28/07/2013

Si j’étais président

SAVARY.jpgDe là où j’écris cette chronique, la crise se ressent à chaque coin de rue, dans les boutiques vides, les restaurants désertés, les structures touristiques inoccupées. L’Europe du Sud souffre, comme si le soleil qui caresse la mer et les campagnes restait à jamais voilé.

Cette morosité contraste avec les récents chiffres de croissance publiés pour la Suisse. Alors que tous les pays qui nous entourent stagnent, voient le chômage augmenter, et leur jeunesse se désespérer, nous affichons une santé économique insolente. Oui, insolente, car ces résultats tombent à un moment où non seulement le monde traverse les tempêtes mais où tout ce qui a toujours été considéré comme les clés de notre succès est en train de vaciller. Le secret bancaire n’en finit plus de mourir, nos régimes fiscaux spéciaux vont, à terme, devoir disparaître, les élites traditionnelles qui régentaient le pays sont en crise… Du coup, posons-nous la question: et si l’alarmisme qui sonne après chaque banderille contre le secret bancaire ou notre attractivité fiscale était injustifié? Et si la recette de notre succès se cachait ailleurs?

Dans quelques jours, le président de la Suisse, Ueli Maurer, va faire la tournée du pays, pour fêter le 1er Août, comme un général qui inspecte la frontière et encourage ses troupes. Il pourrait dès lors nous montrer cet horizon: la Suisse va bien parce qu’elle investit, dans les infrastructures, les services publics, dans la formation et la mobilité des étudiants. Elle va bien parce que nous avons su diversifier notre tissu économique. Un tissu économique dont la trame est composée tant d’industries que d’entreprises de services et de nouvelles PME. Il pourrait relever notre capacité de nous ouvrir aux marchés extérieurs tout en sachant protéger nos savoir-faire. Et saluer l’exigence de solidarité que la population a manifestée régulièrement pour les plus faibles, les plus malades ou les plus âgés. Il devrait inviter à consolider le partenariat social.

Il pourrait aussi nous dire, notre président, que ce succès se fragilisera s’il n’est pas mieux partagé et les richesses mieux réparties. Que le sentiment d’injustice monte non pas parce qu’il y a trop d’étrangers ou qu’on craint les Croates, mais quand les loyers sont trop hauts et les salaires trop bas. Il devrait avoir une pensée pour toutes celles et tous ceux qui travaillent trop, en perdent la santé et parfois la vie.

Il aurait à cœur de nous rappeler que nous avons toujours su accueillir les personnes persécutées pour leurs idées ou leurs actes par les pouvoirs en place. Que nous l’avons fait pour Mme de Staël, qui narguait la France depuis Coppet, ou pour la fille de Joseph Staline, cachée dans un couvent de Suisse centrale, pour des centaines de personnes cherchant l’asile parce qu’elles refusaient de se taire. Il nous dirait alors qu’on ne plie pas devant des puissants qui bafouent l’Etat de droit et que, du coup, il n’y a pas de raison qu’on n’offre pas protection à Edward Snowden, bloqué depuis trois mois dans un aéroport de Moscou. Que la Suisse n’est pas un espace de transit, mais un lieu d’accueil et de passage.

Géraldine Savary, conseillère aux Etats (PS/VD)

21/07/2013

Glace au fendant et autres turpitudes estivales

CINA_1.jpgIl y a quelque temps, un très grand chef autrichien m’expliquait sa recette du succès: «Be different or die». Simple, percutant et apparemment efficace. Rentré en Valais, effaré par les constantes alarmes émanant de notre tourisme, de notre hôtellerie, de notre secteur de la construction, j’ai essayé de réellement «prendre un peu de hauteur» – ce qui, soit dit en passant, n’est pas complètement impossible en Valais.

Poussant à l’extrême la réflexion marketing, je me suis demandé si nous pouvions, nous les Valaisans, nous penser comme étant réellement différents en tout de tous les autres? Et, si oui, si telle ne devait pas être notre voie vers la réussite.

Evidemment, nous sommes différents. Chez nous, vous pouvez acheter de la glace au fendant ou vous faire un passeport valaisan, tout ça au premier degré. Vous croiserez des chasseurs amoureux des bêtes et nous devons être le seul canton suisse à ne pas avoir de femme cheffe d’un service de l’administration. Aussi, nous sommes de sacrés batailleurs. Nous aimons la lutte, la vraie. Plus précisément, les Valaisans s’intéressent plus à la lutte elle-même qu’à sa conclusion. En clair, la beauté du geste est plus importante que la victoire finale… Christian Constantin, président du FC Sion, très controversé en Suisse mais très apprécié en Valais, a très bien compris ce principe: lors de son combat contre la FIFA et les autorités suisses du football, il n’a rien gagné, mais, chez nous, on parle encore du prestige de sa bataille. A tel point qu’il peut aisément prétendre au titre de «héros valaisan». Oui, même s’ils perdent à la fin, nos vrais champions doivent savoir combattre. La règle vaut aussi bien pour le cardinal Schiner que pour Farinet le hors-la-loi. Et même pour les (tardifs) fers de lance de la lutte acharnée contre la révision de la loi sur l’aménagement du territoire, perdue d’avance. Nous luttons, et plus souvent contre quelque chose que pour quelque chose. Nous défendons nos intérêts, ouvertement, effrontément. Chez nous, pas de demi-mesure, pas de robinet d’eau tiède. Le problème, c’est qu’il faut bien parfois nous poser la question de l’effet de ces gesticulations…

