17/02/2013 09:56 | Lien permanent | Commentaires (1)

Taubira, les poètes et la République

anne_bisang.jpgD’où vient cette émotion qui me fait monter des larmes aux yeux? Ce que je vois me remplit d’une force et d’un enthousiasme fulgurants qui débordent de mon visage malgré moi. C’est que la scène est rare. Une femme est debout dans la fosse, tendue sous l’effet d’une rage joyeuse et fière. Son corps s’érige compact, porté par la puissance des mots et des convictions. Pour une fois les mots qui retentissent dans l’arène politique sont ceux d’un poète. Et c’est une ministre qui les lance, de toute son âme, contre la loi du plus fort. Au cœur d’un débat pour l’égalité, – le projet de loi sur le mariage pour tous –, Christiane Taubira, garde des Sceaux, réconcilie culture et politique. Elle dit si bien le poème «Nous les gueux» tiré de «Black Label» qu’elle le chante presque.
Ce qui bouleverse comme une averse inespérée en plein désert, c’est de comprendre que les vers de Léon-Gontran Damas irriguent les veines de la ministre depuis toujours. Pas de calcul, pas de démagogie, pas d’effet de manches, mais un surgissement originel qui fait corps avec son engagement. Pas de citation stratégique soufflée par une éminence grise, mais un verbe incarné dans la générosité du partage. Pur bonheur, larmes de joie.
Avais-je oublié que l’engagement politique à gauche prenait sa source dans la révolte? Oui, mais qu’est-ce qui nous l’avait fait oublier? Un tel souffle dans une plaidoirie ne s’invente pas sur le coin d’une nappe. Encore faut-il le talent de l’empathie et le sens de l’égalité chevillés aux tripes. A défaut, les citations sonnent creux.
Ce qui émeut chez la ministre française de Cayenne, c’est d’être aussi grande que l’idéal républicain. Pour dire que les homosexuel-le-s sont des citoyen-ne-s comme les autres, elle scande le poète de la négritude. Pour rappeler que la démocratie, c’est unir les différences sous un même manteau de droits et de devoirs. Pour dire aussi que ceux qu’on laisse de côté, deviennent les gueux de la République.
Aucun poème, aucune loi n’ont éradiqué le racisme. Aucun poème, aucune loi n’éradiqueront l’homophobie. Mais forte de la culture et de la justice, l’humanité progresse contre ces fléaux. C’est cela aussi que Christiane Taubira nous a adressé. Sa victoire donne du sens au travail collectif d’un gouvernement naviguant par gros temps. Minimiser cette bataille pour l’égalité ne serait pas raisonnable tant l’archaïsme paradoxal des relations à l’autre dans le pays de la révolution de 1789, est encore manifeste. L’homophobie, le sexisme et le racisme capturent l’énergie créatrice de ce grand pays depuis trop longtemps.
Où est la représentation de la diversité dans les médias, au parlement et dans la culture? Combien de temps encore la France, figée dans une tradition patriarcale usée se privera-t-elle de tant de ressources? En affaiblissant d’un coup une homophobie franchouillarde matinée de sexisme – femmes et homosexuels traités avec le même mépris par le grand mâle cocoricant –, une brèche salvatrice vient de s’ouvrir dans le XXIe siècle français.
Le voyage de la diversité n’est pas terminé en France, mais quelle étape marquante! Après l’adoption mardi dernier par l’Assemblée nationale du projet de loi autorisant le mariage pour les personnes de même sexe, la ministre de la Justice a eu ces mots: «En définitive, ce projet de loi nous a conduits à penser autrui, à consentir à l’altérité.» Et de citer le philosophe Levinas: «Penser autrui relève de l’irréductible inquiétude pour l’autre.»
 
ANNE BISANG Metteure en scène

Commentaires

Merci Anne pour ce très beau texte à l'honneur de Madame Taubira.
Je suis subjugué par cette femme depuis ses débuts dans la vie politique. C'est une 'leadere' naturelle qui nous montre le chemin!
Bien cordialement

Écrit par : Jimmy Della Rossa | 18/02/2013

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