24/11/2013

Violence et religion

 

 
Morerod_Charles.jpg

Il y a quarante ans, le dogme positiviste était largement accepté: la religion va disparaître, en commençant par les pays «développés». Puis la religion est redevenue intéressante. Un enseignant parisien constatait il y a une vingtaine d’années que ce n’était plus la politique qui intéressait ses étudiants et la religion qui les ennuyait, mais l’inverse (j’aimerais mieux qu’on s’intéresse aux deux).

De quel «retour» s’agit-il toutefois? J’y trouve bien sûr des aspects positifs, mais il y en a un qui est inquiétant: la religion revient sur le devant de l’actualité aussi parce qu’elle est liée à des conflits. La mémoire des guerres de religion a été réactivée: Irlande du Nord, ex-Yougoslavie, Liban, Afghanistan, Irak, Sud-Soudan, etc. Une émission de TV anglaise a fait sa publicité sur le thème: dans un monde sans religion, les tours du World Trade Center domineraient encore Manhattan.

C’est un fait: il y a une composante religieuse dans des conflits. On y trouve toujours d’autres composantes, qui y sont mêlées (intérêts politiques et économiques). Le fait qu’il soit parfois facile d’utiliser les croyances religieuses des gens à des fins détournées ne plaide pas en faveur de leur religion.

Ceci étant bien admis, peut-on aisément se convaincre qu’un monde sans religion serait moins violent? Le philosophe athée André Comte-Sponville a répondu à cette question, dans son manifeste «L’esprit de l’athéisme»: «Ce n’est pas la foi qui pousse aux massacres. C’est le fanatisme, qu’il soit religieux ou politique. C’est l’intolérance. C’est la haine. Il peut être dangereux de croire en Dieu. Voyez la Saint-Barthélemy, les Croisades, les guerres de religions, le Djihad, les attentats du 11 septembre 2001… Il peut être dangereux de n’y pas croire. Voyez Staline, Mao Tsé-Toung ou Pol Pot… Qui fera les totaux, de part et d’autre, et que pourraient-ils signifier? L’horreur est innombrable, avec ou sans Dieu. Cela nous en apprend plus sur l’humanité, hélas, que sur la religion.» Nous avons des scènes de guerres préhistoriques dont le lien avec une religion n’est pas du tout évident…

Si l’on se bat pour quelque chose ou quelqu’un, c’est souvent qu’on y accorde de l’importance: on se bat pour ne pas le perdre. Cette lutte peut être saine tant qu’elle ne débouche pas sur la violence. Dans une société parfaitement aseptisée, on enlèverait tout ce qui suscite l’intérêt ou la passion pour éviter les risques collatéraux. Pourtant on peut imaginer d’éviter les risques sans perdre les avantages.

Comment éviter la violence religieuse? Je peux répondre d’un point de vue chrétien, en invitant les autres religions à donner leur propre réponse. Si des chrétiens sont violents au nom de leur foi, dans cette mesure ils ne sont pas suffisamment chrétiens. Parfois nous sommes renvoyés à l’essentiel par ceux-là même qui nous critiquent, comme Voltaire dans son «Traité de la tolérance»: «Si vous voulez ressembler à Jésus-Christ, soyez martyrs, et non pas bourreaux.»

Il y a eu, il y a et il y aura toujours des chrétiens violents, parce que les chrétiens sont des hommes. Mais que seraient ces hommes s’ils ne s’inspiraient pas depuis des siècles des paroles de Jésus: «Vous avez entendu qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien! moi je vous dis: Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs»? Il y a peu de phrases plus typiques du christianisme. Le monde sera-t-il meilleur si on perd cette perspective?

Mgr Charles Morerod, Evêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg

 

17/11/2013

Un lundi soir à la salle Pleyel

MARCHAND_GILLES.jpgIl fait plutôt doux ce soir à Paris. Les trains sont à l’heure, la circulation possible. La France est prise dans un de ces emballements médiatico-politiques dont elle a le secret et chaque chauffeur de taxi a un avis tranché sur l’autorité du président ou sur l’avenir du pays. Il en va ainsi de celui qui nous amène salle Pleyel. Ce soir, l’Orchestre de chambre de Lausanne est de sortie dans une des plus prestigieuses salles de concert du monde.
 
Au 252, rue du Faubourg Saint-Honoré, ce sont les concertos pour claviers de Jean-Sébastien Bach qui attendent l’OCL, accompagné pour l’occasion par de grands pianistes. A commencer par Martha Argerich, les sœurs Buniatishvili, Nelson Goerner, Stephan Kovacevich, Gabriela Montero et quelques autres virtuoses. C’est un triomphe. Une heure de musique sublime. La salle comble ovationne les artistes.
En coulisse, on retrouve le président et le directeur de l’OCL. Ils sont venus avec plusieurs amis vaudois de l’orchestre. L’ambassadeur Jauslin, qui a quitté l’OFC pour représenter la Suisse auprès de l’Unesco et de la Francophonie est aussi là. Tout comme le président de la Cité de la musique, dont dépend la salle Pleyel, et celui de France Télévisions, Rémy Pflimlin. A côté de lui se trouve Gérald-Brice Viret, patron de la chaîne musical Mezzo, du groupe Lagardère. Car le concert est filmé. Il est même proposé en direct aux internautes suisses et français sur les plates-formes rts.ch, culturebox.fr (FranceTV) et citedelamusiquelive.tv.
 
