29/12/2013

Un nouveau cœur, de nouveaux espoirs

PRETRE_1.jpgLe 2 décembre 1982, le cœur affaibli de Barney Clark, 61 ans, fut retiré et remplacé par un cœur artificiel. La transplantation d’un cœur malade avait déjà montré son efficacité pour restaurer une vie, mais les greffons manquaient terriblement et laissaient beaucoup de patients comme lui sans espoir. L’idée d’utiliser plutôt une machine pour ce remplacement venait d’être réalisée.

Pour le poète, le cœur est l’organe de la vie, des sentiments, de l’amour. Pour le scientifique, il est une pompe qui fournit de l’énergie au sang pour sa circulation dans l’organisme. Une simple pompe! Rien de très difficile à reproduire pour un ingénieur. Sauf que… la performance du cœur donne le vertige, avec chaque jour un travail de titan de 80 000 à 100 000 contractions. Les chiffres s’affolent lorsque l’on considère l’énergie produite et les volumes charriés au cours d’une vie. Et nos braves machines de montrer rapidement leurs limites face à cet organe inimitable. Ce furent avant tout des défaillances techniques qui abrégèrent des vies puis des caillots qui, emportés par le flux sanguin, obstruèrent une artère, souvent dans la tête, et enfin des infections. Le découragement des premiers échecs fut effacé grâce à un changement de paradigme: celui d’assister plutôt que de remplacer le cœur. Celui-ci, même fatigué, réussit à produire quelque énergie, soudain salvatrice si la pompe additionnelle se met à avoir des ratés. On s’est ensuite rendu compte que souvent une seule de ses deux moitiés nécessitait de l’aide, divisant ainsi tous ces risques. On réalisa enfin que des petites turbines tournant à des vitesses prodigieuses1 permettaient d’atteindre de bons débits sans trop endommager le sang. La simplification, la miniaturisation des machines fut alors possible et améliora grandement leur fiabilité. Parallèlement, la demande en énergie fut fortement réduite et put être assurée par des batteries portables.

L’équipe du professeur Carpentier vient de réaliser à Paris l’implantation d’un tout nouveau cœur artificiel, en lieu et place d’un cœur natif. Un retour en arrière? Pas vraiment, car la machine est originale sur plusieurs fronts. Par exemple, ses surfaces et ses valves sont biocompatibles pour éviter la formation de ces redoutables caillots. Ou encore, des détecteurs règlent la fréquence des battements pour adapter en permanence le débit sanguin aux besoins.

Ce cœur artificiel est une magnifique prouesse technologique. Il est néanmoins complexe et nécessitera probablement des ajustements. Le temps, comme toujours, sera le seul juge de son efficacité. Son succès, le cas échéant, aura un impact phénoménal, bien au-delà des simples patients au cœur épuisé: il touchera toute la société. Un appareil si sophistiqué est cher, très cher même2 et, comme la demande potentielle est énorme, les enjeux économiques pourraient être ici astronomiques, menaçant même une répartition équitable de nos ressources.

Barney Clark était trop diminué pour donner son consentement à cette opération. Sollicitée, son épouse, sans doute intimidée par la formidable machine, hésita avant de finalement avouer: «Si vous lui enlevez son cœur, est-ce qu’il m’aimera encore après?» La vie de son homme ne fut prolongée que de 112 jours. Le scientifique y vit déjà un bel exploit technologique, le poète, lui, fut plus partagé devant l’énormité de l’appareillage, même si, durant son dernier périple… Barney Clark a continué d’aimer sa femme.

 

René Prêtre, chirurgien du coeur

22/12/2013

La joie de Noël

Morerod_Charles.jpgNoël est une fête associée à la joie. Ce qui est à proprement parler une bonne nouvelle (c’est le sens du terme «évangile»). Mais pourquoi être joyeux? Après tout, la joie ne se commande pas. Il ne suffit pas de dire: «C’est Noël, soyez joyeux!» Le devoir social d’être joyeux fait pour certains de cette période un moment de tristesse, nourrie de la nostalgie d’une joie passée… Raison de plus pour trouver ou retrouver la cause de la joie de Noël.
 
Le pape François vient de publier un texte intitulé «L’Evangile de la joie». Pour expliquer la raison de cette joie, il revient sur un thème qui lui est cher: le christianisme est une religion de relation avec des personnes, et pas avec des «énergies qui harmonisent». On peut dialoguer avec des personnes, les écouter et recevoir d’elles. Ce qu’on ne peut guère faire avec des «énergies» impersonnelles. Etre chrétien, c’est être avec Jésus-Christ.
 
