30/03/2014

Du village global au vaste monde en quinze jours

DESSEMONTET.jpgUn avion se volatilise tragiquement corps et biens, et nous sommes incapables de le retrouver, ni d’avoir la moindre idée de ce qui s’est passé. De quoi remettre en cause quelques certitudes sur le monde d’aujourd’hui.
 
Ces dernières décennies, depuis l’accélération de la globalisation, l’invention d’Internet, des réseaux de communication ubiquistes et omniprésents, de l’information en continu, nous évoluons dans un monde sur lequel nous sommes informés comme jamais dans l’histoire: via Internet, nous avons accès à une somme gigantesque d’informations sur le globe, que nous pouvons désormais visiter en quelques clics, à une résolution souvent supérieure à celle de nos bonnes vieilles cartes nationales; où que nous nous trouvions, notre téléphone muni d’un GPS nous localise à 10 mètres près, et nous renseigne sur l’ensemble des paramètres de notre environnement en temps réel. Nous faisons tout sur Internet: nos recherches, nos achats, nos paiements, nos impôts. Et cette information est globale, disponible partout, pour toutes et tous. Le monde semble devenu un village. Le village global.
 
Ceci n’a pas que des avantages – rappelons WikiLeaks et l’affaire Snowdon, l’usage éhonté que la NSA fait de la masse d’informations que nous produisons sans le savoir par le même biais: Internet et la téléphonie mobile. Ainsi sont collectés nos comportements, nos habitudes, nos cheminements, nos horaires. Un village, où le shérif sait tout de tout le monde.
 
Et pourtant, dans ce monde surinformé et surveillé en temps réel, on peut donc prendre le contrôle d’un avion et de ses 239 passagers au beau milieu d’une des régions les plus peuplées du monde, le faire passer à proximité de deux métropoles mondiales, puis en dessus du détroit le plus fréquenté du monde, et ensuite le faire voler pendant des heures avant qu’il ne se volatilise à des milliers de kilomètres de là. Un homme peut-être seul s’est emparé d’un missile de 300 tonnes, et l’a promené pendant neuf heures à travers une des régions stratégiquement les plus chaudes du monde, au nez et à la barbe des militaires, des agences de renseignement, des radars et des satellites espions, malgré toute la technologie du moment.
En temps réel, les quelques informations concernant le vol MH370 se sont donc noyées dans l’avalanche de données produites partout à chaque seconde. Mais avec le recul, ça n’est guère mieux: plus de deux semaines ont passé, et malgré l’énormité des moyens techniques mobilisés, on ne sait toujours pratiquement rien de ce qui s’est passé à bord. Tout au plus a-t-on une vague idée de la trajectoire de l’appareil: on est passé de la précision métrique du GPS à une zone de recherche grande comme la moitié de l’Europe, située au bout du monde, pratiquement inaccessible, et où personne ne va jamais.
 
Couplé à une politique d’information incompréhensible de la part de la Malaisie et qui souligne les enjeux géopolitiques majeurs qui concernent la mer de Chine, l’ensemble de l’affaire donne l’impression de revenir à un monde décidément beaucoup plus vaste, étrange et méconnu que celui que nous avons cru un peu vite être le nôtre, celui d’un village global qui n’existe peut-être que dans nos têtes. La crise de Crimée se surimposant en toile de fond, 2014 semble marquer un retour en arrière de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles: vers le vaste monde, les empires mystérieux et lointains, les sept mers des grands navigateurs: Hic sunt dracones.
 
Pierre Dessemontet, géographe, cofondateur de MicroGIS, conseiller communal PS
à Yverdon

23/03/2014

Ne détraquons pas nos mécanismes salariaux

BROULIS_Pascal.jpgAl’initiative de l’Union syndicale suisse nous votons le 18 mai prochain sur l’introduction d’un salaire minimum national. Il est prévu qu’il soit fixé par la Confédération pour tout le pays «en tant que limite inférieure contraignante applicable à tous les travailleurs». Appelée à être indexée, cette limite a été fixée à 22 francs de l’heure soit 4000 francs par mois.
Je combats cette initiative. Je suis persuadé que sa bonne intention de «protection des salaires équitables» pavera – si elle s’impose – des lendemains qui déchantent pour nombre d’entreprises et de travailleurs. Et d’abord pour les plus vulnérables d’entre eux.

En comparaison internationale le salaire minimum proposé serait de loin le plus élevé du monde, près de deux fois le SMIC français qui est son modèle. A ce niveau ce n’est plus une protection, c’est une barrière. L’installer rigidifierait notre marché de l’emploi dont la souplesse est un atout. Or l’accès à l’emploi est le meilleur vecteur de cohésion sociale, la meilleure arme contre la précarité.

