27/10/2013

Les grosses ficelles de la SSR

Hammer_Daniel.jpgLe 3 novembre prochain, Roger de Weck, directeur général de la SSR, embouchera son clairon pour sonner le début du mois thématique «Die Schweizer - Les Suisses - Gli Svizzeri - Ils Svizzers». Les différentes chaînes de radio, de télévision ainsi que les nombreuses plateformes numériques de la SSR «s’interrogeront sur la création, le présent et le futur de la Suisse et des habitants de ce pays», nous annonce une brochure de la SSR. Tirée à 15 000 exemplaires et sponsorisée par deux entreprises privées, elle n’a rien à envier, par sa débauche tapageuse de couleurs, à un dossier de presse vantant une superproduction hollywoodienne.

Pièce maîtresse de cette ambitieuse opération aux allures de grandes manœuvres: quatre grands films, «spectaculaires» nous promet-on, retraçant la vie de six illustres hommes suisses (pour les femmes, il faudra repasser, merci pour elles…), tandis qu’un dessin animé historique de 26 épisodes permettra aux plus jeunes de se familiariser avec le passé de la Suisse, ses personnages les plus connus et ses mythes fondateurs.

De prime abord, ce projet devisé à plus de 5 millions de francs ne paraît ni très original (la chaîne allemande ZDF avait lancé «Die Deutschen» en 2008), ni très adroit politiquement (le fait qu’aucune des femmes ayant marqué l’histoire de notre pays n’apparaisse dans les films a suscité une vive émotion au Parlement durant la dernière session). Au-delà de ces considérations, une question s’impose: à qui profite le crime? Car si ce grand projet paraît pétri des meilleures intentions, impossible en effet de ne pas y voir les velléités politiques d’une SSR dont la redevance et l’attitude envahissante dans le paysage médiatique helvétique sont l’objet de critiques grandissantes.

Depuis 2010, la SSR a déclaré la guerre aux médias privés. Son but est clair: elle ambitionne ni plus ni moins de devenir la plus grande entreprise de médias du pays et tous les moyens sont bons pour y parvenir. Jadis restreinte aux domaines de la radio et de la télévision, la SSR investit désormais l’écrit, en proposant, sur ses plateformes numériques, des contenus qui concurrencent directement l’offre de la presse écrite que la Constitution fédérale lui commande pourtant de respecter. La voracité de la SSR, qui embauche à tour de bras dans ses rédactions online et ses départements multimédias, ne connaît aucune limite, pas même celles que la Concession lui impose pourtant sur ses sites internet depuis mai 2013. La SSR est passée maîtresse dans la politique du fait accompli: elle fonce, s’étend, crée des besoins. Et laisse le soin au politique d’adapter les règles du jeu après coup, généralement au détriment des médias privés.

C’est dans ce contexte tendu qu’il faut replacer le «mois thématique» que la SSR s’apprête à lancer. Pour le diffuseur public, cette initiative sert avant tout de prétexte pour mener une campagne d’image, tambour battant: il cherche à se faire passer, auprès de la classe politique et de l’opinion publique, comme l’indispensable gardien de la cohésion nationale, le seul média légitimé à parler au nom de et pour la population de ce pays, comme s’il incarnait celle-ci. Ce dessein relève d’une prétention et d’une vantardise qui prêteraient à rire si l’exercice – dispendieux par ailleurs – n’était financé par la redevance. Que la SSR ait l’arrogance de prendre en otage notre Histoire pour la mettre au service de ses ambitions politiques a toutefois quelque chose d’obscène et de profondément écœurant.

Daniel Hammer, Secrétaire général de Médias Suisses

20/10/2013

NON à l’initiative pour les familles de l’UDC!

cercle, matin, dimancheDepuis le 1er janvier 2011, une déduction pour les frais de garde des enfants par des tiers a été introduite dans la loi fédérale sur l’impôt fédéral direct (LIFD) et dans la loi fédérale sur l’harmonisation des impôts directs des cantons et des communes (LIHD). Cette déduction a été introduite afin de garantir à toutes les familles l’égalité de traitement en matière fiscale. Ce n’était pas le cas auparavant, puisque les familles à deux salaires et assumant des frais de garde étaient pénalisées.

L’initiative pour les familles de l’UDC demande que les parents qui gardent eux-mêmes leurs enfants bénéficient d’une déduction fiscale au moins égale à celle accordée aux parents qui confient la garde de leurs enfants à des tiers (art. 129, al. 4 (nouveau) de la Constitution).