En régie, le producteur Bel Air, spécialisé dans la captation de concerts, connaît bien la Suisse. C’est avec lui que la RTS a monté de nombreuses coproductions. Et le concert du soir sera programmé sur la chaîne suisse, dans quelques semaines, ainsi que la diffusion du très beau documentaire consacré à Martha Argerich et réalisé par sa fille.
 
A l’entracte, les responsables de l’OCL se félicitent de l’extraordinaire rayonnement offert à l’orchestre. Et ils ont raison. C’est toute la scène musicale romande qui bénéficie des coproductions internationales. Il y a là un puissant réseau francophone qui partage des valeurs et un savoir-faire reconnu au-delà des frontières. La Suisse a tout à y gagner. D’autant plus que différents domaines sont concernés par les opérations montées par la RTS avec ses consœurs européennes. Il y a l’humour par exemple, avec le Montreux Comedy Festival, coproduit avec France 4 et programmé dans les deux pays. L’aventure aussi, avec «Le Tour du Cervin» (avec France 5, TV5Monde). Ou la jeunesse de «Titeuf» (avec France 3) et du «Parfum de la carotte», un grand film d’animation à venir (avec France 3, RTBF). Ou encore les films avec par exemple «A livre ouvert», une nouvelle série suisse (avec France 2), ainsi que de nombreux documentaires, (avec Arte souvent).
 
C’est à chaque fois l’occasion de confronter la production suisse avec celle qui se développe sous d’autres horizons. Et cette confrontation est constructive, elle stimule, elle oxygène la création et la réalisation régionales. C’est aussi l’accès facilité du public suisse à des contenus originaux. C’est enfin la reconnaissance de la belle qualité de la scène culturelle suisse romande. Une reconnaissance qui enjambe même allégrement la Sarine. A tel point que le concert de la salle Pleyel était aussi diffusé en direct sur les sites Internet des chaînes alémanique et tessinoise. Et une fois de plus, la vitalité du réseau francophone aide la Suisse à mieux s’étendre. Ou plutôt s’écouter, grâce à l’OCL et aux concertos de Bach!
 
Gilles Marchand, directeur de la RTS

10/11/2013

Energie: indépendance suisse à la casse!

Maillard.jpgSouvenez-vous, c’était il y a un peu plus de dix ans. En 2002, le peuple suisse refusait la libéralisation intégrale du marché électrique après une campagne exorbitante des partisans du marché libre. On nous prédisait la baisse de prix en cas de oui et la rupture avec l’Europe en cas de non. Ce fut non. L’Europe qui avait libéralisé a bien dû l’accepter. C’est chez elle que les prix ont explosé au cours des années 2000, pas en Suisse, où ils sont restés stables pour le succès de notre industrie, grosse consommatrice d’électricité et très dépendante de la qualité de l’approvisionnement.
Les réseaux européens libéralisés et de plus en plus interconnectés ont ensuite manqué d’entretien et d’investissements au point de faire subir à des millions de clients des pannes monstres en 2003 et 2006. On se demandait à cette occasion ce qu’étaient devenus les milliards de bénéfices cumulés des compagnies électriques privatisées. Ils avaient été distribués aux actionnaires et faisaient cruellement défaut au moment de faire réparer et rénover les infrastructures de production et de distribution. Comme souvent dans ces cas-là, les collectivités publiques ont été appelées à intervenir. Même les entreprises de la grande industrie allemande en ont appelé à une rerégulation par l’Etat.
La Suisse, par la sagesse du refus populaire, a été préservée de ces évolutions. Au passage, ce refus d’une libéralisation pourtant présentée comme «inéluctable» a gelé également les projets de privatisation de Swisscom, de La Poste et des CFF. Nos banques cantonales sont aussi restées en mains publiques et ont évité d’être avalées par le Credit Suisse et UBS, ce qui fut bien utile à notre économie au moment de la paralysie des grandes banques liée à la crise des subprimes. Quand on se demande ce qui fait que la Suisse traverse mieux que d’autres pays européens la crise de 2008, il y a beaucoup de réponses à trouver dans l’opposition populaire aux dérégulations et privatisations.
De cette «success story» on pourrait attendre que le Conseil fédéral tire les leçons. Tel n’est pas le cas. Mme Leuthard prépare une nouvelle mouture de libéralisation totale du secteur électrique pour le 1er janvier 2015. Ce projet serait utilisé comme monnaie d’échange pour régler au passage avec l’Europe la question des litiges juridiques.


