28/04/2013

Démocratie, démagogie et autres vices

CINA_1.jpgLe lancement voici quelques jours d’une nouvelle campagne en faveur de l’élection par le peuple du Conseil fédéral est un joli coup. Tempo politique bien choisi, communication efficace. Du lourd, du simple, du percutant. Parfaitement maîtrisé et adapté au temps démocratique actuel. Mais si la tactique est bonne, qu’elle est lassante!
 
Les ressorts sont toujours les mêmes: le peuple est sage, faisons-lui confiance, il saura aiguiser son jugement face à tous les défis que nous pose notre société et en particulier les «défis» invoqués comme tels par… l’UDC. Mais les vrais défis? Les véritables enjeux? Qui en parle? Ah, oui, le concept de responsabilité en politique n’intéresse plus grand monde. Et pourtant!
 
A titre personnel, cette tactique politicienne me laisse, en plus de cette impression de déjà-vu, un goût légèrement amer. Notre démocratie est si précieuse qu’elle ne mérite en aucun cas des discours politiques réduits à des slogans. L’histoire, malheureusement, n’est ni neuve ni même surprenante.
Le grand juriste victorien et néanmoins adversaire déclaré des démocrates, Henry Sumner Maine dans son «Popular Government» dénonçait en 1885 la démocratie comme une forme de gouvernement nécessairement instable parce qu’esclave d’une opinion publique tributaire de ses pires instincts, une forme de gouvernement facilement en proie à la démagogie. Cette thèse est très en vogue actuellement en Italie, elle permet de se rassurer et d’expliquer l’ascension d’un «mouvement» étrange, celui de Beppe Grillo, qui fait de la politique en stigmatisant les élites «gérontocratiques».
 
Toutes proportions gardées, l’UDC joue le même jeu: en faisant semblant de chérir la démocratie, elle l’affaiblit, l’étrille et la laisse aller vers les dérives qui la guettent à chaque instant. Pour quels effets?

1. Nous aurons sept ministres en perpétuelle recherche (électorale) du consensus comme raccourci vers l’acquisition du pouvoir. Et qui dit recherche de ce type-là de consensus (par opposition au consensus entendu au sens de trouver une solution concertée réellement et respectueuse des avis de chacun) dit simplification des enjeux, perte de responsabilité face à de vraies nécessités tant structurelles que sociétales ou économiques et affaiblissement du spectre du discours politique.

2. Nous assisterons inéluctablement à une dilution de la notion de respect des minorités. Gouvernée par le nombre, la minorité restera silencieuse: elle n’aura plus l’appui de l’exécutif. Le fait de «réserver» des sièges à des «Latins» ne changera rien à l’affaire.

3. Ce mode d’élection personnifiera à outrance le discours politique. On ne votera plus sur des idées, mais sur des têtes, des «bêtes médiatiques». Ce qui favorise les personnalités déjà connues ou maîtrisant parfaitement le langage si ce n’est lisse, du moins immédiatement assimilable, donc dénué de ces aspérités nécessairement liées à la sincérité et au fait de porter une vraie responsabilité.

4. Aujourd’hui, c’est l’échiquier politique suisse qui définit la composition du Conseil fédéral. Cela crée l’équilibre parfait avec des exécutifs cantonaux élus par le peuple. Le risque de transposer une réalité cantonale au niveau fédéral mine l’essence même de la cohésion fédérale au sens helvétique du terme.
Au-delà de ces considérations, la question essentielle reste: est-ce vraiment ce que nous voulons? Une Suisse incarnée par sept personnes? Ne sommes-nous pas tous ensemble la Suisse? Pour paraphraser Ben, «La Suisse n’existe pas». Avec nous tous, oui.
 
Jean-Michel Cina, chef du Département valaisan de l’économie, de l’énergie et du territoire

21/04/2013

L’UE, offshore allemande?

 
La Croatie, qui deviendra en juillet le 28e membre de l’Union européenne, vient d’élire ses eurodéputés. Mais seul un Croate sur cinq aura jugé utile de se déranger pour un tel enjeu.
Ce chiffre est effarant pour une élection inaugurale. On l’explique dans les médias par la crise économique, les négociations interminables, les sacrifices imposés… Tout cela tient. On oublie seulement un détail: c’est que l’UE, vue des Balkans, n’existe pas. Privée de son attrait économique – subsides et emplois – elle devient transparente.
 
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Depuis le début de leur sécession d’avec la Yougoslavie, voici un quart de siècle, les Croates ont été en affaires avec l’Allemagne, leur alliée historique. C’est elle qui a imposé leur reconnaissance à rebours des usages diplomatiques en vigueur, elle qui les a financés, défendus, équipés, au mépris de la collégialité européenne. Du temps où la France était gouvernée, sous François Mitterrand, on pouvait encore entendre des protestations contre ce cavalier seul, même si cela n’entraînait aucune action concrète. Cette idylle a même été immortalisée par un hymne: «Danke Deutschland». Dans ce chef-d’œuvre de flagornerie, la souveraineté croate est fièrement présentée comme un «cher cadeau» de l’Allemagne.
 
