25/08/2013

NSA, un gros enjeu, l’espionnage des entreprises

 
FAVRE-84.jpgLe monde est scandalisé de découvrir l’ampleur de l’espionnage des États et des individus par les services américains.
Les Européens s’indignent. Toutefois, l’argument d’Obama présentant cette toile d’araignée invisible comme antiterroriste permet de bien faire passer la pilule. Mais tout cela cache un aspect primordial: le monstrueux espionnage mondial de la NSA a aussi, aujourd’hui, un objectif économique!
Les services d’espionnage des USA travaillent pour les entreprises américaines, pour l’industrie américaine, pour les brevets américains, pour les exportations américaines. Grâce aux écoutes, à la lecture des mails, etc., les concurrents des USA sont mis à nu.
Les devis, les offres, les contrats, la recherche des Européens, des Suisses et d’absolument la totalité du monde sont transmis aux bénéficiaires américains. Les entreprises des USA ont ainsi toujours ou presque un coup d’avance. Ces avantages décisifs leur permettent de faire des sous-enchères. Et personne ne parle de cela! Certes, des sociétés concurrentes des Etats-Unis cryptent une partie de leurs messages. Mais la cybersécurité reste souvent insuffisante. En réalité un pillage invisible se déroule. La première puissance mondiale peut jouer sur tous les tableaux, imprimer des dizaines de milliards de dollars au prix du papier. Disposer de la plus grande force militaire qui peut imposer sa volonté à ses protégés. Etre le premier exportateur d’armes du monde, ce qui tient en laisse la clientèle en question. Mettre des pays sous tutelle juridique, financière et politique. Mais aussi, disposer de toute l’intelligence du monde, au sens large, permet de profiter de la créativité des entrepreneurs, du monde entier, court-circuitant des études longues et coûteuses.
Tout cela est encore beaucoup plus fort que les révélations du brave Edward Snowden. Lorsque vous dirigez une start-up ou une grande société et que vos concurrents américains savent tout de vous, votre travail est d’autant plus difficile!
Il convient de rappeler que ce pillage provient d’une organisation exceptionnelle située à seize kilomètres de Washington DC, bâtie il y a déjà soixante ans à Fort George G. Meade. Une véritable ville, où 40 000 personnes s’activent avec des mathématiciens, des informaticiens, des électroniciens disposant d’un budget annuel de 15 milliards de dollars. Il est vrai, sur un budget de renseignements de 53 milliards, avec la CIA et autres services. Cherchez, simple exemple, pourquoi l’avion français Rafale a été sur le point d’être vendu à de nombreux pays et, au final, coiffé au poteau par les F-16…
La Suisse a déjà été mêlée aux agissements de la NSA, laquelle a organisé, en 1957, un sabotage du système de cryptage de la société suisse Crypto AG. La société fut accusée d’avoir volontairement introduit des failles dans les machines pour permettre un déchiffrement des messages par des agences gouvernementales, dont la NSA. Selon le journaliste Duncan Campbell, auteur d’un rapport pour le Parlement européen concernant le renseignement d’origine électromagnétique, «la NSA s’arrangea pour trafiquer les systèmes de cryptage vendus par Crypto AG, permettant ainsi aux agences UKUSA de lire le flux de messages diplomatiques, militaires et civils codés de plus de cent trente pays».
Il faut aussi rappeler que les USA font une chasse, plutôt légitime, à la grande corruption, surtout chez les autres, bien entendu, puisqu’une seule société américaine figure dans les dix géantes pourchassées par les Etats-Unis, qui font payer des amendes monumentales (800 millions pour Siemens, 398 millions pour Total, etc.) à ces firmes en vertu de leurs lois extraterritoriales. Posez-vous la question: comment obtiennent-ils les informations permettant ces attaques? Bien sûr avec l’espionnage de la NSA.
 
Pierre-Marcel Favre, éditeur

17/08/2013

Citizen Blocher à Locarno

cercle,matin,dimancheC’était mardi soir sur la Piazza Grande: première du film de Jean-Stéphane Bron sur le tribun zurichois, «L’expérience Blocher». Tous les médias et tout Locarno en vibraient depuis plusieurs jours déjà. Polémique sur le fait que la Confédération ait contribué à financer un film sur ce sulfureux personnage. Reproches anticipés au cinéaste d’avoir construit un monument à l’ex-conseiller fédéral. Et Blocher, viendra-t-il à la projection sur la Piazza? Réponse: oui, il était là, assis avec sa femme, entouré d’un service d’ordre discret mais bien musclé. Et à la fin aucune manifestation, aucun sifflet ne sont venus troubler la quiétude des spectateurs. On raconte que Madame avait pris un parapluie, au cas où. Pour les tomates.
L’auteur de «Connus de nos services», «Maïs im Bundeshuus – Le génie helvétique» ou «Cleveland versus Wall Street» n’est pas un bleu, bien au contraire. Il a prouvé son extraordinaire maîtrise du temps présent, son intelligence à comprendre là où il faut filmer, et mettre la caméra là où ça fait mal. Dans «L’expérience Blocher», encore une fois, il va droit dans le mur de la difficulté, en construisant un portrait en creux de ce colonel, chef d’entreprise et homme politique zurichois, celui qui va, par son travail de fond au sein de l’UDC, transformer radicalement son propre parti – et la Suisse tout entière.

Le cinéaste parle ici à la première personne. Il s’engage. Dit tout haut ce qui fait mal. Mais Bron précise aussi que cette fois il est comme le caméraman américain embarqué avec l’armée, dans un char, en Irak. Embedded. Prisonnier de la limousine de Blocher, où ce dernier passe le plus clair de son temps en route à travers le pays, au côté de son épouse, le téléphone à la main. Blocher saute d’un meeting à l’autre, d’un discours à l’autre. Il sillonne le pays pour haranguer les foules. Dans l’habitacle de la voiture, il commente ses performances, demande l’aide de son épouse, organise la suite. Et il sourit des bons coups qu’il prépare – en secret – avec ses troupes.