A tout prix, on veut donc nous engager dans une voie qui a échoué partout. On rend peu crédible du même coup le programme de sortie du nucléaire suisse. En effet, pour pouvoir se passer un jour de cette énergie dangereuse, c’est maintenant qu’il faut investir dans la rénovation des réseaux ou dans de nouvelles sources de production. Les compagnies électriques sont prêtes. Elles ont accumulé des profits énormes. Comme elles appartiennent à des collectivités publiques débonnaires qui se contentent de très peu de dividendes, elles ont pu stocker ces capitaux ou réduire leur endettement et s’engager dans ces programmes d’investissements.


Mais comment ces compagnies peuvent-elles maintenir ces projets quand elles ne savent pas si leurs clients de 2014 seront encore les leurs en 2015 ou s’ils auront été conquis par une compagnie européenne concurrente? Comment peut-on envisager de créer de nouvelles capacités de production en Suisse dont le prix de revient est estimé dans le meilleur des cas à 9 ou 10 centimes le kilowattheure quand le prix du marché est momentanément descendu à 5 centimes?
Avec une population à desservir pour des décennies, on peut faire ce type de choix et répercuter sur le long terme le coût de l’investissement. Mais quand les clients peuvent quitter leur fournisseur au gré de l’extrême volatilité des prix, c’est toute une politique d’investissement qui n’est plus possible. Ce blocage catastrophique pour notre indépendance énergétique est en cours. Il s’y ajoute le risque de devoir griller des capitaux exorbitants par la perte de valeur de nos installations hydrauliques, dont la comptabilisation devra être brutalement et intégralement indexée sur les prix de marché. Au lieu d’utiliser les bénéfices cumulés pour investir, on devra les utiliser pour des opérations comptables de correction de valeur, au gré de la spéculation européenne.


Cet entêtement, pour ne pas dire ce fanatisme devront être implacablement combattus, à nouveau jusqu’au vote populaire si nécessaire.


PIERRE-YVES MAILLARD, Conseiller d’Etat vaudois

03/11/2013

Nous avons besoin du «Temps»

 
L’annonce, le 8 octobre, de la vente à l’encan du quotidien Le Temps , a surpris la Suisse romande par sa froide désinvolture. Non que le statu quo soit sans défaut. Le contrôle du capital du Temps par deux actionnaires concurrents (Tamedia et Ringier) rend sans doute difficile la gestion d’un titre commun. Mais fallait-il pour cela faire si peu de cas de la réputation du Temps , du travail de ses salariés et du dynamisme économique de la Suisse romande? Les deux éditeurs alémaniques traiteraient-ils de la même manière le Tages-Anzeiger ou la NZZ ?
Faute de communication digne de ce nom, on se perd depuis lors en conjectures. Quelles sont les intentions des propriétaires? Se débarrasser d’un titre jugé financièrement encombrant? Le racheter? Et si oui, à quel prix? Est-ce une chance ou une condamnation pour Le Temps? Et demain? Le même procédé sera-t-il appliqué pour d’autres titres?
 
SAVARY.jpg
Nombre de repreneurs potentiels ont déjà manifesté leur intérêt. Il semble par conséquent peu probable (et politiquement pas souhaitable) que Tamedia obtienne le contrôle complet du titre à la fin du processus. La Comco, déjà méfiante envers Edipresse au moment de la naissance du Temps, y fera sans doute barrage.
 
Que peuvent donc espérer les Romands, attachés à la pluralité, à l’indépendance et la qualité journalistique – et donc à la survie et au développement de ce titre? Un scénario serait de constituer un actionnariat diversifié et pluriel, rassemblant des investisseurs convaincus de la nécessité de disposer en Suisse romande d’un titre de référence. A ceux-ci pourraient se joindre toutes les personnes, lectrices et lecteurs fidèles au quotidien. Sous quelle forme? Une fondation (ou une société de lecteurs) pourrait regrouper les énergies et les contributions financières. Je suis persuadée que nombreux sont celles et ceux prêts à répondre à un tel appel. Des initiatives très comparables, et toutes destinées à défendre une presse de qualité, se multiplient à l’étranger, notamment aux Etats-Unis. Un actionnariat composé d’investisseurs, de lecteurs représentés par leur fondation, et éventuellement de partenaires professionnels minoritaires, garantirait sans doute l’avenir et les ambitions légitimes du Temps.
La concrétisation d’un tel scénario nécessite concertation, échanges et négociations. Le Temps a besoin de temps. On s’étonne dès lors que les deux actionnaires dominants aient réclamé aux éventuels prétendants des dossiers parfaitement ficelés, comportant une offre de prix et la description d’un véritable projet éditorial dans un délai aussi court (on parle de la fin du mois). Ces conditions font soupçonner soit que les propriétaires du Temps ne souhaitent pas d’offres réalistes ou qu’ils s’apprêtent déjà à les écarter. On aimerait être certain que ce n’est pas le cas. Les Romands ont été pris par (mauvaise) surprise au moment de l’annonce, qu’on leur laisse au moins le temps de prouver leur attachement à ce titre.


GÉRALDINE SAVARY
Conseillère aux Etats (PS/VD)

All the posts