Voilà qui nous mène directement à Noël. Dieu veut que nous puissions dialoguer avec lui, que nous puissions lui répondre, parce qu’il veut nous aimer. Pour que nous puissions le rencontrer d’une manière que nous comprenions, et qu’ensuite nous puissions éventuellement lui répondre, il choisit de se faire homme. En venant ainsi vers nous, il nous montre le prix que nous avons à ses yeux, et il le confirmera en donnant sa vie.
 
Si on croit à cette «bonne nouvelle», on y trouve la raison la plus forte de ne pas avoir peur et de ne pas être triste. Comme le dit saint Paul: «Qui nous séparera de l’amour du Christ?» Que l’on y croie ou que l’on n’y croie pas, on peut deviner qu’avec l’assurance que Dieu veut être avec nous parce qu’il nous aime, on a une raison d’être heureux.
 
Pour en revenir à «L’Evangile de la joie», le pape y tire la conclusion de la rencontre du chrétien avec le Christ, et montre précisément que cette conséquence est la joie. Un saint triste est un triste saint. Le pape regrette le manque de joie de certains chrétiens, sans en déduire que la vie est toujours facile: «Il y a des chrétiens qui semblent avoir un air de carême sans Pâques. Cependant, je reconnais que la joie ne se vit pas de la même façon à toutes les étapes et dans toutes les circonstances de la vie, parfois très dure.» Mais même là, «avec Jésus Christ la joie naît et renaît toujours».
 
Noël ne mène ni à une sinistrose confondue avec la moralité, ni à un sourire béat plus ou moins forcé. L’effet de Noël, on peut le voir chez certaines personnes âgées, peut-être physiquement mal en point mais illuminées de l’intérieur, parce qu’elles vivent avec Dieu. J’aimerais bien montrer cette transformation, mais je peux au moins dire que je l’ai vue… Et qu’on y trouve une perspective pour le développement de sa propre vie chrétienne. Plus on accepte que Dieu vient à nous, plus il fait croître en nous sa lumière. Nous y sommes tous invités, et fort heureusement on n’essaie plus de nous y forcer.
 
Je comprends bien que certains ne croient pas, mais qu’ils sachent à quoi ils ne croient pas. Noël est la fête d’une religion joyeuse, heureuse. Nous, chrétiens, le montrons souvent trop peu. Mais il y a parfois de bonnes surprises. Comme lorsqu’une voisine de l’évêché m’a dit qu’elle aimait bien quand nous faisons les pauses café dehors (ce qui arrive peu ces jours), parce qu’elle nous écoute rire durant ce moment. Il y a plusieurs manières de rire, évidemment, mais je crois que ces éclats manifestent une certaine joie.
 
Mgr CHARLES MOREROD, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.

15/12/2013

Le livre numérique: virage ou mirage?

 
Après nous avoir assené plusieurs années durant que le livre numérique allait provoquer un raz-de-marée auquel le livre papier ne survivrait pas, les apôtres de cette prophétie digitale ont dû en rabattre! En effet, le tsunami annoncé s’est révélé être une modeste vaguelette: contrairement à ce qui s’est passé dans la musique, et loin des réels bouleversements qu’il a occasionnés sur le marché anglo-saxon du livre, force est de constater que le livre numérique n’a pas massivement convaincu les lecteurs francophones, près de trois ans après ses débuts. Représentant à peine 1% du marché du livre en 2012, il ne devrait pas dépasser les 3% à horizon 2015, si l’on en croit les prévisions du très sérieux institut GFK qui a développé des outils d’observation du marché français du livre depuis plus de dix ans.
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Plusieurs raisons d’ordre économique et culturel expliquent en partie ce que l’on peut désormais qualifier de non-événement. La frilosité des éditeurs français, tout d’abord, qui ont abordé ce nouveau format avec beaucoup de réserves. Le rapport des lecteurs francophones au livre en tant qu’objet, ensuite, très différent de celui du monde anglophone, dans lequel le livre est davantage considéré comme un produit de consommation courante, alors que le rapport affectif à l’objet livre est très vivant dans le monde francophone, y compris pour les jeunes, comme l’a révélé une étude du Ministère français de la culture. Sur le plan économique, les grands acteurs, en particulier Amazon, n’ont pas pu détruire la concurrence comme ils l’ont fait ailleurs: la France a adopté une loi sur le prix du livre numérique, à l’instar de celle en vigueur depuis 1982 pour le livre papier. Pour les autres pays francophones, dont la Suisse, la commercialisation se fait par un «contrat de mandat», qui oblige les revendeurs à respecter le prix fixé pour leur marché par les éditeurs. Il est d’ailleurs assez cocasse de constater qu’alors que la Loi suisse pour la réglementation du prix du livre a été rejetée lors de la votation du 11 mars 2012, c’est le prix des livres numériques qui se trouve réglementé de facto par une subtilité juridique!
 
