21/04/2013 09:57 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’UE, offshore allemande?

 
La Croatie, qui deviendra en juillet le 28e membre de l’Union européenne, vient d’élire ses eurodéputés. Mais seul un Croate sur cinq aura jugé utile de se déranger pour un tel enjeu.
Ce chiffre est effarant pour une élection inaugurale. On l’explique dans les médias par la crise économique, les négociations interminables, les sacrifices imposés… Tout cela tient. On oublie seulement un détail: c’est que l’UE, vue des Balkans, n’existe pas. Privée de son attrait économique – subsides et emplois – elle devient transparente.
 
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Depuis le début de leur sécession d’avec la Yougoslavie, voici un quart de siècle, les Croates ont été en affaires avec l’Allemagne, leur alliée historique. C’est elle qui a imposé leur reconnaissance à rebours des usages diplomatiques en vigueur, elle qui les a financés, défendus, équipés, au mépris de la collégialité européenne. Du temps où la France était gouvernée, sous François Mitterrand, on pouvait encore entendre des protestations contre ce cavalier seul, même si cela n’entraînait aucune action concrète. Cette idylle a même été immortalisée par un hymne: «Danke Deutschland». Dans ce chef-d’œuvre de flagornerie, la souveraineté croate est fièrement présentée comme un «cher cadeau» de l’Allemagne.
 
L’UE n’a rien à voir là-dedans. En matière de relations internationales, de fait, l’UE n’a aucune consistance. Ses molles ingérences n’ont amené que faux espoirs et cruelles déceptions. Les récentes adhésions (Bulgarie, Roumanie) ont été clairement imposées par les besoins stratégiques de l’OTAN et non par les critères d’intégration européens. La politique financière de l’UE est dictée par les banques et pilotée par les cadres de Goldman Sachs. Sa gestion partiale de la crise du Kosovo est entièrement déterminée par Berlin et Washington.
 
Pourtant, lors de l’éclatement yougoslave, en 1990-1991, l’UE a eu une chance historique de s’affirmer comme puissance continentale. Elle avait encore les moyens et le prestige nécessaires pour intégrer la Yougoslavie en bloc, et rendre obsolètes du même coup ses conflits territoriaux internes qui ont entraîné des dizaines de milliers de morts. Ainsi, elle faillit patronner un règlement à l’amiable entre les trois communautés bosniaques lors des pourparlers de Lisbonne en février 1992. Mais il suffit d’un coup de fil de l’ambassadeur américain en Yougoslavie, Warren Zimmermann, au président islamiste des musulmans de Bosnie, Izetbegovic, pour que celui-ci retirât sa signature du document minutieusement négocié par le diplomate portugais Cutilheiro. Ce parjure fut le véritable détonateur de la guerre en Bosnie. Zimmermann s’est vanté dans ses mémoires de l’avoir suscité.
En laissant morceler cette fédération en micro-Etats chauvins pour ensuite les intégrer sélectivement, l’UE a discrédité l’idée même sur laquelle elle repose. La Yougoslavie était en effet son ancêtre et son prototype: un ensemble de cultures diverses soudé par un projet avant-gardiste et la volonté de mettre fin à des conflits ancestraux, un élan vers la prospérité et l’équité sociale, enfin un refus à la fois du repli ethnique et de la soumission aux puissances globales. Etat fondateur des non-alignés, la Yougoslavie indiquait, malgré ses imperfections, une voie à suivre vers l’Europe-puissance. En contribuant à son dépeçage au lieu de lutter pour son intégration, l’UE s’est avérée n’être, politiquement, qu’une filiale offshore des puissances du moment, Allemagne et Etats-Unis. Qui irait voter pour un spectre?
 
Slobodan Sespot, éditeur

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