30/03/2014 10:27 | Lien permanent | Commentaires (0)

Du village global au vaste monde en quinze jours

DESSEMONTET.jpgUn avion se volatilise tragiquement corps et biens, et nous sommes incapables de le retrouver, ni d’avoir la moindre idée de ce qui s’est passé. De quoi remettre en cause quelques certitudes sur le monde d’aujourd’hui.
 
Ces dernières décennies, depuis l’accélération de la globalisation, l’invention d’Internet, des réseaux de communication ubiquistes et omniprésents, de l’information en continu, nous évoluons dans un monde sur lequel nous sommes informés comme jamais dans l’histoire: via Internet, nous avons accès à une somme gigantesque d’informations sur le globe, que nous pouvons désormais visiter en quelques clics, à une résolution souvent supérieure à celle de nos bonnes vieilles cartes nationales; où que nous nous trouvions, notre téléphone muni d’un GPS nous localise à 10 mètres près, et nous renseigne sur l’ensemble des paramètres de notre environnement en temps réel. Nous faisons tout sur Internet: nos recherches, nos achats, nos paiements, nos impôts. Et cette information est globale, disponible partout, pour toutes et tous. Le monde semble devenu un village. Le village global.
 
Ceci n’a pas que des avantages – rappelons WikiLeaks et l’affaire Snowdon, l’usage éhonté que la NSA fait de la masse d’informations que nous produisons sans le savoir par le même biais: Internet et la téléphonie mobile. Ainsi sont collectés nos comportements, nos habitudes, nos cheminements, nos horaires. Un village, où le shérif sait tout de tout le monde.
 
Et pourtant, dans ce monde surinformé et surveillé en temps réel, on peut donc prendre le contrôle d’un avion et de ses 239 passagers au beau milieu d’une des régions les plus peuplées du monde, le faire passer à proximité de deux métropoles mondiales, puis en dessus du détroit le plus fréquenté du monde, et ensuite le faire voler pendant des heures avant qu’il ne se volatilise à des milliers de kilomètres de là. Un homme peut-être seul s’est emparé d’un missile de 300 tonnes, et l’a promené pendant neuf heures à travers une des régions stratégiquement les plus chaudes du monde, au nez et à la barbe des militaires, des agences de renseignement, des radars et des satellites espions, malgré toute la technologie du moment.
En temps réel, les quelques informations concernant le vol MH370 se sont donc noyées dans l’avalanche de données produites partout à chaque seconde. Mais avec le recul, ça n’est guère mieux: plus de deux semaines ont passé, et malgré l’énormité des moyens techniques mobilisés, on ne sait toujours pratiquement rien de ce qui s’est passé à bord. Tout au plus a-t-on une vague idée de la trajectoire de l’appareil: on est passé de la précision métrique du GPS à une zone de recherche grande comme la moitié de l’Europe, située au bout du monde, pratiquement inaccessible, et où personne ne va jamais.
 
Couplé à une politique d’information incompréhensible de la part de la Malaisie et qui souligne les enjeux géopolitiques majeurs qui concernent la mer de Chine, l’ensemble de l’affaire donne l’impression de revenir à un monde décidément beaucoup plus vaste, étrange et méconnu que celui que nous avons cru un peu vite être le nôtre, celui d’un village global qui n’existe peut-être que dans nos têtes. La crise de Crimée se surimposant en toile de fond, 2014 semble marquer un retour en arrière de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles: vers le vaste monde, les empires mystérieux et lointains, les sept mers des grands navigateurs: Hic sunt dracones.
 
Pierre Dessemontet, géographe, cofondateur de MicroGIS, conseiller communal PS
à Yverdon

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