L’UE n’a rien à voir là-dedans. En matière de relations internationales, de fait, l’UE n’a aucune consistance. Ses molles ingérences n’ont amené que faux espoirs et cruelles déceptions. Les récentes adhésions (Bulgarie, Roumanie) ont été clairement imposées par les besoins stratégiques de l’OTAN et non par les critères d’intégration européens. La politique financière de l’UE est dictée par les banques et pilotée par les cadres de Goldman Sachs. Sa gestion partiale de la crise du Kosovo est entièrement déterminée par Berlin et Washington.
 
Pourtant, lors de l’éclatement yougoslave, en 1990-1991, l’UE a eu une chance historique de s’affirmer comme puissance continentale. Elle avait encore les moyens et le prestige nécessaires pour intégrer la Yougoslavie en bloc, et rendre obsolètes du même coup ses conflits territoriaux internes qui ont entraîné des dizaines de milliers de morts. Ainsi, elle faillit patronner un règlement à l’amiable entre les trois communautés bosniaques lors des pourparlers de Lisbonne en février 1992. Mais il suffit d’un coup de fil de l’ambassadeur américain en Yougoslavie, Warren Zimmermann, au président islamiste des musulmans de Bosnie, Izetbegovic, pour que celui-ci retirât sa signature du document minutieusement négocié par le diplomate portugais Cutilheiro. Ce parjure fut le véritable détonateur de la guerre en Bosnie. Zimmermann s’est vanté dans ses mémoires de l’avoir suscité.
En laissant morceler cette fédération en micro-Etats chauvins pour ensuite les intégrer sélectivement, l’UE a discrédité l’idée même sur laquelle elle repose. La Yougoslavie était en effet son ancêtre et son prototype: un ensemble de cultures diverses soudé par un projet avant-gardiste et la volonté de mettre fin à des conflits ancestraux, un élan vers la prospérité et l’équité sociale, enfin un refus à la fois du repli ethnique et de la soumission aux puissances globales. Etat fondateur des non-alignés, la Yougoslavie indiquait, malgré ses imperfections, une voie à suivre vers l’Europe-puissance. En contribuant à son dépeçage au lieu de lutter pour son intégration, l’UE s’est avérée n’être, politiquement, qu’une filiale offshore des puissances du moment, Allemagne et Etats-Unis. Qui irait voter pour un spectre?
 
Slobodan Sespot, éditeur

14/04/2013

Politique familiale: libre cours à l’imagination!

cercle,matin,dimancheAinsi donc, le 3 mars dernier, les cantons ont, à la différence du peuple, refusé le nouvel arrêté fédéral sur la politique familiale. J’aurais aimé que le peuple fût du même avis que les cantons mais ces derniers – dans leur majorité – ont au moins évité une triste dérive. Merci!

Commençons par calmer les esprits! Malgré le vote négatif, reste dans la Constitution fédérale le texte suivant: «Dans l’accomplissement de ses tâches, la Confédération prend en considération les besoins de la famille. Elle peut soutenir les mesures destinées à protéger la famille» (art. 116 al. 2). Le vote n’a pas porté atteinte à ce principe général ancré dans la Constitution fédérale depuis de longues années. En réalité, ce que le NON du 3 mars a obtenu, c’est d’empêcher la suppression du droit au respect des différences culturelles cantonales. L’organisation de la vie de tous les jours n’est pas la même dans un petit canton ou dans un grand canton, dans un canton-ville ou dans un canton plus campagnard. A l’intérieur même d’un canton, les communes rurales et les communes urbaines n’ont pas non plus les mêmes besoins ni les mêmes désirs. Sans parler des aspirations profondes des citoyens!

L’article constitutionnel refusé voulait faire passer sur le pays le rouleau compresseur du bonheur uniforme, avec le garde-chiourme fédéral pour ceux qui auraient eu quelque velléité d’indépendance. La grande chance de la Suisse, c’est de conserver ces creusets sociaux que sont les cantons. C’est à ceux-ci et à eux seulement, par l’intermédiaire de leurs parlementaires et de leurs citoyens, qu’il appartient de décider s’ils veulent contribuer à organiser les familles d’une certaine manière, s’ils veulent prévoir des structures extrafamiliales et parascolaires. C’est aux cantons de décider s’ils entendent déléguer une telle tâche à leurs communes. La démocratie de proximité est de loin la meilleure forme de gestion communautaire en particulier quand il s’agit de domaines aussi marqués par les traditions culturelles que l’organisation de la famille, de la vie professionnelle et de l’école. Dans une certaine mesure aussi, la recherche d’une forme propre d’organisation implique un effort de collaboration entre travailleurs et employeurs. Un tel effort peut favoriser parfois une bonne collaboration et une bonne entente.