C’est comme un escalier. Pour avoir des chances de le gravir, il faut d’abord franchir sa première marche. Si cette première marche est trop haute, aucune des suivantes n’est d’une quelconque utilité. Une première marche à 4000 francs est trop haute.

Elle l’est pour les entreprises les plus concernées, qui sont d’abord de petites entreprises de quelques employés, actives dans des secteurs où les gains de productivité sont difficiles. Elle compliquera l’embauche des travailleurs les moins qualifiés, derniers venus sur le marché du travail ou présentant des parcours de vie cabossés. Si l’on estime à 390 000 (9% du total) le nombre des emplois suisses rémunérés à moins de 22 francs de l’heure, il faut se demander combien d’entre eux disparaîtront si le salaire minimal proposé s’impose.

Comme on l’observe avec le SMIC, une première marche trop haute est contournée. C’est l’explosion des «stages» et des contrats de courte durée. L’accès à l’emploi stable, qui permet de se bâtir un avenir, sera entravé pour nos jeunes. Et le travail au noir, gangrène de l’économie loyale et des assurances sociales, deviendra d’autant plus tentant.
Une première marche trop haute aplatit les suivantes. A 4000 francs par mois le salaire minimal deviendrait salaire de référence, déstabilisant ceux qui sont un peu plus élevés, nivelant vers le bas la pyramide existante. Alors qu’aujourd’hui l’ancienneté dans l’entreprise est pour les plus bas salaires un gage d’augmentation.

Ce «SMIC national» a d’autres défauts, tout aussi graves. Il suppose une intervention étatique dans notre économie d’une ampleur et d’un centralisme inconnus à ce jour. D’un chiffre qui s’imposerait de Genève à Romanshorn et de Schaffhouse à Chiasso il prétend balayer les différences de niveau de vie et de structure économique des régions. Le salaire médian est pourtant de 25% plus élevé à Zurich qu’au Tessin. Il ôterait enfin aux conventions collectives – adaptées à la réalité économique des branches qu’elles couvrent – un pan entier de négociations salariales. Or ce n’est pas à l’Etat de fixer les salaires.

Le niveau des salaires suisse est l’un des plus élevés du monde et l’écart salarial y est stable depuis des décennies. Notre taux de chômage est l’un des plus bas d’Europe, le chômage des jeunes (3,4%) est ici sept fois inférieur à la moyenne européenne (23,5%)! Notre système fonctionne, ne le détraquons pas.
«Une première marche trop haute aplatit les suivantes

Pascal Broulis, Conseiller d’Etat vaudois

16/03/2014

Des frontières mal fichues

FAVRE-84.jpgLes frontières d’aujourd’hui sont présentées comme immuables. Alors que, pour une très grande part, elles ne sont guère naturelles et assurément la source même de graves conflits.
 
Les frontières sont, souvent, dues à des découpages impériaux ou coloniaux ou encore à des reliquats de défaites de guerre, donc plus ou moins à des conquêtes. Et elles ne tiennent pas toujours compte, par exemple, des nouveaux peuplements.
 
Le dernier casse-tête en date est bien sûr l’Ukraine. Ce pays, sous sa forme actuelle, a été créé par Nikita Khrouchtchev en 1954! Il a voulu donner de l’importance à sa patrie d’origine en lui annexant des régions plus que russes. Lorsque vous visitez la Crimée, Sébastopol ou Yalta, vous êtes réellement en Russie, avec une langue, une culture, une vision qui n’a guère à voir avec celle de leurs «compatriotes» proches de la Pologne.
 
Les Indes des Britanniques ont vu deux découpages centrifuges avec la création successive du Pakistan et du Bangladesh, sans pour autant que les problèmes du Cachemire soient résolus…
L’Irak, prétendument libéré par la volonté des Etats-Unis de refaire la carte géographique de la région, s’est maintenant retrouvé brisé en trois parties avec des Kurdes échappant complètement au pouvoir de Bagdad.
 
Les Anglais ont été les champions des découpages en créant de toutes pièces des micro-Etats servant leurs intérêts. Ainsi, le Brunei n’a pas plus de raisons d’être indépendant que les autres sultanats de Malaisie, si ce n’est qu’il repose sur un océan de pétrole. Il en est de même pour le Qatar et le Koweït, qui ne sont que des excroissances respectivement de l’Arabie saoudite et de l’Irak, séparées pour leur concentration d’hydrocarbure.
 
