02/03/2014 12:04 | Lien permanent | Commentaires (0)

A un pas d’une guerre en Europe

Rien de pareil ne semblait seulement imaginable. Voici pourtant notre continent menacé d’être le théâtre d’une nouvelle guerre. Et pas nécessairement froide. Plus inconcevable encore, nous voilà confrontés à un conflit où les intérêts stratégiques et politiques de la Russie sont mis en cause et où la responsabilité de l’Union européenne est directement engagée. C’est le pire des scénarios.
 
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A Kiev, malgré toutes les tentatives de compromis de dernière minute, la révolution l’a emporté. Victor Ianoukovitch, le président élu, a décidément trop pillé pour espérer sauver son régime ou conserver le moindre crédit. Une place lui est déjà réservée dans les oubliettes de l’histoire.
 
Mais où va l’Ukraine maintenant? Alors qu’au début de la crise, on pouvait encore espérer voir reconnue et affirmée la double appartenance de cet immense pays à l’Europe et au monde russe, voici l’Ukraine exposée au chaos, à une possible banqueroute économique, aux déchirements territoriaux et à la haine civile. L’extrême droite nationaliste, dont les forces paramilitaires ont été le bélier du coup d’Etat, n’a pas intérêt à un retour au calme démocratique. Les anciens partis pro-occidentaux ne se sont pas encore relevés de leur propre passage au pouvoir, de leurs malversations et divisions au début des années 2000. La population russophone, seconde moitié de l’Ukraine, se sent trahie par le pouvoir sortant mais craint plus encore pour ses droits de la part des nouveaux venus. L’une des premières décisions du Parlement révolutionnaire vient en effet de retirer aux russophones le droit d’user de leur langue dans l’administration de leurs régions.
 
Les Européens, qui ont activement encouragé les révolutionnaires, et dont certains responsables ont harangué la foule du Maidan, sont pris au piège de leur propre audace. Débordant sa vocation historique de réconciliation, l’Union s’est comportée comme une superpuissance poursuivant une stratégie offensive. La voilà appelée à en assumer les conséquences: qui va maintenant devoir secourir une Ukraine au bord du gouffre financier? Qui va répondre au rêve d’Europe des jeunes manifestants? Qui va porter le risque de leur déception et éviter les dérapages?
 
La Russie n’est pas dans une situation plus enviable. Cette révolution est une défaite géopolitique pour le Kremlin. Elle inquiète et déstabilise le pouvoir en profondeur. Vladimir Poutine est convaincu d’avoir été dupé: en 2008 déjà, un régime pro-occidental avait tenté en Géorgie de profiter de la pause olympique et de l’inaction forcée des Russes pour entamer une épreuve de force. Aujourd’hui, alors que les Jeux de Sotchi battaient leur plein, même timing, mêmes intérêts, dans un scénario légèrement retouché. Une révolution a triomphé aux portes de la Russie, contre un régime dont la légitimité électorale ne pouvait pourtant pas être contestée. Et personne ne peut garantir que les nouveaux dirigeants de Kiev ne vont pas désormais renier les accords signés par les régimes précédents, autorisant l’usage de la force par la flotte russe de la grande base de Sébastopol en Crimée. Or s’il est un enjeu stratégique pour Moscou, c’est bien celui de cette ville-garnison, conquise par la Russie il y a 250 ans, édifiée par la Russie, peuplée aujourd’hui encore de Russes et dont le nom, symbole de la résistance aux armées étrangères, est ancré au plus profond de la conscience collective nationale. Renoncer à Sébastopol? Autant expliquer à un Français que Verdun est allemande. La perte de cette forteresse, et plus largement, celle de la Crimée majoritairement russophone, serait un casus belli. Personne ne peut l’ignorer.
Tous les ingrédients d’une crise grave et durable sont réunis. Au chevet d’une Ukraine folle d’espérances, mais ruinée et déchirée, l’Union européenne et la Russie se retrouvent en adversaires, sans confiance mutuelle ni foi dans le respect des principes. C’est de la destinée commune de ces deux géants que dépend pourtant non seulement l’Ukraine mais notre continent. C’est maintenant à leurs dirigeants de reprendre leurs responsabilités. Et d’éviter le pire.
 
ÉRIC HOESLI
Journaliste

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