Cette initiative pose différents problèmes. Premièrement, elle ne privilégie que les parents qui gardent eux-mêmes leurs enfants. Elle ne concerne donc que les familles à un revenu ou les familles ayant une répartition égalitaire des rôles et ne recourant pas à des tiers pour la garde des enfants. Deuxièmement, les familles à deux revenus et recourant à des tierces personnes (par exemple les grands-parents) pour la garde des enfants durant un ou deux jours par semaine, sans les rémunérer, ne peuvent pas bénéficier de la déduction, puisqu’elles ne gardent pas elles-mêmes leurs enfants. A salaire égal, ces parents paieront plus d’impôts que les familles à un revenu. Troisièmement, les familles à deux revenus et ayant à assumer des frais de garde ne pourront déduire que les frais effectifs, souvent inférieurs au montant maximum fixé dans la loi. Elles seront aussi pénalisées par rapport aux familles à un revenu qui n’ont pas de frais de garde, mais qui pourront déduire le montant maximum!

Contrairement à ce qu’affirment les initiants, le droit fiscal actuel n’entraîne pas une discrimination des familles qui gardent elles-mêmes leurs enfants, dans la mesure où ces familles n’ont pas de frais effectifs liés à l’acquisition d’un revenu. Si l’initiative de l’UDC était acceptée, les parents qui gardent eux-mêmes leurs enfants seraient à nouveau avantagés sur le plan fiscal.

Or la grande majorité des familles dépend de deux salaires. Le taux d’activité des mères avec des enfants de moins de 15 ans se situe à 77%. Plus de la moitié des femmes exercent une activité à temps partiel. Les familles qui renoncent à un deuxième salaire malgré une situation économique difficile bénéficient de soutiens étatiques, comme la réduction des primes d’assurance-maladie. La majorité des familles à un revenu appartient aux classes sociales plus aisées.

Le travail des femmes est important pour l’économie de notre pays. Il est également essentiel pour leur éviter une péjoration grave de leur situation, notamment en cas de séparation ou de divorce.

Contrairement à ce que laissent entendre les partisans de cette initiative, les familles qui confient la garde de leurs enfants à un tiers assument également leur responsabilité parentale. Toutes les formes de familles méritent d’être prises en considération, respectées et soutenues, notamment par le biais d’allocations pour enfant et de formation d’un montant suffisant et défiscalisées, comme le propose le PDC avec son initiative populaire. Dans la mesure où l’intérêt des enfants est pris en compte de manière adéquate, les parents doivent pouvoir déterminer librement la manière dont ils souhaitent s’occuper de ceux-ci, sans être influencés par le droit fiscal.

ANNE SEYDOUX-CHRISTE, Conseillère aux Etats (PDC/JU)

13/10/2013

Le Conseil fédéral livré aux appétits des partis

SANDOZ_1.jpgLe nombre de conseillers fédéraux fait périodiquement l’objet de propositions, toujours dans le sens d’une augmentation à neuf ou onze. Le rappel historique des propositions formulées dans ce sens depuis la Constitution de 1848 est excellemment présenté dans un Message du Conseil fédéral à l’Assemblée fédérale sur l’organisation de l’Administration fédérale, du 12 février 1975, qui optait pour le maintien du chiffre sept.
 
Depuis 1848, le motif de l’augmentation des membres du Conseil fédéral a toujours été la surcharge, mais il y a aussi, plus ou moins caché, un intérêt propre des partis politiques qui espèrent ainsi accroître leurs chances d’acquérir ou de conserver un siège, et qui, souvent, revêtent leurs aspirations d’une apparence de générosité en faveur du Tessin. En effet, en portant à neuf le nombre des conseillers fédéraux, on imagine pouvoir offrir un siège à un Tessinois et deux sièges aux cantons romands, tout en en laissant six aux cantons germanophones. On feint d’ignorer que toute garantie arithmétique stricte d’une représentation linguistique équivaut à une fragmentation du Conseil fédéral dont chaque membre cesse alors de représenter l’ensemble du peuple suisse et devient l’otage de sa région linguistique.
 
Mais revenons-en à l’intérêt des partis. Comme le disait très bien le Message de 1975: «le nombre des membres du gouvernement est une question qui intéresse aussi les partis politiques» mais c’était pour ajouter aussitôt: «Nous ne voudrions pas dénier toute importance à cet aspect de la question; en prenant notre décision [du maintien à sept], nous nous sommes toutefois demandés quel nombre de membres permettrait le mieux d’assurer le fonctionnement du collège gouvernemental et la direction des départements… En portant à neuf le nombre des conseillers fédéraux, l’allégement ne serait pas assez grand pour compenser le risque de désintégration de l’autorité collégiale».
 
En 2003, une proposition d’augmentation à neuf a échoué.
 