L’Afrique est un puzzle souvent absurde. Les exemples sont infinis. Au hasard, pourquoi la Gambie coupe-t-elle en deux le Sénégal? Pourquoi le Nord-Mali touareg devrait être gouverné de Bamako à 1500 kilomètres? La Libye est un rapprochement colonial italien de régions hostiles. L’immense Congo Kinshasa, si divers, peut-il vraiment rester un bloc uni? Plus près de chez nous, l’Espagne et la Grande-Bretagne font face à des volontés séparatrices fortes en Catalogne, au Pays basque et en Ecosse. Qui aboutiront probablement à la création de nouveaux Etats.
 
La dernière partie du XXe siècle a vu la Yougoslavie véritablement éclater en cinq parties! L’Indonésie, incroyable mais vrai, a donné l’indépendance au Timor-Est. Le colossal Soudan s’est divisé en deux. La Chine ne se départira jamais du Tibet. L’Erythrée a obtenu par une guerre effroyable sa séparation avec l’Ethiopie. Nous avons en Somalie un Etat non reconnu et détaché du nord, le Somaliland. Le Haut-Karabakh a provoqué une guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, gagnée par Erevan. Entre la Moldavie et l’Ukraine se trouve un autre petit Etat pro-russe indépendant, la Transnistrie.
 
Ce sera sans doute un défi du futur de maintenir ou de réajuster une grande partie des frontières actuelles. Dans ce cadre, il est bien ridicule de tenter de nous faire croire que l’Ukraine est une unité historique. Dans les faits, ce n’est pas le cas. Et on ne voit pas pourquoi le Kosovo a pu être détaché de la Serbie et la Crimée devrait rester ukrainienne!
 
Un seul critère devrait permettre des décisions, le suffrage universel, même aux dépens d’Etats unitaires.
 
Pierre-Marcel Favre, éditeur
 

09/03/2014

La démocratie, un régime politique exigeant

Suzette_S.jpgLe résultat de la votation du 9 février dernier concernant l’initiative contre l’immigration de masse a déclenché la mauvaise humeur de quelques personnes. On a pu voir un placard de journal disant «J’ai honte d’être suisse», entendre M. Blocher affirmer que les Romands sont moins patriotes que les Suisses allemands, lire que certains conseillers nationaux voulaient envoyer comme ambassadeurs à Bruxelles soit M. Blocher, soit M. Maurer, bref, c’était à qui trouverait l’idée la plus sotte ou la plus insultante pour marquer sa mauvaise humeur: niveau école enfantine! La démocratie attend mieux que cela.


Par bonheur, le président de la Confédération, M. Burkhalter, est resté maître de lui. Il a tenu des propos mesurés montrant sa recherche du meilleur service possible du Pays. Merci et bravo!
La démocratie est un régime politique difficile et exigeant. Elle demande des citoyens une vraie maîtrise de soi, une capacité de dialogue et d’écoute peu conciliable avec la cacophonie sur la Toile. Facebook et autres collecteurs d’indignation favorisent peut-être la révolution, mais non pas la démocratie. Le Printemps arabe est là pour le prouver: la démocratie n’est pas synonyme de mouvements de foule, elle se concilie très mal avec les éructations sentimentales; elle est alors menacée de dégénérer en guerre des imprécations et ce risque est accru par la technique de la Toile. Il y a une responsabilité particulière des élus et des représentants des partis politiques, mais aussi des médias quand il s’agit d’éviter que des divergences d’opinions démocratiques dégénèrent en affrontements haineux.
Il était immature de la part de M. Blocher de reprocher aux Romands un manque de patriotisme, mais il est tout aussi immature de la part de certains Romands de diaboliser M. Blocher et l’UDC. C’est une manière de nier sa responsabilité. Si les opposants à l’initiative UDC ont perdu la votation, c’est parce qu’ils n’ont su ni écouter ni communiquer. L’économie est d’ailleurs une mauvaise communicatrice. Elle n’est que peu démocratique, guère patriote et par rapport à une initiative qui touchait d’abord à des sentiments, il ne fallait en tous les cas pas répondre par le seul porte-monnaie, et avec des arguments repris de 1992.


L’Union européenne, elle aussi, a montré sa mauvaise humeur en se «vengeant» sur les étudiants», sans la moindre réflexion. Comme l’UDC, elle joue beaucoup avec les sentiments; c’est peut-être la raison pour laquelle elle ne survivrait probablement pas à des votes populaires dans les différents pays membres. La campagne de 1992 sur l’EEE avait excité des haines et des passions et le Non avait provoqué dans notre pays, certes à une plus grande échelle qu’aujourd’hui le Oui à l’initiative, des haines et des mépris entre Romands et Suisses allemands. Ce phénomène étonnant mériterait d’être étudié de plus près. Pourquoi est-ce qu’une construction politique – l’Union européenne – dont le premier but était d’éviter la guerre «militaire» entre les ennemis héréditaires franco-allemands provoque des haines sociologiques aux relents de guerres civiles? Est-il possible d’écouter les citoyens de 28 pays? On y parvient à peine par rapport à 26 cantons! Alors on s’adresse aux sentiments, plus faciles à «éveiller» ou à «endormir». On fait du chantage à la jeunesse. Or la démocratie est un régime politique qui requiert un véritable respect des citoyens auxquels elle s’applique et qui meurt quand on la réduit à des querelles sentimentales.

