24/02/2013

L’avenir de la santé, c’est aussi le partenariat public-privé

LORETAN_1.jpgLes récents événements autour de l’Hôpital de la Providence à Neuchâtel ont mis en lumière un grand déficit d’information sur l’avenir du système de santé suisse. L’introduction des forfaits par cas (DRG) au 1er janvier 2012 a effectivement amorcé une mutation du paysage hospitalier suisse, générant actuellement une certaine confusion dans l’opinion publique. Le législateur fédéral a voulu créer une complémentarité entre le secteur public et le secteur privé dans l’idée que cela bénéficierait aux patients et au porte-monnaie des assurés. En les mettant en situation de concurrence, les acteurs privés et publics amélioreront l’efficience du système hospitalier dans son ensemble. En effet, cette complémentarité devrait permettre d’améliorer la couverture sanitaire des cantons et participer à la maîtrise des coûts de notre système de santé, parmi les plus chers du monde. Les expériences suédoises et allemandes ont démontré l’efficacité de cette stratégie puisque, suite à l’introduction des DRG, de nombreux hôpitaux publics se sont tournés vers des systèmes de gestion privée, la qualité des soins a été améliorée et les coûts ont été drastiquement réduits. C’est aussi l’esprit de la loi sur l’assurance-maladie LAMal 2012.


 
Cette nouvelle loi impose que les établissements hospitaliers s’assument financièrement et paient leurs investissements avec le seul tarif (baserate) négocié avec les assurances et approuvé par le canton. Chacun doit donc s’imposer une gestion optimisée, avec une politique de prix cohérente. Contrairement aux idées reçues, cette gestion n’est pas uniquement le fait des opérateurs privés; certains hôpitaux publics, par exemple celui de Winterthour, sont bénéficiaires avec des tarifs parmi les plus bas de Suisse. A contrario, Fribourg et Neuchâtel ont des déficits chroniques de plusieurs dizaines de millions par an et doivent recourir à des subventions d’intérêt général afin de combler leur déficit. Mais ces hôpitaux se remettent en question et sont confrontés à des choix difficiles – par exemple une plus grande spécialisation des établissements – pour rester concurrentiels face aux grands hôpitaux universitaires.
 
Le secteur privé, quant à lui, n’a pas d’alternative à une politique d’équilibre budgétaire et de rentabilité. Il est faux de dire qu’il cherche à s’approprier uniquement les prestations hospitalières les plus rentables laissant au secteur public les prestations qui ne rapportent rien ou peu. Les tarifs DRG ont été précisément conçus pour tenir compte de la lourdeur de chaque cas. Donc, en principe, toutes les prestations peuvent être bénéficiaires si elles sont correctement organisées. Comme il est injustifié de prétendre que la santé privée n’est qu’une «médecine de riches». Les cliniques privées sur les listes hospitalières traitent essentiellement des assurés de base et acceptent des tarifs meilleur marché que les hôpitaux publics des cantons où elles se trouvent. Et cela ne se fait jamais au détriment des collaborateurs ou de la qualité. Le marché du travail en Suisse ne permet aucun dumping salarial dans ce secteur et il manquera quelque 25 000 personnes en 2020, tous les établissements sont demandeurs. Et puis la qualité des prestations est la signature des cliniques privées sans laquelle elles ne pourraient ni inspirer confiance à de nouveaux patients ni attirer de nouveaux médecins.
 
Le débat sur le partenariat public-privé doit être largement ouvert. Il y a encore trop de clichés et d’incompréhension alors que la vision du paysage hospitalier de la nouvelle LAMal permet de garantir la qualité des soins et de stabiliser le niveau des primes d’assurance-maladie si tous les acteurs jouent le jeu.
 