Or depuis 2011, les partis proposent à nouveau de passer à neuf conseillers fédéraux sous prétexte de favoriser le Tessin et en évoquant la surcharge du Conseil fédéral, mais en fait pour leur seul intérêt partisan. Les Verts ont commencé, suivis par un PDC tessinois. Tout dernièrement, c’est le PLR qui s’y attelle, soutenu par le PDC et même par les autres groupes politiques à l’exception, apparemment, de l’UDC. Essayons de lire les cartes: le PLR désire garder ses deux sièges, lors d’une prochaine élection, mais n’en a pas la garantie, vu qu’il est parfois en perte de vitesse cantonale; le PDC rêve de retrouver son deuxième siège, mais n’en est pas sûr, car il est également en perte de vitesse dans certains cantons. Aucun de ces deux partis n’ose contester ouvertement le siège du PBD (= Mme Widmer-Schlumpf), le PLR par haine chronique de l’UDC, le PDC par amour chronique du PBD. Cependant, vu les critiques essuyées par la conseillère PBD, PLR et PDC gardent un petit joker dans leur jeu. Le PS, lui, saisit toute opportunité de consolider ses deux sièges. Quant à l’UDC, il rigole, car il sait bien que la guerre sera totale, au moment d’élire le Conseil fédéral, entre le PLR et le PDC et qu’il aura toutes ses chances alors de regagner son deuxième siège, moyennant de manœuvrer moins maladroitement qu’en 2011.
 
S’ils se livraient à une saine réflexion sur le fonctionnement du Gouvernement du Pays plutôt qu’à leurs calculs sordides, les partis politiques en resteraient à un Conseil fédéral de sept membres au maximum.
 
Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale libérale vaudoise

06/10/2013

Des investissements gigantesques dans les hôpitaux: vraiment?

LEYVRAT.jpgEn 1967, lorsque les débats au sujet du nécessaire agrandissement du CHUV font rage au Grand Conseil vaudois, le député Raymond Lambercy lâche cette phrase mémorable: «Nous avons sauté de l’autre côté de la selle. D’une habitude de faire trop petit et étriqué, nous sommes passés au gigantisme.» Ironie de l’Histoire, près de quarante-cinq ans plus tard, c’est un étonnement du même ordre qui pourrait germer dans l’esprit du contribuable.


En effet, comment expliquer ce chiffre lui aussi «gigantesque» de 9 milliards de francs que les hôpitaux devraient investir dans leurs infrastructures, ainsi que l’a récemment révélé une étude du Credit Suisse? Le canton de Vaud n’y échappe pas puisque, au fil de ces derniers mois, le Grand Conseil a accordé plusieurs centaines de millions pour construire, entre autres, un hôpital de l’enfant, pour agrandir les espaces de traitement des malades du cancer et récemment, pour moderniser le Centre psychiatrique de Cery et l’adapter à de nouveaux besoins sociaux.


Le CHUV est emblématique de ce qui s’est passé dans bien d’autres cantons. La dernière pierre posée, notre hôpital a démarré ses activités en 1982 et n’a cessé depuis de vivre sur cet investissement de départ qui lui a permis de remplir ses missions et de rester compétitif. Certes, il serait faux de dire que, depuis lors, aucune dépense supplémentaire n’a été consentie puisque quelque dix millions ont été investis annuellement pour maintenir cet outil de travail. Une chose est claire cependant: trente ans plus tard, l’investissement de départ est largement amorti.


Or, durant ce laps de temps, trois évolutions majeures se sont produites: la médecine a prodigieusement progressé, exigeant une réorganisation en profondeur par exemple des blocs opératoires. Les bâtiments ont vieilli et la démographie a littéralement explosé. La population vit plus longtemps, elle souffre de maladies plus complexes, chroniques dans bien des cas, exigeant de l’hôpital qu’il dispose de lits pour les accueillir. En conséquence, les infrastructures actuelles du CHUV ne lui permettent plus d’assumer ses missions et exigent un nouveau cycle d’investissements.
Face à cet impératif, le nouveau système de financement, les Swiss DRG, prévoit bien que 10% de la facture soient consacrés au renouvellement des infrastructures. Cette idée qui peut paraître a priori lumineuse place en réalité les hôpitaux dans une situation périlleuse, car les sommes à investir sont d’un autre acabit. Dans le cas du CHUV, les 10% concédés par les Swiss DR équivalent à quelque 60 millions de francs par an, alors que les investissements nécessaires à court terme pour rénover et moderniser notre hôpital atteignent une somme au moins dix fois plus
importante.


Si nous voulons conserver un établissement universitaire performant, il est donc inévitable que nos magistrats et nos élus rééditent l’exploit réalisé par les politiques des années 70. C’est la chance de notre canton de disposer de l’assise financière suffisante et de politiciens qui l’ont
compris.

PIERRE-FRANÇOIS LEYVRAZ Directeur général du CHUV à Lausanne

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