29/12/2012 23:49 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, matin, dimanche

Derrière l’écran

Vandenberghe.jpg«We pay our taxes!» Cette affichette apposée mi-décembre sur les vitrines des librairies indépendantes de Grande-Bretagne, en réaction aux révélations sur l’évasion fiscale (TVA et impôts) organisée par Amazon, et destinée à sensibiliser les consommateurs à la concurrence déloyale que leur fait subir le célèbre site américain de vente en ligne, a provoqué une mobilisation rapide de nombreux lecteurs, à l’initiative du magazine Ethical Consumer, qui a lancé une grande campagne: «Boycottez Amazon: des achats bon marché au détriment de nos services publics». La revue a publié sur son site la liste des librairies qui paient leurs impôts et taxes, en invitant les consommateurs à les privilégier dans leurs achats de Noël.

Les services fiscaux de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de la France enquêtent sur Amazon depuis plus de trois ans. Les ministres des Finances des trois pays ont engagé une démarche commune auprès de l’OCDE pour mettre fin à cette évasion fiscale pratiquée à grande échelle par les multinationales d’Internet et des nouvelles technologies – Apple, Google, Microsoft, etc.
En novembre, le gouvernement de Sa Majesté a ainsi obligé Amazon à lui communiquer son chiffre d’affaires réel en Grande-Bretagne. Comme en France et en Allemagne, la filiale d’Amazon n’y est en effet qu’une société de services facturant des prestations (logistique, gestion de site, marketing) à la holding luxembourgeoise, qui encaisse toutes les transactions réalisées par le groupe en Europe. Amazon UK déclare ainsi un chiffre d’affaires de 300 millions de francs suisses et paie 2,7 millions de francs suisses d’impôt sur les sociétés. On est loin des 5 milliards de francs suisses de chiffre d’affaires que le géant américain a finalement dû avouer aux autorités britanniques! En France, Amazon a déclaré un chiffre d’affaires de 125 millions de francs suisses et a payé 5,9 millions de francs suisses d’impôts. Ce sont maintenant près de 240 millions de francs suisses d’arriérés d’impôts que l’Etat français réclame à Amazon, alors que son «ministre du Redressement productif» Arnaud Montebourg a salué en juin dernier l’installation, dans sa circonscription, de la troisième plateforme du groupe américain en France, à grands coups de subventions… de l’Etat français!

Si la conscience du consommateur, lorsqu’il fait son marché, est alertée devant un T-shirt «made in China» vendu 5 francs, et s’interroge à juste titre sur les conditions sociales et environnementales de sa production, il semble que pour l’instant, la conscience du même consommateur soit dans un sommeil profond lorsqu’il est devant son écran. La recherche permanente du prix le plus bas, l’une des caractéristiques de la vente en ligne de produits de toutes sortes, annihilerait-elle le cerveau? La simple question de savoir à quelles conditions des prix aussi bas et des services ultrarapides peuvent être proposés ne semble pas encore effleurer les esprits. Après les enquêtes, déjà anciennes, dénonçant les pratiques «sociales» d’Amazon, notamment dans ses entrepôts de Lehigh Valley aux Etats-Unis, enquêtes reprises et complétées par de nombreux médias européens (mais pas en Suisse jusqu’à ce jour), et maintenant ces redressements fiscaux dans plusieurs pays européens, la réalité des conditions de travail de ses salariés (intérimaires, pour la plupart) et du manque à gagner pour les Etats devrait attiser la curiosité des internautes sur ce qui se passe derrière l’écran.

Bienvenue dans le monde du Net… pas si net que ça!

PASCAL VANDENBERGHE, Directeur général, Payot Libraire

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