C’est clair, nous pouvons donc considérer que nous sommes différents. Mais sommes-nous réellement différents en tout? Non, bien sûr. 99,6% des automobilistes valaisans attachent leur ceinture de sécurité. Les Valaisans préfèrent le vin à la piquette, comme tout le monde, et il n’y a pas chez nous plus de chauffards que partout ailleurs. Et, si on cherche bien, on arrive même dans les supermarchés du canton à trouver du Cenovis à côté du rayon raclette… Rien que de très normal. Le «Sonderfall» valaisan n’existe pas.

Est-ce donc que nous serions comme tous les autres? Là aussi, pas tout à fait. Par exemple, Grisons et Tessinois défendent aussi leurs intérêts à Berne. Ils le font même avec un joli succès, souvent plus éclatant que les nôtres. Une conseillère fédérale me donna un jour son interprétation de ce désolant état de fait: «Ils font moins de bruit!» C’est aussi simple que cela… A force de vouloir être différents en cultivant ce que nous ne sommes pas, nous risquons de perdre sur toute la ligne. Alors, marketing ou pas, notre atout reste d’être vrais et réels: un canton comme un autre, conscient de sa valeur et du chemin qu’il nous reste à parcourir pour être au top!

Jean-Michel Cina, Conseiller d'Etat valaisan

14/07/2013

Ne bradons pas nos avantages concurrentiels!

Hammer_Daniel.jpgLa Suisse vient d’être sacrée championne mondiale de la compétitivité. Alors que nos voisins s’enfoncent dans un marasme économique sans fin, nous connaissons une réussite éclatante que beaucoup nous envient: notre chômage et notre dette sont faibles et notre PIB croît quand celui de la zone euro se contracte. L’un des principaux avantages concurrentiels de notre économie réside dans son marché de l’emploi flexible et ouvert. Malheureusement, deux initiatives émanant des syndicats et de la gauche menacent gravement nos atouts.

Le peuple se prononcera prochainement sur l’initiative «1:12 – Pour des salaires équitables» qui exige que, dans une même entreprise, aucun employé ne gagne moins en un an que ce que le salarié le mieux payé perçoit en un mois.
 
Les critiques contre les salaires dits excessifs de certains managers ont évidemment leur place dans le débat public, mais elles ne sauraient justifier un interventionnisme étatique aussi grave dans le secteur privé: si l’initiative était acceptée, la Suisse deviendrait le pays le plus restrictif du monde en matière de politique salariale du secteur privé. Dans le contexte hyperconcurrentiel qui est le leur, les entreprises sont contraintes d’offrir aux cadres qu’elles espèrent attirer dans leur top management des salaires correspondant à ce qui se pratique ailleurs. Il serait dès lors naïf de penser que, pour respecter le ratio de l’initiative, les bas salaires seront augmentés et les hauts salaires diminués: pour rester compétitives tout en respectant le ratio 1:12, nos sociétés n’auraient d’autre choix que d’engager les hauts cadres dans des structures établies à l’étranger (où cette norme ne s’appliquera pas) et d’externaliser, voire de délocaliser les activités à bas salaire pour soustraire celles-ci du calcul. Les bas salaires – que l’initiative entend protéger – seraient paradoxalement durement touchés par cette mesure.
 
L’autre attaque frontale contre le modèle suisse est incarnée par l’initiative du salaire minimal de 22 fr. de l’heure ou Fr. 4000 fr. par mois. Ce salaire minimal correspond à 76% d’un salaire moyen suisse, là où, en France, pays pourtant résolument progressiste, il ne représente que 60% du salaire moyen français. En Grande-Bretagne, ce rapport chute même à 46%, au Japon à 38%.
 
Dans bon nombre de branches, cette initiative entraînerait une hausse brutale des charges salariales et, partant, une diminution de la compétitivité des entreprises concernées. En raison de leurs spécificités, les secteurs du tourisme et du commerce de détail n’échapperaient pas à des vagues de licenciements. Quant à l’exportation, qui souffre déjà du franc fort, elle devrait délocaliser une partie de sa production à l’étranger.
 
