15/12/2013 10:24 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le livre numérique: virage ou mirage?

 
Après nous avoir assené plusieurs années durant que le livre numérique allait provoquer un raz-de-marée auquel le livre papier ne survivrait pas, les apôtres de cette prophétie digitale ont dû en rabattre! En effet, le tsunami annoncé s’est révélé être une modeste vaguelette: contrairement à ce qui s’est passé dans la musique, et loin des réels bouleversements qu’il a occasionnés sur le marché anglo-saxon du livre, force est de constater que le livre numérique n’a pas massivement convaincu les lecteurs francophones, près de trois ans après ses débuts. Représentant à peine 1% du marché du livre en 2012, il ne devrait pas dépasser les 3% à horizon 2015, si l’on en croit les prévisions du très sérieux institut GFK qui a développé des outils d’observation du marché français du livre depuis plus de dix ans.
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Plusieurs raisons d’ordre économique et culturel expliquent en partie ce que l’on peut désormais qualifier de non-événement. La frilosité des éditeurs français, tout d’abord, qui ont abordé ce nouveau format avec beaucoup de réserves. Le rapport des lecteurs francophones au livre en tant qu’objet, ensuite, très différent de celui du monde anglophone, dans lequel le livre est davantage considéré comme un produit de consommation courante, alors que le rapport affectif à l’objet livre est très vivant dans le monde francophone, y compris pour les jeunes, comme l’a révélé une étude du Ministère français de la culture. Sur le plan économique, les grands acteurs, en particulier Amazon, n’ont pas pu détruire la concurrence comme ils l’ont fait ailleurs: la France a adopté une loi sur le prix du livre numérique, à l’instar de celle en vigueur depuis 1982 pour le livre papier. Pour les autres pays francophones, dont la Suisse, la commercialisation se fait par un «contrat de mandat», qui oblige les revendeurs à respecter le prix fixé pour leur marché par les éditeurs. Il est d’ailleurs assez cocasse de constater qu’alors que la Loi suisse pour la réglementation du prix du livre a été rejetée lors de la votation du 11 mars 2012, c’est le prix des livres numériques qui se trouve réglementé de facto par une subtilité juridique!
 
À ces raisons s’ajoutent un certain nombre de freins: pauvreté du catalogue; prix du livre numérique trop élevé par rapport à la version poche; systèmes de protection limitant le nombre d’accès et empêchant de fait le prêt des livres, alors que le prêt a toujours été un fabuleux vecteur de diffusion; contenus homothétiques, c’est-à-dire strictement identiques à la version papier et sans aucune valeur ajoutée: créer des contenus «enrichis» coûte cher techniquement, sans oublier les droits si l’éditeur veut ajouter des images ou du son, par exemple. Et cette liste des freins est loin d’être exhaustive.
 
Certes, le livre numérique a son utilité pour certains usages, comme en voyage, ou pour certains types de livres. Cela dit, il ne trouvera véritablement sa place que lorsqu’il permettra d’accéder aux quelque 500 000 titres épuisés et encore couverts par le droit d’auteur (ce que l’on appelle les «œuvres orphelines»). Il pourra dès lors remplir sa mission complémentaire – et non de substitution – au livre papier.
 
Quoi qu’il en soit, le livre papier est et restera longtemps encore un objet cadeau de prédilection au pied du sapin: il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, et la diversité éditoriale garantit plaisir et émotions… à consommer sans modération.
 
Pascal Vandenberghe
Directeur général Payot Libraire

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