À ces raisons s’ajoutent un certain nombre de freins: pauvreté du catalogue; prix du livre numérique trop élevé par rapport à la version poche; systèmes de protection limitant le nombre d’accès et empêchant de fait le prêt des livres, alors que le prêt a toujours été un fabuleux vecteur de diffusion; contenus homothétiques, c’est-à-dire strictement identiques à la version papier et sans aucune valeur ajoutée: créer des contenus «enrichis» coûte cher techniquement, sans oublier les droits si l’éditeur veut ajouter des images ou du son, par exemple. Et cette liste des freins est loin d’être exhaustive.
 
Certes, le livre numérique a son utilité pour certains usages, comme en voyage, ou pour certains types de livres. Cela dit, il ne trouvera véritablement sa place que lorsqu’il permettra d’accéder aux quelque 500 000 titres épuisés et encore couverts par le droit d’auteur (ce que l’on appelle les «œuvres orphelines»). Il pourra dès lors remplir sa mission complémentaire – et non de substitution – au livre papier.
 
Quoi qu’il en soit, le livre papier est et restera longtemps encore un objet cadeau de prédilection au pied du sapin: il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, et la diversité éditoriale garantit plaisir et émotions… à consommer sans modération.
 
Pascal Vandenberghe
Directeur général Payot Libraire

08/12/2013

Corruption

2013-12-08_091943.jpgSacré problème que la corruption! La Suisse n’en est pas exempte, comme le montre la récente arrestation de cinq policiers zurichois, compromis avec le milieu de la prostitution. Et quelques connivences autour des marchés publics, en particulier tessinois. Mais, bien heureusement, on peut considérer cela comme marginal. Ici, la corruption est plus bon enfant, quelques passe-droits, des pistons, des avantages entre membres de partis, de clubs, etc. Peu d’espèces sonnantes et trébuchantes. Et, surtout, elle n’est pas érigée en système, pouvant aller jusqu’au crime de sang.


Par contre, dans la majorité des pays du monde, la corruption est bien la règle, pas l’exception. D’où vient ce phénomène? Peut-on changer la donne?


Il est avant tout structurel et culturel. Je reviens d’Indonésie, sans aucun doute un pays très corrompu. A tous les échelons. Pour obtenir un poste de fonctionnaire à 200 dollars par mois, ce qui est là-bas un bon salaire, une jeune personne doit trouver 2000 dollars pour «acheter» la place! Pour une fille de paysan, cela veut dire que son père doit se ruiner, en vendant le terrain de la famille. Et Akil Mochtar, le président de la Cour constitutionnelle, se fait prendre la main dans le sac avec un pot-de-vin de 200 000 francs! Tommy, fils de l’ancien président Suharto, a été emprisonné sur l’île fortifiée de Nusa Kambangan, pour avoir commandité le meurtre du juge qui l’avait fait condamner dans une affaire de corruption. Petit avantage, il pouvait disposer d’un hélicoptère pour faire des excursions! En Indonésie tout s’achète. De bas en haut de l’Etat. Au grand désespoir des jeunes, des petites gens qui ne croient pas au changement. Même dans une démocratie formelle.


Lorsqu’une société fonctionne totalement sur le rapport de force, sans contre-pouvoir, le fait de disposer d’une position dominante amène automatiquement à en profiter! Il faudrait non seulement un véritable Etat de droit, mais toute une chaîne de décisions contrôlée et propres, tous les fonctionnaires, toute la police, toute l’armée, toute la justice, irréprochables. Jolie utopie hélas…
En parcourant une centaine de pays, je peux assurer que la majorité d’entre eux «fonctionnent» plus ou moins de la même manière, les bakchichs, les détournements, la captation sont rois.
Les changements de régime, les «révolutions» n’améliorent guère la situation. Si ce n’est pas le shah d’Iran qui détient une bonne partie des richesses, cela devient les mollahs. Si ce ne sont plus les Duvalier qui détournent les avoirs d’Haïti, leurs douze successeurs, plus ou moins avides, comme Jean-Bertrand Aristide, le font à leur place. Si les Moubarak ne tiennent plus les clés des coffres de l’Egypte, c’est qu’elles passent aux mains des Frères musulmans. Puis à l’armée. La plupart des chefs d’Etats africains confondent le trésor public avec leurs portefeuilles. C’est probablement au Congo-Kinshasa que la situation est la plus caricaturale. Ce pays richissime a un budget national

correspondant à celui d’un canton suisse. Presque toutes les exportations sont clandestines. De leur côté, les policiers marocains, et d’autres, se voient «obligés» de racketter les automobilistes: ils sont payés avec un lance-pierre. La famille Kadhafi brasse des milliards. Ses successeurs se partagent les mêmes sommes en se canardant, comme des bandes de gangsters qu’ils sont. Plus ou moins toujours la même chose. Les familles, les mafias se défont parfois et se reforment toujours. Et on a déclaré la lutte à mort contre ce trafic de drogue depuis plus de cinquante ans. Il n’a jamais aussi bien prospéré… Désespérant.