SUZETTE SANDOZ Ex-conseillère nationale libérale vaudoise

02/03/2014

A un pas d’une guerre en Europe

Rien de pareil ne semblait seulement imaginable. Voici pourtant notre continent menacé d’être le théâtre d’une nouvelle guerre. Et pas nécessairement froide. Plus inconcevable encore, nous voilà confrontés à un conflit où les intérêts stratégiques et politiques de la Russie sont mis en cause et où la responsabilité de l’Union européenne est directement engagée. C’est le pire des scénarios.
 
2014-03-02_114209.jpg
A Kiev, malgré toutes les tentatives de compromis de dernière minute, la révolution l’a emporté. Victor Ianoukovitch, le président élu, a décidément trop pillé pour espérer sauver son régime ou conserver le moindre crédit. Une place lui est déjà réservée dans les oubliettes de l’histoire.
 
Mais où va l’Ukraine maintenant? Alors qu’au début de la crise, on pouvait encore espérer voir reconnue et affirmée la double appartenance de cet immense pays à l’Europe et au monde russe, voici l’Ukraine exposée au chaos, à une possible banqueroute économique, aux déchirements territoriaux et à la haine civile. L’extrême droite nationaliste, dont les forces paramilitaires ont été le bélier du coup d’Etat, n’a pas intérêt à un retour au calme démocratique. Les anciens partis pro-occidentaux ne se sont pas encore relevés de leur propre passage au pouvoir, de leurs malversations et divisions au début des années 2000. La population russophone, seconde moitié de l’Ukraine, se sent trahie par le pouvoir sortant mais craint plus encore pour ses droits de la part des nouveaux venus. L’une des premières décisions du Parlement révolutionnaire vient en effet de retirer aux russophones le droit d’user de leur langue dans l’administration de leurs régions.
 
Les Européens, qui ont activement encouragé les révolutionnaires, et dont certains responsables ont harangué la foule du Maidan, sont pris au piège de leur propre audace. Débordant sa vocation historique de réconciliation, l’Union s’est comportée comme une superpuissance poursuivant une stratégie offensive. La voilà appelée à en assumer les conséquences: qui va maintenant devoir secourir une Ukraine au bord du gouffre financier? Qui va répondre au rêve d’Europe des jeunes manifestants? Qui va porter le risque de leur déception et éviter les dérapages?
 
La Russie n’est pas dans une situation plus enviable. Cette révolution est une défaite géopolitique pour le Kremlin. Elle inquiète et déstabilise le pouvoir en profondeur. Vladimir Poutine est convaincu d’avoir été dupé: en 2008 déjà, un régime pro-occidental avait tenté en Géorgie de profiter de la pause olympique et de l’inaction forcée des Russes pour entamer une épreuve de force. Aujourd’hui, alors que les Jeux de Sotchi battaient leur plein, même timing, mêmes intérêts, dans un scénario légèrement retouché. Une révolution a triomphé aux portes de la Russie, contre un régime dont la légitimité électorale ne pouvait pourtant pas être contestée. Et personne ne peut garantir que les nouveaux dirigeants de Kiev ne vont pas désormais renier les accords signés par les régimes précédents, autorisant l’usage de la force par la flotte russe de la grande base de Sébastopol en Crimée. Or s’il est un enjeu stratégique pour Moscou, c’est bien celui de cette ville-garnison, conquise par la Russie il y a 250 ans, édifiée par la Russie, peuplée aujourd’hui encore de Russes et dont le nom, symbole de la résistance aux armées étrangères, est ancré au plus profond de la conscience collective nationale. Renoncer à Sébastopol? Autant expliquer à un Français que Verdun est allemande. La perte de cette forteresse, et plus largement, celle de la Crimée majoritairement russophone, serait un casus belli. Personne ne peut l’ignorer.
Tous les ingrédients d’une crise grave et durable sont réunis. Au chevet d’une Ukraine folle d’espérances, mais ruinée et déchirée, l’Union européenne et la Russie se retrouvent en adversaires, sans confiance mutuelle ni foi dans le respect des principes. C’est de la destinée commune de ces deux géants que dépend pourtant non seulement l’Ukraine mais notre continent. C’est maintenant à leurs dirigeants de reprendre leurs responsabilités. Et d’éviter le pire.
 
ÉRIC HOESLI
Journaliste

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