16/09/2012

L'Asie attaque

FAVRE-84.jpgChaque nouveau voyage en Asie procure une sacrée mélancolie, une forte impression que l’Occident est sur le déclin.
Certes, il se trouve des gens pour nous démontrer qu’il y a une bulle dans la construction en Chine. Que les banques y sont très fragiles. Que le ralentissement des exportations vers les Etats-Unis et l’Europe grippe la machine. Mais cela n’empêche pas de constater qu’il y a, d’un côté, la Corée du Sud, l’Indonésie, depuis peu les Philippines, l’Inde, la Chine, Singapour, Hongkong, ou encore Taïwan, qui se développent à marche forcée, pendant que l’Europe patine dans ses dettes, s’enfonce dans le chômage, ne trouve même pas le chemin de l’unité.
Définitivement, ce qui fait la force de la plupart des Asiatiques, c’est leur volonté de réussir, d’entreprendre, au besoin de se sacrifier, alliée à une énergie sans limites.
On peut observer cela chez eux, mais les communautés chinoises ou asiatiques le montrent aussi à l’extérieur.
Ils sont les premiers de classe à Vancouver et à Seattle. Les grands orchestres voient un nombre croissant de musiciens coréens et chinois. Le 18 juin 2012, un cosmonaute chinois était pour la première fois dans l’espace.
En Afrique, partout ou presque, les Chinois construisent routes, aéroports, hôpitaux, bâtiments administratifs, ports, hôtels, etc. En amenant même une bonne partie de la main-d’œuvre dans des pays qui n’en manquent pas. Et, au bas de l’échelle, ils remplacent souvent les Libanais dans le petit commerce.
En Italie, ils tiennent maintenant un quartier entier, Paolo Sarpi, à Milan. Ils ont repris des usines de textile et de maroquinerie à Bologne et à Florence. Le port d’Athènes leur appartient. En France (près d’un demi-million de Chinois!), en particulier à Paris, le XIIIe arrondissement est un Chinatown. Le quartier longtemps juif du Sentier a été peu à peu repris par les Chinois. Les innombrables restaurants tenus par des Auvergnats ont été rachetés grâce à un système de banques communautaires. Comme les maisons de la presse. Et pas mal d’épiceries, jusqu’ici en mains de Nord-Africaines. Bon nombre d’entreprises sont investies en partie par les Chinois. Cela va du Club Med à GDF. Des Châteaux bordelais à L’Occitane, de la Rhodia aux Conserves de Provence. Volvo leur appartient. L’Airbus, de son côté, va être bientôt fabriqué en Chine. Le nombre de riches chinois explose. Des marques asiatiques commencent à émerger. Les armées chinoise et nipponne se renforcent à marche forcée. Et, bien sûr, nous n’en sommes qu’au tout début.
Certes, l’Asie n’est pas complètement sortie du tunnel. Un récent passage à Calcutta montre que le chemin à parcourir est colossal. La misère reste écrasante. Et, pendant ce temps, une minorité toujours plus importante prospère, voyage tous azimuts. Par exemple, ils ont été trois cent mille Indiens à visiter la Thaïlande en 2010 et près de deux millions et demi en 2011, soit huit fois plus! Mais ce qui frappe, au Cambodge, en Birmanie, presque partout en Asie, c’est que les touristes occidentaux deviennent minoritaires. Alors que les Chinois, les Arabes et les Indiens sont devenus les plus nombreux!
Nous assistons à et vivrons des changements considérables. Un renversement de situation complète en Occident. Nous ne serons plus jamais les maîtres du monde. Une majorité de la population et des politiciens n’ont pas pris la mesure de ce qui se passe. Cette évolution conditionne pourtant notre avenir. Ne pas s’en rendre compte serait une grave sottise.
Que nous reste-t-il? En tout cas moins d’atouts que par le passé. Il nous faut absolument prendre conscience que nous sommes dans une nouvelle forme de guerre économique et culturelle. Se gargariser avec nos valeurs démocratiques et nos droits de l’homme ne nous protégera, hélas, pas. Il ne nous reste qu’à réagir fortement, nous mobiliser, si nous ne voulons pas tout simplement être écrasés par le rouleau compresseur asiatique triomphant. En sommes-nous capables?
 
Pierre-Marcel Favre, éditeur

08/09/2012

Des frontières locales à réinventer

chassot.jpgOn peut lire l’histoire fédéraliste de notre pays comme la constante recherche du rapport adéquat entre le territoire et les missions que se donne une collectivité. Répondre aux besoins toujours nouveaux de la société, c’était bien l’ambition de la Suisse de 1848 lorsque des tâches cantonales ont été confiées au niveau fédéral.

Ces dernières décennies, les mutations se sont accélérées. Et nous n’avons pas encore pris la pleine mesure des changements sociaux générés par les nouvelles technologies. C’est la démonstration faite par le philosophe Michel Serres dans son dernier ouvrage, «Petite poucette» (Manifestes/Le Pommier). Au cours de ces trois dernières décennies, écrit-il, un nouvel humain est né, lequel n’habite plus un espace déterminé par des distances. Le téléphone cellulaire, le GPS ou la Toile ont transformé notre espace quotidien.

Pour Michel Serres, le principal problème réside dans l’obsolescence d’un certain nombre d’institutions et de cadres, créés à l’époque de cet ancien monde, pourtant pas si lointain. C’est le cas de l’espace communal, héritage de l’Ancien Régime.
L’émergence d’une nouvelle société de l’information n’a cessé d’élargir la notion de territoire. Habiter, travailler et consommer ont largement débordé sur des espaces voisins. Les frontières communales ne correspondent plus au territoire de production des services publics locaux. C’est cette prise de conscience de l’étroitesse de ces limites qui est à l’origine du mouvement de fusions de communes qu’on observe à l’échelle de toute la Suisse.