PIERRE-MARCEL FAVRE, Editeur

01/12/2013

Faut-il désespérer du Valais?

cercle.jpgAu fond, ce Valais, on l’adore car l’on s’en fait une image plaisante. Là-bas, dans les montagnes, au-delà du défilé de Saint-Maurice. Beaux paysages, cimes étincelantes, glaciers sublimes. Ciel bleu que traverse parfois la lente procession des nuages. Loin des brouillards opaques.

Et ces habitants? Authentiques, durs à la tâche. Fiers, avec du caractère et de l’honneur. Voilà qui nous change des indifférents et des mous, sans aspérités ni contours. Mais que disent en eux-mêmes les Valaisans? Partagent-ils cette opinion, ou se réfugient-ils dans leurs pensées, devinant trop ce qu’ils sont et doivent à autrui? Aiment-ils entendre le langage de la vérité?

C’est vrai qu’en Valais, voie de passage dans les Alpes, beaucoup de choses sont venues d’ailleurs. Même le vin, breuvage sacré, communion des vivants et des morts. Les institutions? Au moment de leur réforme, rappelons le rôle de la France et de la Confédération dans l’instauration de l’égalité, de la démocratie représentative et des droits populaires. La démographie et l’économie? Peut-on ignorer l’apport des Suisses et des étrangers à notre culture et à notre prospérité? Ils ont rompu l’enchantement d’une misère séculaire. Que serait le Rhône sans les subsides fédéraux? Et les routes, les trains et les tunnels? Les banques, le commerce, les barrages et les grandes usines centenaires sans les cadres et les capitaux extérieurs?

Même pour l’évêque, on attendra la décision du Vatican avant de connaître qui montera sur le trône de saint Théodule. Encore un lambeau de pouvoir abandonné sans nostalgie: jusqu’en 1919, la Diète, puis le Grand Conseil avait compétence pour l’élire. Mais cette magistrature morale, quel poids a-t-elle encore dans un diocèse à la pratique en baisse, au message évangélique frileux, malgré d’admirables modèles de vie? Et Le Nouvelliste , principal quotidien du canton, moniteur de la pensée et des mœurs depuis 1903? Qui semblait trouver bien agréable, ces jours, la nouvelle répartition du pouvoir. Son capital appartient désormais au groupe de presse français Hersant, et son destin en dépendra.

Tout cela pour dire, en définitive, combien sont dépendantes, et à la peine, ces 320 000 âmes. Mais des lueurs brillent dans les villes du Bas-Valais, grâce à des politiques de développement global, de mobilité, de formation. De Sierre à Martigny, on ose et on entreprend. Le Chablais attend sa grande fusion, il a tant d’atouts à jouer. Bientôt Monthey s’installera sur la ligne du Simplon rénovée, et l’A9 reliera Brigue: le Vieux-Pays tiendra dans une main, plus dense. Aux côtés d’une politique de la montagne durable, combinant environnement, tourisme, paysannerie et énergie, c’est dans la plaine que se jouera une belle part de l’avenir du canton. Une plaine ouverte à Lausanne, à Genève, à Thonon, qui retrouvera sa place légitime dans les Conseils de la nation. Et pourquoi le Haut-Valais n’enrayerait-il pas sa crise démographique et son attraction vers Berne? Mais veut-il vraiment devenir le prolongement actif et bilingue d’un arc lémanique en plein essor?

Condition essentielle, il faudra revoir nos comportements politiques. Dompter les régionalismes, arrêter de se prosterner devant l’Homme providentiel qui peut tout et sait tout, dominant un collège sans ressort. Cesser la comédie d’un Valais traditionnel, à la civilisation chrétienne intacte, aux signes ostentatoires avec ses crucifix obligatoires, et le rétablissement de la peine de mort. Oui, il faudra revenir à plus de raison et à plus de tolérance, renouer avec la Suisse, dans le respect du fédéralisme. Le XXIe siècle nous ouvre ses bras!


PHILIPPE BENDERCOURTHION, Historien, Fully (VS)

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