26/05/2013

Le dialogue, socle de la prospérité suisse

pascal_broulis.jpgEn principe, les trains qui partent à l’heure n’attirent pas l’attention. Depuis quelques mois pourtant l’un d’eux intrigue. La prospérité suisse contraste avec la déprime économique de grands voisins européens. Cette prospérité dure et une question revient dans les médias et dans les débats: «Comment se fait-il que nous allions si bien?»
Autant le dire tout de suite, voilà une question qu’il est, en tant qu’élu, agréable de s’entendre poser. Il n’est pas pour autant simple d’y répondre. D’une part parce que je crois qu’on est rarement bon juge de son succès («son» collectif bien sûr). D’autre part, les causes de ce succès sont nombreuses, ce qui rend son analyse difficile. Enfin, il faut se garder de se rengorger: la réussite économique n’est jamais acquise, elle demeure toujours en construction.
Avec un peu de recul, j’aimerais quand même mettre en avant une singularité helvétique que je considère comme un très gros atout. C’est notre pratique constante du dialogue, institutionnalisée et intégrée à tous les niveaux.
Des Municipalités au Conseil fédéral, en passant évidemment par les Conseils d’Etat, nous ne connaissons pas d’exécutifs où l’on a raison tout seul. Ici, pas de gouvernement de pensée unique. L’autre bord politique est toujours présent. Et la plupart du temps les autres bords, car il y a plusieurs partis. Dans tous les débats la diversité des avis est ainsi assurée. La même diversité se retrouve dans toutes les commissions, qu’elles examinent l’aménagement d’un carrefour de village ou l’adaptation d’une loi fédérale. Et dans les Parlements, c’est encore sur des avis divergents qu’il faut arriver à bâtir des majorités et à trouver des consensus.
Ce dialogue se poursuit dans la population. Oui, les Suisses sont souvent appelés aux urnes, mais ils s’y rendent du coup sans émotion exagérée. Pour utiliser un mot à la mode, un référendum est quelque chose de «normal», comme une initiative ou un vote constitutionnel d’ailleurs. Ce qui permet au citoyen de se concentrer sur la question posée et d’y répondre sereinement sans la confondre avec un vote de confiance ou de défiance envers ses élus.
Le dialogue est tout aussi incontournable entre les différents niveaux institutionnels. Reposant sur la décentralisation des pouvoirs, le fédéralisme impose à la Confédération de prendre en compte l’avis des cantons. De même, ceux-ci doivent maintenir des canaux de discussions ouverts avec leurs communes. Et comme nul ne peut prétendre fonctionner tout seul, il faut encore s’entendre et collaborer entre communes voisines et entre cantons. Je n’oublierai enfin pas le dialogue social, qui incite patrons et employés à se considérer aussi comme des partenaires et pas seulement comme des adversaires.
Certes, tout cela fait beaucoup de discussions, n’évite pas toutes les incompréhensions et peut être assez lent. Mais l’immense avantage de cette construction de «bas en haut» est de privilégier des solutions équilibrées. Et lorsqu’on vote, les résultats du vote sont respectés car chacun, auparavant, a pu se faire entendre. En fin de compte, c’est la cohésion du pays qui y gagne.
Il ne s’agit pas de vanter ce fonctionnement comme un modèle. Il est le fruit d’une histoire propre à la Suisse. Mais je suis certain qu’il nous convient bien. Tant que nous saurons animer et renouveler ces multiples dialogues nous tirerons notre épingle du grand jeu mondial.

PASCAL BROULIS, Conseiller d’Etat vaudois

19/05/2013

Le pape François suscite des attentes mal placées

cercle, dimancheLa démission d’un pape et l’élection d’un autre ont mis sur le devant de la scène cette fonction, son image, des attentes et… bien des idées reçues. Ce sont surtout les attentes mises en lui qui m’impressionnent. D’un côté, je m’en réjouis, bien sûr: si dans un monde déboussolé et souvent inquiet on pense pouvoir trouver quelque chose du côté de l’Eglise, je ne vais pas m’en plaindre. Après tout beaucoup se rendent compte que, pour faire quelque chose avec notre vie humaine, les traditions religieuses peuvent avoir des ressources que l’on ne trouve pas ailleurs. Mais ces attentes sont souvent mal placées, et j’en montre quelques exemples.