Raymond Loretan, président du groupe Genolier

17/02/2013

Taubira, les poètes et la République

anne_bisang.jpgD’où vient cette émotion qui me fait monter des larmes aux yeux? Ce que je vois me remplit d’une force et d’un enthousiasme fulgurants qui débordent de mon visage malgré moi. C’est que la scène est rare. Une femme est debout dans la fosse, tendue sous l’effet d’une rage joyeuse et fière. Son corps s’érige compact, porté par la puissance des mots et des convictions. Pour une fois les mots qui retentissent dans l’arène politique sont ceux d’un poète. Et c’est une ministre qui les lance, de toute son âme, contre la loi du plus fort. Au cœur d’un débat pour l’égalité, – le projet de loi sur le mariage pour tous –, Christiane Taubira, garde des Sceaux, réconcilie culture et politique. Elle dit si bien le poème «Nous les gueux» tiré de «Black Label» qu’elle le chante presque.
Ce qui bouleverse comme une averse inespérée en plein désert, c’est de comprendre que les vers de Léon-Gontran Damas irriguent les veines de la ministre depuis toujours. Pas de calcul, pas de démagogie, pas d’effet de manches, mais un surgissement originel qui fait corps avec son engagement. Pas de citation stratégique soufflée par une éminence grise, mais un verbe incarné dans la générosité du partage. Pur bonheur, larmes de joie.
Avais-je oublié que l’engagement politique à gauche prenait sa source dans la révolte? Oui, mais qu’est-ce qui nous l’avait fait oublier? Un tel souffle dans une plaidoirie ne s’invente pas sur le coin d’une nappe. Encore faut-il le talent de l’empathie et le sens de l’égalité chevillés aux tripes. A défaut, les citations sonnent creux.
Ce qui émeut chez la ministre française de Cayenne, c’est d’être aussi grande que l’idéal républicain. Pour dire que les homosexuel-le-s sont des citoyen-ne-s comme les autres, elle scande le poète de la négritude. Pour rappeler que la démocratie, c’est unir les différences sous un même manteau de droits et de devoirs. Pour dire aussi que ceux qu’on laisse de côté, deviennent les gueux de la République.
Aucun poème, aucune loi n’ont éradiqué le racisme. Aucun poème, aucune loi n’éradiqueront l’homophobie. Mais forte de la culture et de la justice, l’humanité progresse contre ces fléaux. C’est cela aussi que Christiane Taubira nous a adressé. Sa victoire donne du sens au travail collectif d’un gouvernement naviguant par gros temps. Minimiser cette bataille pour l’égalité ne serait pas raisonnable tant l’archaïsme paradoxal des relations à l’autre dans le pays de la révolution de 1789, est encore manifeste. L’homophobie, le sexisme et le racisme capturent l’énergie créatrice de ce grand pays depuis trop longtemps.
Où est la représentation de la diversité dans les médias, au parlement et dans la culture? Combien de temps encore la France, figée dans une tradition patriarcale usée se privera-t-elle de tant de ressources? En affaiblissant d’un coup une homophobie franchouillarde matinée de sexisme – femmes et homosexuels traités avec le même mépris par le grand mâle cocoricant –, une brèche salvatrice vient de s’ouvrir dans le XXIe siècle français.
Le voyage de la diversité n’est pas terminé en France, mais quelle étape marquante! Après l’adoption mardi dernier par l’Assemblée nationale du projet de loi autorisant le mariage pour les personnes de même sexe, la ministre de la Justice a eu ces mots: «En définitive, ce projet de loi nous a conduits à penser autrui, à consentir à l’altérité.» Et de citer le philosophe Levinas: «Penser autrui relève de l’irréductible inquiétude pour l’autre.»
 
ANNE BISANG Metteure en scène

10/02/2013

La fin et les moyens

 

BALET_1.jpgA en croire ce que disait notre conseillère fédérale Doris Leuthard lors d’une conférence récente à l’EPFL, avec la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire (LAT) rien ne change mais tout sera mieux qu’avant. Le résultat sera meilleur grâce au carcan législatif de la nouvelle LAT, sensiblement plus contraignant. Mais à l’intérieur de ce nouveau cadre planificateur plus dense, les cantons et les communes resteront compétents. Et voilà! Ce n’est pas plus compliqué que cela et tout le monde a raison. Cantons et communes restent compétents, mais avec une marge de manœuvre très limitée. On appréciera le sens du raccourci saisissant, sans s’y laisser prendre toutefois.
Dans la réalité ce raisonnement impose aux décideurs, cantons et communes, un grand nombre de contraintes supplémentaires dans les décisions en matière d’aménagement du territoire. Ne citons qu’un seul effet pervers de cette LAT: le moratoire de 5 ans sur la création des nouvelles zones à bâtir. Et là ce n’est pas le Valais qui va en souffrir – il ne manque pas de terrain pour construire – mais bien les cantons qui n’ont plus de réserve et dans ces cantons, les régions qui se développent le plus.
On nous objectera que les buts poursuivis par ces contraintes sont fort louables, que le territoire est mangé chaque jour, que certains cantons sont trop laxistes, que d’autres n’ont pas prévu suffisamment de terrains à bâtir, que… Il faut préserver notre cadre de vie. Il y a évidemment du vrai dans ces affirmations. Et ce serait un comble si les buts poursuivis par une nouvelle loi n’étaient pas importants. Fort heureusement notre législateur ne nous a pas habitués à poursuivre des objectifs qui seraient indignes d’intérêt. Mais un but louable ne suffit pas encore à justifier tous les excès. Et c’est bien le problème de cette nouvelle LAT.
Elle ne résulte pas d’une pesée d’intérêts équilibrée entre différentes valeurs. Elle ne prend en compte que le paysage. D’autres valeurs comme la propriété privée, la sécurité du droit, le développement économique, le fédéralisme et les particularités cantonales, sans parler du sens de la mesure et de la proportionnalité dans la mise en œuvre bureaucratique, tout cela est allègrement sacrifié sur l’autel de la préservation du territoire. Dommage. Car il faut effectivement sans cesse veiller à améliorer notre cadre de vie. La population augmente chaque année, la mobilité modifie nos habitudes en matière de travail, de logement et de loisirs. Il en résulte des modifications de l’usage du sol qui n’est pas extensible, c’est une évidence. Mais pour prendre en compte ces éléments la nouvelle LAT pouvait et devait agir avec plus de subtilité et de mesure, dans le respect d’un ensemble de valeurs qui, avec le paysage, participent à notre qualité de vie.
Nous devons lutter contre la tendance à régler des problèmes, certes bien réels, sans se soucier des effets collatéraux et sans prendre en compte l’ensemble de notre cadre de vie. Il est vrai que la technicité des domaines s’accroît et l’avis des spécialistes nous aide à cerner les problèmes. Mais le politique et le souverain ne sont pas des spécialistes, ils voient l’ensemble des effets d’une loi. Gageons qu’ils verront que la nouvelle LAT contredit trop de valeurs qui nous sont chères, qu’on ne peut pour préserver le paysage passer par pertes et profits la propriété privée, la sécurité du droit et le fédéralisme, notamment.
 