Le salaire minimal pénaliserait les employés les moins qualifiés en condamnant ceux-ci au chômage de longue durée, alors qu’aujourd’hui, la Suisse connaît un chômage structurel historiquement bas. L’initiative toucherait là aussi de plein fouet les personnes qu’elle entend protéger.
 
Notre marché du travail flexible, basé sur l’autonomie contractuelle et le dialogue social, a largement fait ses preuves. Renoncer à cet atout pour nous engager sur le chemin pernicieux de la surréglementation obsessionnelle pris par l’Espagne, l’Italie et la France – trois pays qui connaissent un chômage endémique – serait une erreur calamiteuse. Ne jouons pas aux apprentis sorciers tentés par un dogmatisme peccamineux, mais persistons dans la voie qui a consacré notre belle réussite.
 
 
Daniel Hammer, secrétaire général de Médias Suisses

07/07/2013

Pourquoi un krach est-il inéluctable?

 
On doit s’attendre à deux événements, soit isolés, soit cumulés. Une hyperinflation qui fera fondre les rentes, grimper massivement les taux hypothécaires (qui commencent à prendre l’ascenseur). Et/ou un krach mondial, une remise des compteurs plus ou moins à zéro, afin d’effacer une grande partie des dettes abyssales accumulées, en spoliant les épargnants.
Vous ne le croyez pas? C’est parce que tout est entrepris pour repousser l’inéluctable. Est-ce pour demain? Peut-être. Même s’il n’y a aucune certitude absolue. En attendant, on assiste à des manipulations des taux et des marchés et à des tentatives désespérées de faire repartir les machines. Dans le but insensé de tenter de retarder le plongeon, de faire redémarrer artificiellement la croissance, la compétitivité, sans opérer une grande purge préalable. Une chose est garantie: plus le «nettoyage» sera repoussé, plus il sera dramatique. Les faits sont têtus et plus qu’inquiétants. Allons-y. Mais, avant cela, commençons par le positif.
Certains pays s’en tireront bien. Par exemple la Norvège, le Canada et l’Australie.
Territoires peu peuplés, couverts de richesses, avec un excellent développement. Ils ne seront pas en première ligne des dérèglements et des émeutes. De même que la Russie et les pétro-dictatures, qui devront, au plus, fermer un peu le robinet.
On peut ajouter que, après la chute, les entreprises innovantes seront en première place, pour une vraie reprise, une fois la douloureuse descente accomplie.
Et notons que la catastrophe à venir ne sera pas, comme annoncé, celle de l’énergie. Si nous additionnons le solaire, plus l’éolien, plus la géothermie, plus les réserves monstrueuses de charbon, plus le schiste bitumineux, plus le végétal transformé, etc., nous avons ce qu’il faut pour prendre les relais énergétiques.
Faisons donc un tout petit tour de la terrible situation que nous allons vivre, rapidement en cas de crise de confiance soudaine ou encore, au pire, à plus long terme, donc aggravée. Mais inéluctablement. On attendait beaucoup de l’Amérique du Sud, principalement du Brésil. En fait, le pays ne va pas bien. L’Argentine est de nouveau au fond du gouffre. Le Venezuela, malgré son pétrole, va mal.
La Turquie offrait de grands espoirs. Ils sont déçus. L’Afrique devait être un nouvel eldorado. FAVRE-84.jpgCe n’est pas le cas. Le continent part de tellement loin que quelques améliorations pour certains pays font illusion. Après un tassement important de son développement, la Chine inquiète à juste titre.
Le Japon prend un risque considérable avec des mesures exceptionnelles. Du genre de celles prises dans les années 1930.
Se rappelle-t-on qu’en 1997 une «crisette» en Thaïlande avait enflammé toute l’Asie?
Les dettes étatiques cumulées, avouées, il y en a beaucoup d’autres, des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon, représentent des sommes ahurissantes. Environ 46 000 milliards d’euros au total. Au propre et au figuré: impayable. Et nombre d’autres indicateurs montrent une situation financière totalement folle. Bien sûr, des analystes nous font un numéro de prestidigitation: «Il était normal que les actions montent pendant des mois (alors que les chiffres de la croissance et de l’emploi déçoivent). Il n’est pas problématique que les passifs s’accumulent et qu’on puisse imprimer de la monnaie, sans que celle-ci ne perde de la valeur. Les dettes n’ont pas besoin d’être remboursées. Ad aeternam!» Deux possibilités: vous croyez au Père Noël et il ne se passera rien, ou vous êtes réaliste et vous pouvez vous attendre à une situation, pour être modéré, entre extrêmement délicate et apocalyptique.
Ce sera un mauvais passage. Le monde se relèvera, mais après un
déluge.
 
Pierre-Marcel Favre
Éditeur

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