En deux mots, l’article constitutionnel refusé contenait à peu près tous les défauts typiques de la manie centralisatrice: l’uniformité du bonheur, la castration de l’imagination, la mendicité fédérale, le populisme des promesses d’argent public, l’encouragement à la paresse.

La Suisse est un pays affichant un des meilleurs taux d’inventivité et de créativité. Nous le devons sans aucun doute au fédéralisme, donc à la nécessité de trouver dans beaucoup de domaines des solutions adaptées à des situations cantonales différentes.

Maintenant que le danger d’uniformisation fédérale a été écarté, à chaque canton de reprendre le flambeau s’il l’estime utile. Quelques-uns – Vaud par exemple – ont d’ailleurs déjà prévu des mesures en matière parascolaire.

Il serait toutefois judicieux de se demander si l’intérêt des enfants n’est pas mieux protégé par des mesures favorisant la réinsertion professionnelle de celui des parents qui aurait consacré plusieurs années à l’éducation de ses enfants que par des mesures incitant les parents à confier à des tiers la surveillance et l’éducation de ces mêmes enfants. Le vote négatif du 3 mars est peut-être une chance!

SUZETTE SANDOZ, Ex-conseillère nationale libérale vaudoise

07/04/2013

La SSR ne doit pas imiter la presse écrite sur ses plates-formes numériques

Hammer_Daniel.jpgLe Conseil fédéral adoptera prochainement la nouvelle concession de la SSR, qui définira les contours de l’offre que cette dernière pourra proposer sur Internet, les smartphones et les tablettes numériques. Pendant de nombreuses années, cette question a opposé la SSR à la presse écrite, raison pour nous d’y revenir alors que le gouvernement s’apprête à édicter de nouvelles règles du jeu.

Le paysage médiatique traverse une profonde mutation technologique depuis l’avènement d’Internet, l’essor de la téléphonie mobile et l’apparition des tablettes. Si, de par le passé, radio, télévision et presse écrite disposaient de technologies et de canaux de diffusion propres permettant de distinguer clairement les offres de chacun, ces temps sont révolus: le digital est devenu un espace convoité par tous.

Pour la presse écrite, la stratégie numérique initiale a consisté à offrir un accès gratuit aux contenus des journaux en ligne, afin de développer une forte audience susceptible de générer des recettes publicitaires conséquentes. La multiplication de l’offre de contenus et la fragmentation des audiences ont cependant entraîné une érosion des recettes publicitaires. Rien que pour la presse écrite, l’effondrement de celles-ci (-20% de revenus pour la presse suisse entre 1998 et 2010) a rendu caduc le «tout gratuit sur Internet»: demain, pour s’offrir un avenir pérenne, les journaux devront miser sur des offres payantes.

La presse écrite a plus d’un atout dans son jeu pour réussir cette mue: malgré les bouleversements structurels de la branche, son nombre de lecteurs reste très stable (89% de la population suisse lit régulièrement un journal ou un magazine). La presse écrite fournit quotidiennement un service de qualité indispensable au fonctionnement de nos institutions démocratiques. Elle joue un rôle prépondérant pour assurer la couverture de la vie politique fédérale, cantonale et locale, rendre compte des faits de la société civile et de l’actualité culturelle et sportive. De plus en plus d’études montrent que le lecteur est prêt à bourse délier pour accéder aux contenus des publications auxquelles il accorde sa confiance. Loin d’être un phénomène de mode, le passage aux modèles payants sur le numérique est une tendance de fond et la Suisse, de par l’extraordinaire diversité de sa presse, pourrait être pionnière dans ce domaine.

C’est précisément là que la définition de ce que la SSR a le droit de proposer sur Internet revêt une importance cruciale: si la SSR, financée par la redevance, était autorisée à fournir une offre identique à celle de la presse sur Internet – c’est-à-dire orientée vers le texte et prenant la forme d’un journal en ligne – elle entrerait en concurrence frontale avec les médias privés: en offrant des contenus gratuits similaires à ceux des journaux sur Internet, elle empêcherait la commercialisation des contenus digitaux par la presse écrite et priverait celle-ci des ressources indispensables à son avenir.

Les nouvelles technologies (dont la TV hybride) offrent des occasions uniques à la SSR de valoriser ses contenus audiovisuels de qualité. La SSR doit pouvoir décliner ceux-ci sur ses plates-formes digitales pour répondre à l’attente légitime du public qui souhaite les consulter à toute heure et partout. La SSR doit chercher à exceller dans l’image et le son, ses cœurs de métier, mais pas à se muer en pâle imitatrice des journaux en menaçant la presse écrite sur ses propres terres, avec l’argent public de la redevance qui plus est.

Daniel Hammer, Secrétaire généralde Médas Suisse, association des médias privés romands.

 

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