25/05/2014 11:18 | Lien permanent | Commentaires (0)

Il y a photo

MOLLA_1-007.jpgL’image date de vingt-cinq ans, elle est pourtant dans toutes les mémoires. Sur l’immense place Tian’anmen de Pékin que tous ont désertée, l’homme est seul, un cabas à la main. Face à lui, une colonne de chars. Le premier monstre d’acier veut l’éviter, mais l’homme se déplace à son tour et se remet devant le tank. Quelques instants plus tard, il est arrêté et disparaît à tout jamais.
Vingt-cinq ans plus tard, on ne connaît toujours pas le nom de ce jeune Chinois prêt à mourir pour ce qu’il croit juste. Son courage a-t-il changé le cours des événements? Au-delà des analyses politiques, ce geste – que d’aucuns dénonceront comme suicidaire – témoigne de l’humain dans ce qu’il a de meilleur. L’homme n’a prononcé aucune parole, il n’a déployé aucune banderole, il a seulement mais pleinement mis sa vie en jeu. Du coup, en lui, tout parle: solitude, positionnement, vulnérabilité, simplicité, courage, écart non pour esquiver mais au contraire pour affronter une fois encore, absence de toute arme… Tout en lui pointe dans une direction où bien peu s’aventurent, dans un horizon au-delà des calculs, des raisonnements, des hypothèses.
C’est la force de la résistance non-violente que de révéler tout à la fois la puissance de l’arme adverse et la déshumanisation qu’elle entraîne. D’attester, comme le disait Martin Luther King, que le choix crucial n’oppose pas la violence à la non-violence, mais la non-violence à la non-existence. C’est la puissance de la simplicité et de la vulnérabilité que de se montrer capable d’ouvrir des portes que l’on croyait définitivement condamnées. C’est l’étonnante capacité de ce jeune Chinois de faire sortir un semblable de la machine, que de conduire l’autre à révéler son visage. C’est l’affirmation d’un courage et d’une conviction que d’oser payer le prix fort de la liberté. C’est l’ample regard d’un homme qui discerne bien au-delà de son propre intérêt celui de la génération et du peuple auxquels il appartient.
 
A bien y regarder, en 2014, l’attitude de l’inconnu de la place pékinoise déconcerte toujours. Elle dérange encore, car cet homme a ouvert une porte dérobée peu fréquentée, mais si nécessaire. Au cœur d’une société où chacun ou presque tente de se faire remarquer pour exister, sa photo célébrissime n’a rien d’un selfie. Elle détourne de soi pour se recentrer sur l’autre et le vivre ensemble. Son incognito rappelle ce que James Baldwin avait bien discerné: «Si tu ne connais pas mon nom, tu ne connais pas le tien». Sa simplicité et sa vulnérabilité minent le pouvoir et le désir de toute-puissance.
 
Autant dire que le geste de cet inconnu dépasse toute compréhension. Il ne peut ni être récupéré ni être l’objet d’une mode: il coûte bien trop cher pour cela. Il ne peut qu’être rappelé parce que c’est chacun individuellement qu’il interroge. Qu’est-ce qui t’entrave individuellement ou collectivement? Qu’est-ce qui te libère extérieurement ou intérieurement? Quel prix es-tu prêt à payer pour vivre libre? Les questions se succèdent. Fuir la place où elles se posent? Ou au contraire y demeurer ou y revenir et faire face? Je me souviens d’un rêveur aux prénoms de réformateur – celui dont on évoque bien souvent le dream – qui affirmait qu’un homme qui n’a pas trouvé quelque chose pour lequel il serait prêt à donner sa vie, n’est pas capable de vivre. Ce Chinois inconnu avait trouvé: le célèbre cliché l’atteste. En le regardant, il n’y a pas photo: aujourd’hui, c’est à moi de répondre.
 
Serge Molla, pasteur

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