Son œuvre hors du temps et des genres, traversant la fiction comme le documentaire sans jamais s’imposer, est ailleurs. Elle irradie le cinéma, et désormais aussi la toile mondiale d’Internet de ses fragments, essais, éclairs et inventions. Toujours à l’affût des développements des technologies de la communication, le mystérieux Chris Marker était homme de virus, de perturbations, de dérangements. On ne peut pas avoir vu «La jetée», «Sans Soleil» ou «Level Five» sans avoir envie de se laver la tête de toutes les images du monde. Et de repenser le monde à la lumière de ses réflexions.
Si Christian-François Bouche-Villeneuve est bien mort mardi à l’âge de 91 ans (jeudi à 14 h ses admirateurs du monde entier ont trinqué avec un verre de vodka à la main à la mémoire de l’homme disparu), son pseudo Chris Marker est toujours vivant dans la tête et les yeux de tous ceux qui ont vu ses films, ses chats véritables ou dessinés, ses CD-Roms et ses espaces Internet.
Malheureusement, il faut bien avouer que l’esprit de Chris Marker n’a pas soufflé vendredi après-midi dans la grande salle de Locarno. Il y avait bien de la vodka sur l’écran (et deux amateurs de lutte suisse bien avinés), mais le film que l’on nous a montré ne faisait pas mentir son titre: «Image Problem». Premier film helvétique à concourir pour le Léopard d’or, ce long-métrage des jeunes Simon Baumann et Andreas Pfiffner faisait le buzz sur les rives du Verbano, au moment où le tout-politique se réunissait au Monte Verità, autour du nouveau ministre de la Culture, Alain Berset. On tenait là un vrai-faux documentaire qui interroge avec brio l’image de notre pays. Michael Moore in Oberland bernois, qu’ils disaient…
Prenons donc deux cinéastes qui, caméra au poing et micro à bonnette à poil dans le champ du viseur, prennent la clé des pâturages pour repenser l’image de notre pays. Et avant tout la redorer, disent-ils en off. De l’Oberland à Zoug en passant par Granges et d’autres riantes cités helvétiques, ils interrogent le badaud et le paysan, puis l’impliquent dans le film en lui faisant brandir fanions et oriflammes, ce qui rend les images plutôt cocasses. Effleurant la problématique des étrangers (la majorité les déteste, mais il y en a qui les aime), les figurants bénévoles fustigent les méchantes banques suisses, le terrible Glencore et le méchant Nestlé.
Mais là où le film blesse, c’est qu’il ne sait jamais où donner du regard. Sorte de Borat du pauvre (sans la mauvaise fois ni la prise de risque d’un Sacha Baron-Cohen), «Image Problem» se contente de moquer tous ceux qu’ils interrogent sans jamais aller beaucoup plus loin, sans jamais se mettre en danger (comme Moore, parfois) ni prendre franchement le parti de la mauvaise foi.
Alors revoyez Chris Marker. Regardez «Lettres de Sibérie» (1958) où il fait dire trois choses différentes aux mêmes images… Et vous comprendrez que ce combattant de la caméra, lui aussi plein d’humour, est encore et toujours plus jeune d’esprit que ces jeunes véritables qui n’ont pas su aller voir la Suisse, si terriblement parfaite, jusqu’au fond des yeux.

FRÉDÉRIC MAIRE Directeur de la Cinémathèque suisse

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