1. Le despote.
On semble voir dans le pape une sorte de despote qui pourrait à sa guise changer dans l’Eglise ce qui dérange les uns ou les autres (c’est-à-dire tout et son contraire). Non seulement il serait difficile pour un seul homme – même aidé par Dieu – de satisfaire toutes ces attentes contradictoires, mais il n’en a pas le droit et en est bien conscient. Comme le dit une publicité (pour une montre dont je ne cite pas la marque): «On ne possède jamais une ***, on la garde seulement pour la génération suivante.» C’est un peu ça que fait le pape, en présentant la montre qu’il a reçue de manière que chaque génération puisse y lire l’heure. Et il ne le fait pas tout seul! Nos frères protestants ne sont pas les seuls à trouver ridicule que l’on mette le pape à la place de Dieu pour en attendre tout. Il me semble que moins on connaît l’Eglise, plus on surestime la fonction du pape, et à travers elle ce que peut faire l’Eglise. Ce n’est d’ailleurs pas que du pape que l’on attend toutes sortes de choses contradictoires…

2. Il est toujours infaillible?
Si on attend tellement du pape, c’est aussi parce qu’on se méprend sur l’infaillibilité. Les catholiques n’ont pas à croire que le pape parle toujours avec une certitude absolue. Le dogme de l’infaillibilité pontificale a été proclamé en 1870. Auparavant des théologiens disaient, sur toutes sortes de sujets, qu’on ne pouvait changer une décision du pape. En 1870 on a bien décrit le cadre strict de l’infaillibilité, elle a été invoquée une seule fois depuis lors, en 1950, lorsque le pape Pie XII a défini le dogme de l’Assomption. C’était un acte personnel, mais suivant un développement théologique d’un millénaire et demi, et au terme d’une enquête dans tous les diocèses du monde. Ce n’est pas le genre de décision qui arrive tous les jours… Evidemment cela ne signifie pas non plus qu’on n’écoute le pape que lorsqu’il use de l’infaillibilité.

3. «L’Eglise pour les pauvres»: ça concerne qui?
Quand on entend que le pape François a parlé d’une Eglise pauvre pour les pauvres, on pense aux «richesses du Vatican», et ce que l’on donne comme exemples sont des monuments ou des œuvres d’art. On ne suggère jamais que la Suisse pourrait vendre ses musées ou le château de Chillon pour aider les victimes de catastrophes. Certes le pape François pense à lui-même et à son cadre de vie. Mais, quand il dit «l’Eglise», il pense à tous ses membres. On peut se rappeler ce que disait le pape Jean-Paul I cinq jours avant la fin de son bref pontificat: «Rome sera une vraie communauté chrétienne si Dieu y est honoré non seulement par l’affluence des fidèles dans les églises, non seulement par la vie privée vécue moralement, mais encore par l’amour pour les pauvres.» Cela ne changerait pas que la vie de l’Eglise, mais aiderait l’équilibre du monde et la survie de la planète.

Mgr CHARLES MOREROD, Evêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg

12/05/2013

De la musique pour transcender le désespoir

ARDITI_1.jpgDes laissés-pour-compte, il y en a dans chaque société, bien sûr. Mais dans les zones de conflit, les inégalités touchent des groupes entiers de population et prennent un caractère tragique. C’est le cas au Proche-Orient, dans les territoires occupés de Palestine, pour des motifs que chacun connaît. C’est aussi le cas en Israël, pays d’une vitalité économique et scientifique extraordinaires, et qui a aussi ses laissés-pour-compte. Ils se trouvent dans la population palestinienne de nationalité israélienne, mais aussi dans les populations juives, chez les Falachas, d’origine éthiopienne, dans certains groupes d’émigrés, et simplement chez ceux qui, comme chez nous, se retrouvent un jour au bord du chemin.

Ces inégalités des chances sont particulièrement douloureuses chez les enfants, pour qui le problème le plus aigu n’est pas économique, mais touche au regard désabusé qu’ils portent sur la vie et ses injustices.

Comment leur éviter les dérives du désespoir? Comment les aider à acquérir une dignité? Rien, jamais, ne remplacera la proximité familiale. Mais si la famille, justement, est absente? Ou désemparée?

L’éducation musicale constitue une réponse possible à ces drames multiples. Elle propose à l’enfant le goût de l’effort. Elle lui offre l’occasion du dépassement de soi. Elle lui permet de baigner dans l’harmonie que constitue la musique. Elle lui permet, surtout, de prendre le chemin de l’espoir.

La Fondation Les Instruments de la Paix-Genève œuvre dans ce sens au Proche-Orient. Elle le fait des deux côtés de la frontière, sans discrimination d’origine ou de religion.

Dans les Territoires occupés de Palestine, elle soutient le réseau national des Conservatoires de musique, en partenariat avec le Conservatoire de musique de Genève et la Haute Ecole de musique de Genève. Ses actions sont multiples: envoi de professeurs, financement d’instruments et d’infrastructures, invitations de groupes d’élèves en Europe, etc. Le dernier projet en cours est la création d’un centre de réparation, d’entretien, et de fabrication d’instruments à cordes, tant pour la musique occidentale qu’orientale. Le nouveau centre, The Instruments for Peace Workshop, se trouve au sein du Conservatoire de Bethlehem. Seul du genre en Palestine, il aura pour mission de servir le monde musical sur l’ensemble du territoire. Il aura aussi pour but de donner à la vie musicale de Palestine une autonomie.

