08/06/2014 10:14 | Lien permanent | Commentaires (0)

La démocratie directe est-elle soluble dans la paresse?

BALET_1.jpgAprès chaque votation, ou presque, il se trouve de bonnes âmes, déçues par le résultat, qui estiment «qu’on n’a pas suffisamment expliqué de quoi il s’agissait». Très bien, mais, comme dans le même temps nous sommes devenus zappeurs, pressés et incapables de nous concentrer plus de trois minutes sur un thème hors de nos préoccupations, il faudrait réussir le tour de force de tout expliquer très brièvement et néanmoins dans le détail. Or donner en trois phrases les enjeux d’un thème complexe relève de l’exploit. Alors on se dit: heureusement, le Conseil fédéral, la plupart des partis politiques et les organisations économiques, syndicales et patronales s’engagent. Et c’est leur rôle. Mais sont-ils toujours aussi crédibles? «Mon voisin en qui j’ai confiance me dit qu’ils ont tort et qu’en réalité s’ils disent oui, c’est parce que… et mon collègue de bureau, qui est un type avisé… et sur Facebook et Twitter j’ai lu qu’il ne fallait surtout pas voter oui car…» Il faut bien constater qu’entre les institutions et la population, les intermédiaires habituels (partis, organisations économiques, leaders d’opinion) ne bénéficient de loin plus de la même crédibilité qu’il y a cinq ans encore. Peut-être parce qu’ils ne se sont pas adaptés aux citoyens zappeurs et pressés ni au processus de formation de l’opinion plus horizontal et moins prévisible, opinion volontiers inconstante de surcroît.

Ou ne prennent-ils plus suffisamment au sérieux les institutions qu’ils représentent? Certes, la crédibilité passe par une bonne communication, adaptée aux moyens actuels. Mais cela ne devrait pas empêcher la rigueur dans la pensée et dans l’expression. Il serait déjà précieux que les élus ne travestissent pas les institutions à la légère pour réaliser des effets de communication. Un exemple, la manie d’appeler «ministre» nos conseillers fédéraux, cantonaux et même communaux. A première vue cela semble plus prestigieux et surtout, qualité suprême, plus moderne que conseiller fédéral ou conseiller d’Etat. Et pourtant, c’est exactement le contraire. Un ministre agit généralement sous la direction d’un premier ministre, d’un président du Conseil, d’un chancelier fédéral ou d’un président. Il est subordonné. Le mot serait d’ailleurs dérivé de «minus», inférieur, par opposition à «magister», maître. Un ministre n’est donc pas, comme les membres de nos exécutifs, membre d’un pouvoir collégial dont le président n’est que le primus inter pares, soit celui qui organise les débats et représente le gouvernement mais n’a pas de pouvoir sur ses collègues. L’utilisation impropre du mot «ministre» ne poserait pas de problème s’il ne recouvrait pas une tendance à perdre également le sens de la collégialité. On peut lire, par exemple, que le président a chargé tel département de faire ceci ou cela. En bonne collégialité, ce n’est pas ainsi que les choses devraient se passer. Autre exemple de dérive: parfois les conseillers d’Etat s’engagent dans des camps différents sur des objets de votation. Rien d’étonnant dès lors que l’institution et ses représentants perdent en crédibilité – et leur message en lisibilité – auprès de la population.
 
Il faut bien l’admettre, la démocratie semi-directe que nous avons la chance de connaître en Suisse, est exigeante, elle ne tombe pas du ciel et n’a pas vocation à l’éternité si nous n’y prenons garde. Elle nous demande à chacun de faire un effort pour comprendre des enjeux complexes, et elle impose à nos leaders d’opinion de veiller au sens et à la cohérence de nos institutions.
 
CHANTAL BALET, Avocate et consultante valaisanne

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