03/02/2013 09:45 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, matin, dimanche

Romands et Alémaniques ne partagent pas la même vision de l’aménagement du territoire

cercle.jpgIl y a deux semaines, le PDC s’est donc divisé quand il s’est prononcé sur la révision de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT), qui donne dans ce domaine des pouvoirs de contrôle plus étendus à la Confédération et prévoit entre autres le déclassement de certaines zones à bâtir: à deux contre un, les délégués du parti historique des périphéries catholiques de la Suisse ont suivi leur conseillère fédérale argovienne plutôt que leur président valaisan. Et les commentateurs d’y aller bon train sur une nouvelle expression du clivage entre romands et alémaniques. C’est vrai, les référendaires sont largement romands: le Valais, ou encore les milieux patronaux vaudois, sont en pointe de l’opposition à la nouvelle LAT. Ceci étant, la réalité est plus subtile que cela: elle est ancrée dans les expériences des uns et des autres.

Une réalité ignorée de ce côté-ci du Röstigraben est que le plateau alémanique est nettement plus peuplé que la Suisse occidentale: la pression sur les terres y est plus forte – entre Bâle, Lucerne et Winterthour, quatre millions de personnes se concentrent sur une surface plus exiguë que la Suisse romande, moitié moins peuplée. Et cela a des incidences majeures sur la manière dont le territoire s’est développé, ici et là-bas. On peut s’en convaincre de la manière suivante. Swisstopo a fort opportunément mis en ligne il y a dix jours un site de cartographie historique qui permet d’étudier la manière dont le territoire évolue (www.swisstopo.ch, onglet «voyage dans le temps»). Choisissons deux régions agricoles très comparables autour de 1950, Echallens dans le Gros-de-Vaud, et Bremgarten sur la Reuss argovienne: deux bourgs ruraux situés à quelque distance d’une grande ville. D’un côté, le chef-lieu de district croît, mais la trame villageoise, les fermes, les hameaux – le paysage, en somme – restent très reconnaissables, en 2011 comme en 1953. De l’autre, les localités explosent, les zones villas recouvrent les collines, les villages se noient dans une grande mer périurbaine, submergés par la métropole zurichoise.

Le cas argovien est peut-être extrême. Mais c’est la patrie de Doris Leuthard: la conseillère fédérale a pu expérimenter, chez elle, à quel point le laisser-faire en matière d’aménagement peut mener à des bouleversements extrêmes du cadre de vie, une expérience que les lémaniques, pour ne pas parler des autres Romands, n’ont pas vécu avec la même intensité. Ce n’est pas hasard si les deux votations cantonales qui ont confirmé le trend lancé par la Lex Weber depuis son acceptation émanaient de la métropole zurichoise (protection du paysage à Zurich, taxation de la plus-value foncière en Thurgovie). Et de cette différence d’expérience surgit peut-être une différence de vues: en Suisse romande, un changement souvent modéré, affectant un territoire plus vaste et moins peuplé, laissant les structures ancestrales en place, suscite une certaine indifférence quant aux risques de mitage lorsqu’ils sont comparés à la perte d’autonomie que la nouvelle loi suppose. En Suisse alémanique, des changements beaucoup plus brutaux, ayant dévoré les terres agricoles de régions beaucoup plus peuplées, ont pu laisser une marque beaucoup plus vive sur leurs habitants. Après tout, le fameux mètre carré par seconde de terre agricole perdue l’est avant tout dans cette région. De quoi peut-être motiver un interventionnisme plus affirmé.

PIERRE-EMMANUEL DESSEMONTET, Géographe, Fondateur de MicroGis Saint-Sulpice

 

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