Bron montre l’homme qui désormais incarne le pays. Qui a littéralement su «faire corps» avec lui. Qui aurait rêvé d’être paysan et qui, comme il n’avait pas de terre, s’est transformé en industriel (exemplaire?), en bête de scène, en acteur politique. Mais comme Bron le montre bien, cet homme providentiel vit aussi dans une contradiction profonde. Dans une sorte de quête d’un passé perdu. Comme le Citizen Kane d’Orson Welles, Blocher possède aujourd’hui terres, château, villa et milliards. Il est le roi. Mais un roi nu qui reste, quelque part, tragiquement seul dans sa maison sans âme de la Goldküste zurichoise. Avec son incroyable collection de toiles paysannes d’Albert Anker, version Blocher du Rosebud de Kane.
Mais revenons à la question du financement public. J’aimerais rappeler que le même genre de reproches avait surgi à l’époque de L’exécution du traître à la patrie Ernst S., de Richard Dindo et Niklaus Meienberg, en 1977. Le parlement s’était élevé contre le financement d’un film aussi ouvertement critique envers l’armée suisse durant la guerre. L’histoire donnera bien plus tard raison à ces grands cinéastes.

Hier, le Festival présentait la version restaurée de «Palaver», «Palaver» du vétéran du documentaire suisse Alexander J. Seiler. Ce film retrace avec force et humour la campagne pour une Suisse sans armée de 1989. Revu aujourd’hui, un mois avant la nouvelle votation pour la suppression du service militaire obligatoire, ce film nous montre à la fois combien, même si l’histoire se répète, nos consciences évoluent. Une preuve encore, s’il en était besoin, de la nécessité absolue de permettre à nos cinéastes de raconter librement notre pays.
«Blocher possède aujourd’hui terres, château, villa et milliards. Il est le roi. Mais un roi nu.

FRÉDÉRIC MAIRE, Directeur de la Cinémathèque suisse

04/08/2013

Moins tu pollueras, plus tu paieras

SANDOZ_1.jpgLes spectateurs du «Téléjournal» du mercredi soir 26 juin ont dû se frotter les oreilles pour vérifier leur qualité d’éveil lorsqu’ils ont entendu Mme la Conseillère fédérale Doris Leuthard annoncer le plus sérieusement du monde que la surtaxe sur l’essence devrait augmenter de quelque 15 centimes par litre pour compenser le fait que les voitures consomment moins d’essence, en clair, polluent moins. La consommation semble en effet avoir passé de dix litres au cent en moyenne à moins de six litres. C’est la catastrophe! L’accroissement du nombre des voitures ne compense pas la diminution de la consommation d’essence!

Des calculs rationnels permettent de comprendre la réalité, mais il faut reconnaître que justifier une augmentation de la surtaxe de l’essence par le fait que les constructeurs de voitures font tous leurs efforts – et on s’en réjouit – pour que celles-ci consomment moins donc polluent moins, tient presque de la farce à une époque où le principe «pollueur-payeur» fait florès.
 
En fait, cette petite maladresse souligne le paradoxe de la protection de l’environnement: le nucléaire est une source d’énergie très peu polluante, mais incontestablement liée à des risques non encore maîtrisés. Pour que cette maîtrise augmente – et c’est nécessaire vu les centrales existantes, même si on les ferme – il faudrait évidemment poursuivre les recherches. Celles-ci sont toutefois compromises par le projet de sortir du nucléaire à tout prix et le plus rapidement possible, voire impossible. En effet toute sortie du nucléaire implique le développement d’énergies renouvelables de manière que le taux moyen des avancées techniques auxquelles la société s’est habituée ne soit pas abaissé. On ne s’imagine guère retourner faire la
lessive à la rivière, renoncer à l’aspirateur, s’éclairer à la bougie ni se passer d’ordinateur.
 
Mais les énergies renouvelables ne sont pas non plus dénuées de défauts: les éoliennes peuvent nuire au paysage, même si certains technocrates n’hésitent pas à disqualifier celui du Gros-de-Vaud! Et puis, il faudra bien aussi des lignes à haute tension, voire des pylônes pour transporter le courant à partir des forêts d’éoliennes! Les barrages menacent la faune et parfois aussi la flore et une rupture n’est pas totalement exclue. Les bâtiments historiques supportent mal les panneaux photovoltaïques; les pompes à chaleur ne peuvent pas toujours être installées pour des constructions anciennes et la géothermie causerait des séismes. Il y a plus de trente ans, les autorités recommandaient de munir toute nouvelle habitation d’un chauffage électrique; aujourd’hui, ces chauffages sont condamnés.
 
Le principe de précaution et le dogme du développement durable sont utiles pour autant que le premier ne serve pas de prétexte à paralyser toute nouveauté ni ne fasse oublier que toute activité humaine a un revers et que le second n’engendre pas la tentation de préférer les choses aux personnes.
 
Idéalement, le respect de l’environnement devrait se fonder sur la seule certitude que le monde ne nous est pas donné mais confié et que nous en sommes donc responsables; hélas, ce respect tend plutôt à justifier le développement d’un Etat fouineur – que l’on songe à la police contre l’ infantile «triche au sac» et le tourisme des déchets – aux dépens de la lutte contre la criminalité, à clamer un catastrophisme désespérant pour les jeunes et à encourager un fétichisme de la faune et de la flore cousin du mépris de l’être humain.
 
Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale libérale vaudoise

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