24/11/2012

Un Parlement neuf bâti sur le dialogue

cercle, matin, dimancheIl n’est jamais trop tard pour engager une négociation, forger un consensus, convaincre, et finalement atteindre un but par une nouvelle voie quand l’ancienne s’avère sans issue. Voilà ce que j’aimerais retenir du délicat exercice qui a marqué mon automne et que m’a proposé le dossier de la reconstruction du Parlement vaudois.

Ce projet refait son chemin. Revu et transformé, nanti d’une recommandation d’approbation unanime de la commission qui l’a examiné, il repassera dans quelques jours devant le Grand Conseil. Il propose aux députés un exercice inédit: revenir sur une décision prise à une large majorité voici cinq mois seulement et la remplacer par une autre. Cela au nom d’une notion subtile: l’indispensable adhésion de l’opinion que doit rencontrer dans notre démocratie vaudoise un édifice aussi important que son Parlement. Intelligemment conçu, répondant aux préoccupations énergétiques d’aujourd’hui, vainqueur d’un exigeant concours d’architecture, le projet initial n’a pas obtenu cette adhésion. Le Comité référendaire, qui a réuni contre son toit 16 300 signatures au milieu de l’été, l’a démontré. Que le bâtiment ait convaincu ses futurs utilisateurs et obtenu son permis de construire n’y changeait rien.

Pour sortir de l’impasse, tirer malgré tout parti de près de dix ans de réflexions et de conséquentes démarches préliminaires, il a fallu dans l’ordre accepter ce rejet, l’analyser et imaginer comment le dépasser. Une vraie remise en question pour tous; les architectes, les spécialistes des constructions publiques, les juristes et les élus chargés de suivre ce dossier. Elle a été effectuée sans regrets ni arrière-pensées, dans le souci d’être efficace, de réhabiliter enfin les ruines laissées par le malheureux incendie de mai 2002 et de rendre au Parlement, dans des conditions dignes du XXIe siècle, son site historique de réunion.

J’ai su dès le début du mois de septembre qu’une piste de reconstruction, passant par l’évolution du toit contesté, existait. Je l’ai soumise au bureau du Grand Conseil qui nous a soutenus dans son exploration. J’en ai informé les référendaires.
Je savais aussi que cette piste était précaire, qu’elle s’éloignait des sentiers battus et que la parcourir relèverait du défrichage. Qu’elle débouche aujourd’hui sur la promesse d’un nouvel édifice, conservant l’essentiel de ses qualités originelles mais mieux intégré au site sensible de la Cité et accepté par ceux qui l’avaient d’abord combattu, dit la créativité et l’engagement dont il a fallu faire preuve.

Deux mois durant les séances de l’aube ont été nombreuses et les rédactions du soir aussi. Les logiciels de conception et de calculs ont chauffé, les téléphones portables ont beaucoup grésillé et les plans de communication ont été soignés parce qu’il ne sert à rien de bien faire si l’on n’explique pas bien ce que l’on fait. Au final, j’aimerais remercier tous ceux qui se sont impliqués d’avoir compris qu’adapter n’est pas trahir. Un Parlement neuf vaut la concession de la tuile pour les uns, celle d’un volume plus ample que celui bâti par Alexandre Perregaux en 1804 pour les autres.

Cette aventure me l’a confirmé: c’est dans le dialogue qu’on surmonte les blocages. Dialogue avec les référendaires en entendant leurs critiques, avec l’architecte en comprenant sa création, avec les députés dans leur double rôle d’élus et de futurs utilisateurs. Et puis, quoi de mieux que le dialogue pour faire naître un Parlement?

Pascal Broulis, Conseiller d'Etat vaudois

 

18/11/2012

L’union homosexuelle dérange

MOLLA_1.jpgCertaines décisions sont révélatrices. Ainsi l’adoption d’un principe liturgique pour les couples de même sexe, prise par le récent Synode de l’Eglise réformée vaudoise. En effet, ce choix révèle combien les questions ayant trait à la famille, au couple, hétérosexuel ou homosexuel et marié ou non, restent des questions sensibles. Les vives réactions suscitées attestent – et il faut s’en réjouir – que bien d’autres enjeux retiennent l’attention. En l’occurrence le thème même de l’homosexualité est-il supplanté par celui de la vérité et de la lecture des textes bibliques, c’est-à-dire par les questions fondamentales de leur autorité et de leur interprétation.
 