En Israël, la fondation soutient l’ensemble des activités musicales d’une école située à Petah Tikvah, dans la banlieue de Tel-Aviv, où près de trois cents élèves juifs, venant de milieux défavorisés ou de familles brisées, se reconstituent, qui en faisant du théâtre, qui de l’horticulture, qui de la musique (du rock, surtout).

En Israël encore, près d’Haïfa, à Shafa’amr, un conservatoire de musique s’adresse à une population exclusivement formée de citoyens israéliens d’origine palestinienne, musulmans ou chrétiens. Cette école manque de tout sauf de courage. Avec les moyens du bord, elle a constitué un orchestre de chambre fort d’une quinzaine d’élèves, une démarche qui force l’admiration. Notre fondation évalue une aide appropriée, qui débutera à la rentrée d’automne, sous diverses formes.

Ce qui frappe, partout, c’est l’impact de l’éducation musicale sur les résultats scolaires. Chaque fois, ils s’améliorent de façon spectaculaire. A Petah Tikvah, le taux de réussite au baccalauréat a passé, en quelques années, de 11 à 60%. A Gaza, à Ramallah, partout, la réussite scolaire vient en complément naturel de l’éducation musicale.

La force et la grâce qu’apporte l’éducation musicale structurent les enfants. Elles leur donnent de la fibre morale. Elle les mène à la dignité.

Matin Arditi, Président de la Fondation de la Paix-Genève. Ambassadeur de bonne volonté de l'UNESCO.

05/05/2013

Marcher le nez au vent

anne_bisang.jpg

Comme pour le droit de vote des femmes, on s'étonnera bientôt en France de l'adoption tardive du mariage pour tous. Ebahis, nos petits enfants liront les coupures de presse de notre époque et les orages entourant cet épisode tumultueux, parfois haineux, de l'histoire. Et si la principale conquête du mariage pour tous était tout l'inverse des images d'actualité: une bienfaisante détente dans une collectivité réconciliée ?

 

Depuis que la République française a décidé d'envelopper tous ses enfants dans la même bannière d'égalité et de fraternité, des milliers de petits enfants arc-en-ciel (vivant avec des parents homos) sont aujourd'hui protégés. Grâce à cet abri législatif, ils peuvent regarder les yeux dans les yeux et à égalité, leurs camarades. 

La loi Taubira libère aussi l'entourage des personnes homosexuelles qui ressent souvent avec violence la stigmatisation d'un proche en raison de son orientation sexuelle. Cette situation peut engendrer de la honte, du rejet ou du déni porteur de drames.

 

Les "anti" qui défilent encore ce dimanche contre l'égalité des droits et pour une conception de la famille réduite à sa dimension biologique, l'ont sans doute compris: la cause homosexuelle est une proche cousine de l'émancipation des femmes. D'où la hargne conjuguée de conservateurs et d'intégrismes religieux de tout poil. Car le son des délicats escarpins endimanchés battent le pavé en cadence avec les bottes cloutées d'un conservatisme douteux. Le droit des femmes à disposer librement de leurs corps, à interrompre une grossesse non désirée, à travailler hors du foyer pour assurer leur indépendance économique devient un enjeu majeur. En Suisse, on devra voter pour freiner de graves régressions. Par exemple, l'abolition du remboursement de l'IVG aurait des conséquences dramatiques pour des jeunes femmes sans soutien financier, contraintes à des maternités forcées. La fiscalité devient une nouvelle arme de guerre contre les femmes: des avantages fiscaux sont envisagés pour encourager les mères à retourner à leurs fourneaux. Quant aux mères divorcées qui choisissent la garde partagée dans notre pays, elles sont honteusement piégées par une fiscalité qui les appauvrit, car elle avantage le revenu le plus élevé, généralement celui du père. 

 

De l'Espagne où elles vivent, des amies me le disent: depuis l'adoption du mariage gay, la société espagnole a évolué en profondeur. Contrairement à la prophétie de Frigide Barjot, qui voyait du sang éclabousser la loi Taubira, cette conquête humaniste semble dispenser des ondes positives et bienfaisantes. Les discriminations reculent, les militants tendent à replier leurs drapeaux. Est-ce le signe de la disparition prochaine d'une classification datant du milieu du 19ème siècle ? Hétérosexuel et homosexuel sont en effet deux termes qui obéissent à des catégories récentes en regard de l'Histoire et qui hiérarchisent les relations humaines.

 

 

L'égalité des droits désamorce la violence de ce système. Une violence homophobe entretenue par une conspiration du silence, mise en évidence avec force dans le clip d'Indochine. Un film parfaitement cohérent et dénonciateur de Xavier Dolan.

 

Il n'existe plus de citoyen de deuxième zone en regard de l'orientation sexuelle au sein de la République française. Désormais, des hommes et des femmes, selon la belle image des gens du désert, peuvent enfin marcher le nez au vent.

 


ANNE BISANG, Metteure en scène

All the posts