Le canton de Fribourg a lancé l’année dernière un troisième mouvement de fusions de communes, après avoir fait passer – depuis les années 1970 – leur nombre de 245 à 165. Les préfets auxquels la loi attribue un rôle moteur ont récemment présenté le fruit de leurs réflexions, découpant le territoire cantonal en 37 communes au lieu des 165 actuelles. L’objectif est ambitieux. Utopique, ont grogné certains esprits chagrins… Il s’agit pourtant de combler l’inadéquation entre le territoire communal et les tâches confiées à la collectivité.

Les prochains défis communaux sont connus. Dans un canton en pleine croissance démographique, la priorité est d’absorber ces nouvelles populations dans le cadre d’un aménagement du territoire plus cohérent, de soutenir un développement économique propre à offrir des places de travail de qualité. Les exigences de la protection de l’environnement et d’une mobilité plus durable ne peuvent trouver des réponses à l’intérieur des étroites structures communales. Les enjeux liés à la transformation des structures de la population, à son vieillissement exigent également des solutions à plus grande échelle. C’est aussi le cas des besoins de la formation. L’école primaire de demain va s’organiser au sein d’établissements avec à leur tête des responsables. Les cercles scolaires vont s’ouvrir à des espaces plus larges. Et c’est à ces échelles qu’il est désormais possible de mettre en œuvre les structures d’accueil extrascolaires, rendues indispensables par les mutations de la vie familiale et professionnelle.
Mais l’émergence de ces nouveaux territoires communaux exige une nécessaire gestion des sensibilités. Car il ne faut pas négliger les dimensions identitaires et affectives de ces fusions. Ce n’est cependant pas parce que les difficultés de ces transitions sont évidentes qu’on doit rester inertes. Si une fusion est portée par un projet mobilisateur, les citoyennes et citoyens adhèrent à cette perspective, avec la conscience que les instruments du passé ne peuvent plus répondre aux défis de l’avenir.

Isabelle Chassot, Conseillère d’Etat FR

02/09/2012

Gendarmes et voleurs

La cacophonie soulevée autour de l’«affaire Varone» a fini par m’inspirer une nausée profonde. Pourquoi y revenir encore une fois? Parce qu’il reste un exercice à faire: appeler les choses par leur nom.
En bref, M. Varone est inculpé en Turquie de vol de biens archéologiques, parce qu’il a dérobé un bien archéologique.
Ce «bout de chapiteau», l’intéressé l’a, de son côté, appelé «caillou» et refusé de le reconnaître pour ce qu’il est jusqu’à ce que les autorités turques le fassent pour lui.
M. Varone se trouve être à la fois chef d’une police cantonale et candidat au Conseil d’Etat. Son acte n’en finit pas de susciter des tentatives de défense qui en disent plus long sur les défenseurs que sur l’affaire elle-même. On a ainsi entendu le conseiller national Neirynck déclarer à la radio qu’il eût suffi de tendre un bakchich au douanier pour faire passer le morceau, propos de comptoir rappelant fort le «troussage de domestique» invoqué par Jean-François Kahn pour minimiser l’agression de DSK à l’encontre d’une femme de chambre à New York. Un journaliste éminent estime, lui, que cette slob.jpg«épreuve» ferait de l’accusé un encore meilleur administrateur des affaires publiques. Que dirait-on si l’on généralisait le raisonnement aux classes populaires? «Vous avez volé à l’étalage? Vous n’en serez que meilleur gérant!»
Or au délit – puisque délit il y a – l’officier de police a ajouté le mensonge, du moins par omission. Il a omis de dire que son caillou était sculpté et donc patrimonial. Cette manière de tourner les choses ferait-elle partie des qualités requises par la charge qu’il brigue? Et qui se demande ce qu’il resterait d’autorité à la police valaisanne pour traquer les voleurs si son propre chef était condamné? Personne. On s’emploie, en cette affaire comme en d’autres, à banaliser et relativiser les actes afin d’en occulter les conséquences. Au départ des courses, il n’y a jamais que des «peanuts»… Mais au bout?
En Suisse romande, on n’admet jamais rien, relevait Etienne Barilier dans un pamphlet féroce, «Soyons médiocres!» On serre les fesses et l’on fait comme si de rien n’était. En l’occurrence, le «comme-si-de-riennétisme» ambiant révèle une attitude désinvolte, cynique et clanique de la nomenklatura vis-à-vis de l’ordre social. «Il a transgressé? Qu’importe, il est des nôtres!» Comme si l’appartenance à tel milieu vous mettait au-dessus du régime commun.
Vers le milieu de l’été, le Valais bouillonnait suite à l’installation illicite d’un campement de Roms à Collombey-Muraz. Du côté des autorités, nul n’avait bougé: il est vrai que le commandant Varone était justement en vacances. On finit par dépêcher la police, non pour déloger les occupants, mais pour les protéger contre la colère de la population. Quand, quelques jours plus tard, confrontée à une situation analogue en terre vaudoise, Mme de Quattro fit évacuer le camp, on s’ébahit de cette soudaine fermeté. Alors que la criminalité explose, que le chef de la police jurassienne réclame des tests ADN sur la totalité des requérants d’asile, que les dealers multirécidivistes sévissent sans entraves, que les braquages à main armée deviennent monnaie courante et que, d’autre part, le gouvernement lui-même piétine ses propres lois dans ses tractations fiscales, faut-il s’étonner qu’une certaine Suisse, désormais accoutumée à composer avec l’illégalité, fasse grief aux Etats sérieux de la sanctionner chez eux?
 
Slobodan Despot, éditeur

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