 
Vivre le couple – lequel, comment, jusqu’à quand…? – conduit à repenser, notamment sur le plan religieux, ce que d’aucuns espéraient immuable. S’interroger revient à décliner autrement qu’hier les notions de conjugalité, de fidélité, de loyauté, de maternité et de paternité, de sexualité, de procréation et d’adoption, de divorce, de famille composée ou recomposée, de rite et de symbolique sociale, etc., tant les défis à relever se posent en nouveaux termes. Or les discours prononcés au nom de «la» vérité méprisent et surplombent l’histoire. Cette dernière est pourtant lourde en raison de dirigeants qui ont entraîné les leurs vers le pire en imposant leur doctrine politique infaillible ou en exposant le «plan de Dieu» qu’ils avaient le privilège de connaître.
Aujourd’hui, quelques couples homosexuels désirent voir leur union reconnue officiellement devant Dieu. Après une dizaine d’autres Eglises protestantes, celle de ce canton ose se positionner en leur faveur. Elle ne prétend pas ainsi parler au nom de Dieu, mais témoigner de Celui qui donne sens à tous ses engagements. Il ne s’agit pas d’un aggiornamento. C’est bien plus l’expression de la volonté que chacun, quelle que soit son orientation sexuelle, puisse inscrire son cheminement personnel et conjugal devant Dieu. Serait-ce là brader l’Evangile?
Contrairement au cliché, Jésus s’intéresse fort peu à la question homosexuelle et même sexuelle! Ce qui le préoccupe bien davantage est d’un tout autre ordre. C’est la puissance qui s’empare tragiquement de l’humain, fût-il homo- ou hétérosexuel, et qui légitime l’asservissement, quel qu’il soit. Or l’argent répond bien plus vite à ce critère que la sexualité. Autant dire que sur ce sujet grande est la marge de progression des Eglises pour rendre leur témoignage au cœur d’une société où tant d’hommes et de femmes font les frais de l’économie libérale!
«Qu’est-ce que la vérité?» demande déjà Pilate à Jésus. Celui-ci ne répond rien, sinon par son engagement total. Manière de souligner que tout énoncé fige moins la vérité que les postures et les craintes. Néanmoins le protestantisme, il est vrai, ne cesse de se référer aux textes bibliques, c’est toute son histoire. Mais cette lecture infinie de la Bible passe toujours par un travail d’interprétation, risqué. Il suffit de se souvenir que l’esclavage, l’assujettissement des femmes, l’antisémitisme, ont été trop longtemps défendus en s’appuyant sur les Ecritures. C’est que l’aveuglement use volontiers des mots de la foi, sans donner rendez-vous à la bonne nouvelle libératrice de l’Evangile.
Traduire comporte donc toujours le risque de trahir, mais ce qui est sûr c’est que ne pas s’inscrire dans une démarche de traduction pour être fidèle aujourd’hui conduit irrémédiablement à une trahison.
 
SERGE MOLLA
Pasteur

11/11/2012

Merci Monsieur Kamprad, continuez!

FAVRE-84.jpgIl y a des contreparties qu’il faudrait savoir découvrir par soi-même. Avec les Etats-Unis, les citoyens les plus nantis ont compris depuis longtemps que leur opulence comportait des devoirs.
Ces nababs Américains cèdent d’eux-mêmes, volontairement, une partie considérable de leur fortune, ce qui permet de construire des musées, des hôpitaux ou des Universités représentant des sommes colossales. Cette conception de la richesse a pris de l’ampleur: 92 milliardaires américains ont ainsi accepté de donner, à l’invitation du fondateur de Microsoft, Bill Gates, la moitié de leur fortune à des œuvres de charité. Ils rejoignent Larry Ellison, Warren Buffett. Une dizaine d’autres nouveaux milliardaires ont formé le projet Giving Pledge. Des gens aussi différents que le boss de CNN, Ted Turner, le créateur de Facebook, Mark Zuckerberg, celui d’ebay, Pierre Omidyar, le roi canadien de l’alcool Edgar Bronfman, le maire de New York, Michael Bloomberg, ont cédé une part considérable de leurs milliards.
 
Et chez nous? Disons que la situation peut être qualifiée de variable. L’industriel Branco Weiss a légué 100 millions de francs à l’EPFZ, après d’autres largesses. Ici, des fortunes moins extravagantes soutiennent la recherche médicale et la culture.
Nous avons eu et avons encore de vrais mécènes. Entre autres, le Belge Leenaards a laissé une fortune de 300 millions. En son temps, le Russe Gabriel de Rumine a offert à Lausanne la construction d’un palais. Le Britannique William Haldimand a permis de réaliser une piscine couverte. Mesdames Jeanne et Henriette Rath ont financé un musée à Genève.
 
Néanmoins, ces engagements sont rares, lorsqu’on les met en parallèle avec la très longue pratique vaudoise du forfait fiscal, inventé en 1862 sur les rives de Léman. N’est-ce pas l’exemple d’un accueil exquis (que d’autres pays n’ont d’ailleurs pas omis d’imiter) assurant des impôts cléments? Qu’on me comprenne: le principe du forfait fiscal ne me dérange pas. A certaines conditions. Il implique que son titulaire, qui s’y engage par contrat avec le canton qui l’accueille, ne travaille pas du tout sur le sol helvétique. Et il sous-entend que l’heureux citoyen hors-sol dépense ici.
 