CHANTAL BALET
Avocate et consultante valaisanne

03/02/2013

Romands et Alémaniques ne partagent pas la même vision de l’aménagement du territoire

cercle.jpgIl y a deux semaines, le PDC s’est donc divisé quand il s’est prononcé sur la révision de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT), qui donne dans ce domaine des pouvoirs de contrôle plus étendus à la Confédération et prévoit entre autres le déclassement de certaines zones à bâtir: à deux contre un, les délégués du parti historique des périphéries catholiques de la Suisse ont suivi leur conseillère fédérale argovienne plutôt que leur président valaisan. Et les commentateurs d’y aller bon train sur une nouvelle expression du clivage entre romands et alémaniques. C’est vrai, les référendaires sont largement romands: le Valais, ou encore les milieux patronaux vaudois, sont en pointe de l’opposition à la nouvelle LAT. Ceci étant, la réalité est plus subtile que cela: elle est ancrée dans les expériences des uns et des autres.

Une réalité ignorée de ce côté-ci du Röstigraben est que le plateau alémanique est nettement plus peuplé que la Suisse occidentale: la pression sur les terres y est plus forte – entre Bâle, Lucerne et Winterthour, quatre millions de personnes se concentrent sur une surface plus exiguë que la Suisse romande, moitié moins peuplée. Et cela a des incidences majeures sur la manière dont le territoire s’est développé, ici et là-bas. On peut s’en convaincre de la manière suivante. Swisstopo a fort opportunément mis en ligne il y a dix jours un site de cartographie historique qui permet d’étudier la manière dont le territoire évolue (www.swisstopo.ch, onglet «voyage dans le temps»). Choisissons deux régions agricoles très comparables autour de 1950, Echallens dans le Gros-de-Vaud, et Bremgarten sur la Reuss argovienne: deux bourgs ruraux situés à quelque distance d’une grande ville. D’un côté, le chef-lieu de district croît, mais la trame villageoise, les fermes, les hameaux – le paysage, en somme – restent très reconnaissables, en 2011 comme en 1953. De l’autre, les localités explosent, les zones villas recouvrent les collines, les villages se noient dans une grande mer périurbaine, submergés par la métropole zurichoise.

Le cas argovien est peut-être extrême. Mais c’est la patrie de Doris Leuthard: la conseillère fédérale a pu expérimenter, chez elle, à quel point le laisser-faire en matière d’aménagement peut mener à des bouleversements extrêmes du cadre de vie, une expérience que les lémaniques, pour ne pas parler des autres Romands, n’ont pas vécu avec la même intensité. Ce n’est pas hasard si les deux votations cantonales qui ont confirmé le trend lancé par la Lex Weber depuis son acceptation émanaient de la métropole zurichoise (protection du paysage à Zurich, taxation de la plus-value foncière en Thurgovie). Et de cette différence d’expérience surgit peut-être une différence de vues: en Suisse romande, un changement souvent modéré, affectant un territoire plus vaste et moins peuplé, laissant les structures ancestrales en place, suscite une certaine indifférence quant aux risques de mitage lorsqu’ils sont comparés à la perte d’autonomie que la nouvelle loi suppose. En Suisse alémanique, des changements beaucoup plus brutaux, ayant dévoré les terres agricoles de régions beaucoup plus peuplées, ont pu laisser une marque beaucoup plus vive sur leurs habitants. Après tout, le fameux mètre carré par seconde de terre agricole perdue l’est avant tout dans cette région. De quoi peut-être motiver un interventionnisme plus affirmé.

PIERRE-EMMANUEL DESSEMONTET, Géographe, Fondateur de MicroGis Saint-Sulpice

 

All the posts