06/04/2014 09:43 | Lien permanent | Commentaires (0)

Tous à poil contre la censure!

Vandenberghe.jpgOn reconnaît l’Etat démocratique d’un pays à la relation qu’il entretient avec la culture en général et le livre en particulier. Vus sous cet angle, les soubresauts aux relents pétainistes qui ont secoué la France ces dernières semaines ne peuvent qu’inquiéter. Ils furent en quelque sorte prémonitoires de la montée du Front national aux élections municipales qui les ont suivis. L’objet du délit? Deux ouvrages pour la jeunesse, tous deux publiés aux Editions du Rouergue («Le jour du slip/Je porte la culotte» et «Tous à poil!»). Que des groupuscules d’extrême droite ou traditionalistes, réunis depuis 2013 autour de la lutte contre le mariage gay sous l’appellation «Printemps français», s’attaquent violemment à des ouvrages pour la jeunesse, appelant même, sur les réseaux sociaux, à lyncher leurs auteurs, cela n’a rien de surprenant. Mais que Jean-François Copé, président de l’UMP, dans un désir d’aller glaner des voix au-delà des limites habituelles de son parti, attaque violemment «Tous à poil!» sur les ondes d’une grande radio française, prétendant – à tort – que cet ouvrage figure sur une liste de recommandations de lecture de l’Education nationale, révèle au grand jour une «guerre idéologique» jusque-là souterraine. Par ses déclarations, il s’est rapproché de candidats de l’extrême droite (Franck Margain à Paris, Jean-Yves Waquet à Toulouse, notamment) qui ont réclamé que les bibliothèques soient purgées d’ouvrages de jeunesse «contraires aux bonnes mœurs». Ce fut déjà le cas dans les années 1995-1997, dans les trois villes alors dirigées par le Front national (Orange, Vitrolles et Marignane), dont les bibliothèques furent la première cible de ces élus: baisse des budgets; harcèlement du personnel, poussé à la démission et remplacé par du personnel non qualifié; censure dans les collections, etc.

La loi du 16 juillet 1949 destinée à «protéger la jeunesse» n’a jamais été abrogée. Ultime victoire de l’abbé Bethléem *, bien que celui-ci soit décédé en 1940, lui qui consacra sa vie, à partir de 1904, à contraindre auteurs, éditeurs et libraires à respecter sa conception des «saines» lectures. Appelant de ses vœux le «redressement moral» de la France auquel aspirait l’extrême droite, en particulier après le Front populaire, et dont le maréchal Pétain fut le maître d’œuvre sous l’Occupation, cet abbé portait une attention toute particulière aux publications pour la jeunesse, et dénonça explicitement, dès les années 1920, les juifs et les francs-maçons comme les destructeurs de la «pureté de la jeunesse». Même le «Journal de Mickey» ne trouvait pas grâce à ses yeux!
 
La Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence, en charge du respect de la loi de 1949, est nommée par le garde des Sceaux et se réunit tous les trimestres. Si elle n’intervient de nos jours que très rarement pour interdire des ouvrages, elle a en revanche créé des réflexes d’autocensure chez nombre d’auteurs et d’éditeurs, en particulier dans le secteur de la bande dessinée. Mais qui sait si, sous la pression croissante de certains groupuscules ou partis politiques, elle ne se sentira pas un jour prochain à nouveau investie d’une mission salvatrice? Cela signerait le retour des Tartuffe et des heures sombres.
 
Pascal Vandenberghe, Directeur général Payot Librairie
 
* Jean-Yves Mollier, «La mise au pas des écrivains: l’impossible mission de l’abbé Bethléem au XXe siècle», Fayard, janvier 2014.
 

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