Certains s’y mettent sur le tard. Ainsi le génial fondateur d’Ikea a fait récemment deux dons: 500 000 francs pour l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne), qu’un de ses trois fils a fréquentée, et dix millions pour des logements à Epalinges, sa commune de résidence. Plus quelques bourses de formation. En vérité, il faudrait dire: «Il était temps!» En s’installant en Suisse à 50 ans (il en a aujourd’hui 86), le créatif citoyen suédois a, tout simplement, pour être modéré, économisé plusieurs milliards d’impôts! M. Ingvar Kamprad est en effet généralement crédité d’une fortune d’environ 30 milliards de francs. S’il était resté en Suède ou s’il était devenu citoyen suisse, son pays de résidence pendant plus de trente-cinq ans, il est clair qu’il aurait dû s’acquitter d’une bonne partie de ses revenus au fisc de l’un de ces pays. Derrière sa galaxie familiale de sociétés écrans internationales qui ne paient pratiquement pas d’impôts, Monsieur Kamprad serait l’homme le plus riche d’Europe, longtemps classé parmi les 5 à 12 plus riches du monde. Et ce qu’il a payé et dépensé, en Suisse, pendant plus de trente ans, est dérisoire.
 
Monsieur Kamprad vous êtes un découvreur, un génie de l’inventivité, du commerce et du marketing. Pourquoi hésiter, comme vous le faites devant une autre dimension? Découvrez cette contrepartie
qui vous est ouverte comme à peu d’autres… et qui se nomme mécénat!
 
Pierre-Marcel Favre, éditeur

04/11/2012

Il n’y a pas eu de miracle à la Maison-Blanche

 
 
LEUBA_1.jpgLa campagne présidentielle américaine a ceci de particulier qu’elle captive bien au-delà des frontières de l’Union. Les Etats-Unis n’ont en effet pas leur pareil pour transformer les événements significatifs en quelque chose de spectaculaire, parlant au cœur par une certaine théâtralité et à la raison par leur organisation le plus souvent métronomique. En fait, l’Américain vu d’ici n’habite jamais très loin de Wisteria Lane, au même titre que l’Anglais de référence nous semble tout droit sorti d’un tableau de William Hogarth ou son homologue français d’un scénario d’Audiard. C’est ainsi: par paresse ou par confort, l’homme se réfugie dans les stéréotypes.
 
 
Au nom de ces conventions, la vision européenne du duel Romney-Obama ne peut être qu’une caricature. Elle est de plus déconnectée de la perception que s’en font les Américains eux-mêmes, observateurs pourtant directement concernés. Romney est perçu chez nous comme un suppôt du grand capital, réactionnaire bondieusard aux capacités intellectuelles approximatives. Pour nombre d’Occidentaux, et contre vents et marées, Obama reste, quant à lui, une icône dont le talent suffit à sanctifier la politique américaine. L’état de grâce du Prix Nobel de la paix 2009 semble sans fin, efficacement entretenu il est vrai par une image travaillée avec soin et une machine de communication pour ainsi dire infaillible. Le charme et le charisme du président, indéniables, font le reste. N’en déplaise aux idolâtres, et nonobstant ce contraste, les sondages américains placent les deux candidats dans un mouchoir.
Les résultats politiques concrets, eux, sont tout en nuances. Comme l’atteste l’historique débâcle démocrate enregistrée lors des élections législatives partielles de mi-mandat, la cote de popularité du 44e président américain s’est nettement émoussée aux Etats-Unis. Probablement pas au point de lui coûter sa réélection, mais assez tout de même pour lui faire sentir le vent du boulet. Désabusé, le citoyen américain doit constater que les chiffres du chômage stagnent à un niveau critique malgré un tassement en cours de législature, que le taux de pauvreté est au plus haut depuis vingt ans (15%), que la grande majorité des emplois créés se situent dans les bas salaires et que la dette publique – 16 000 milliards de dollars! – est stratosphérique. Il n’en faut pas plus pour que certains y lisent l’échec patent du plan de relance d’Obama. Les déçus ajouteront que le centre de détention de Guantánamo est resté grand ouvert, au mépris du décret présidentiel fièrement signé au lendemain de son investiture.
Certes, cette partie décevante de son bilan ne doit pas éclipser des résultats jugés plus flatteurs, dans une conjoncture économique contraire, comme la réforme partielle du système de santé ou le plan de sauvetage de l’automobile. Plus symboliquement, il restera celui qui est parvenu à régler son compte au régisseur en chef des attentats du 11 Septembre.
Tout bien pesé, il apparaîtra au final que le potentiel thaumaturgique attribué à Barack Obama («Yes we can» pouvant se traduire aussi bien par abracadabra) et l’espoir phénoménal sur lequel il s’est plu à surfer ne lui auront pas permis d’accoucher d’autre chose que d’une souris, rappelant ainsi à ses zélateurs que la politique n’est pas un tapis de roses et que les élans réformateurs, passé les engagements et les beaux discours, s’enlisent souvent dans les réalités du quotidien. En ce sens, Obama ne fait pas exception à la règle. En clair: il n’y a pas eu de miracle à la Maison-Blanche. Au fond, il n’y a rien là d’étonnant. Alexis de Tocqueville relevait jadis à propos de la réélection américaine qu’elle travestissait la volonté du législateur en faisant du président des Etats-Unis un suiveur plutôt qu’un guide. Il est néanmoins de l’obligation d’un magistrat de lutter contre cette dérive.
 
 

PHILIPPE LEUBA, Conseiller d’Etat vaudois

All the posts