29/06/2014

Argumentaires cycliques ou l’éternel recommencement politique

 

machin truc.jpgIl est parfois des moments inquiétants dans la vie d’un politicien. Inquiétants et presque désespérants. Ainsi, occupé voici quelques mois avec les responsables politiques concernés, les acteurs de la branche et nombre d’organes administratifs compétents, à plancher sur ce qui allait devenir la nouvelle loi valaisanne sur le tourisme, acceptée en mai dernier par le Grand Conseil, j’ai eu l’occasion de mettre la main sur l’historique du débat mené lors d’un référendum tenu en 1975… au sujet d’une nouvelle loi valaisanne sur le tourisme. Ces coupures de journaux, ces argumentaires, ces prises de position, n’ont pas pris une ride. Rien. Il eût suffi de remplacer le papier, ou de retaper le tout (y compris certaines signatures) et nous avions sous les yeux le cadre presque exact du débat qui allait nous attendre, voire que nous devrons affronter de nouveau si un référendum devait être lancé. Ce qui pourrait bien être le cas, selon les informations en ma possession à l’heure où j’écris ces lignes.
 
Les opposants d’hier invoquaient les mêmes arguments qu’aujourd’hui: loi trop compliquée, trop invasive, ou à l’inverse, ne résolvant rien, ne proposant pas les bonnes solutions, etc. Mais même en me forçant à lire toutes les argumentations, d’hier comme d’aujourd’hui, il m’est réellement impossible de dire quelles meilleures solutions auraient dû être proposées…
 
Au premier abord, cette découverte peut prêter à sourire. Pourtant, la chose ne m’a paru drôle qu’un instant. Il y a plus de quarante ans, alors que beaucoup des personnes occupées à rédiger cette nouvelle loi n’étaient pas encore nées, c’était bien les mêmes idées, les mêmes concepts et, surtout, les mêmes enjeux qui étaient développés. Comme si, en quarante ans, soit nous n’avions rien appris, soit les choses n’avaient pas beaucoup évolué. Et pourtant! Chaque jour, ce que j’observe sur le terrain, c’est la force, l’engagement, la conviction des acteurs touristiques valaisans, qui entendent redonner à notre canton la place de première destination des Alpes. Chaque jour, qu’ils soient prestataires ou responsables de promotion, ce sont de vrais battants que je rencontre, fourmillant d’idées, conscients de la nécessité d’un regroupement des forces et de la recherche de meilleures synergies. Et pourtant! A l’inverse, je dois constater également que les vieux défauts valaisans ont la vie longue et que, parfois, l’idée même de parler à son voisin pour offrir la meilleure des prestations possibles n’est même pas considérée comme une option.
 
Et l’Etat dans tout cela, quel est son rôle? Aucune loi sur le tourisme ne sauvera jamais le tourisme, ni même ne résoudra tous ses problèmes. Aucune loi ne remplacera jamais l’esprit d’entreprise, l’innovation ou le risque entrepreneurial.
 
Notre responsabilité, en tant que politiques, est double, mais néanmoins limitée:
- Ne pas freiner ceux qui veulent avancer, qui en ont les moyens, les compétences et l’ambition;
- Soutenir, par des moyens adaptés et en fonction d’une stratégie claire, tous les efforts visant à améliorer globalement tant l’offre destinée aux hôtes que la plus-value engendrée dans le canton par cette importante branche économique.
 
Le cadre légal proposé se doit d’être un instrument plutôt qu’une contrainte, une incitation plutôt qu’un recadrage. Cette conscience d’une responsabilité politique clairement définie, cohérente et fondamentalement positive ne peut que nous pousser à nous employer à «rendre possible ce qui est nécessaire». Et ce ne sont pas quelques papiers jaunis ni quelques réminiscences de vieux réflexes teintés d’esprit de clocher qui vont me faire changer de cap!«
 
Jean-Michel Cina, Chef du Département de l’économie, de l’énergie et du territoire du canton du Valais
 

22/06/2014

Quelques vérités sur la question des langues!

cercle, dimancheEn ce mois de juin, le Parlement fédéral s’est mis à bourdonner au sujet des langues en Suisse, à cause des décisions de plusieurs cantons de Suisse allemande concernant l’enseignement du français à l’école. Quelques parlementaires verraient même une intervention de la Confédération pour imposer cet enseignement. Dieu nous en préserve!
Et si nous essayions de voir calmement les éléments du problème!

Selon la Constitution fédérale, «les langues nationales sont l’allemand, le français, l’italien et le romanche». Une minorité des Suisses a, pour langue maternelle, le français, l’italien ou le romanche (quel romanche, au fait?). Et qui a pour langue maternelle l’allemand? La langue maternelle des Helvètes alémaniques est le suisse allemand (lequel, au fait?), pas l’allemand.
A ma connaissance, dans les écoles publiques en Suisse romande, on n’enseigne pas le romanche (même «standard») ni le suisse allemand (lequel d’ailleurs devrait-on choisir sans «faire de jaloux»?). On enseigne l’allemand, langue que nos compatriotes d’outre-Sarine détestent souvent pour des motifs historiques et socioculturels mais qu’ils sont obligés de parler s’ils participent à des séances officielles nationales (par exemple au Parlement fédéral) parce que c’est non seulement une langue nationale, mais, de surcroît, une langue «officielle» au sens de la loi sur les langues. A ma connaissance toujours, personne ne peut parler le romanche aux Chambres, bien que ce soit une langue nationale, parce que ce n’est pas une «langue officielle» au sens de la loi sur les langues! Et personne ou presque ne parle l’italien parce que les Tessinois, pour être compris, s’expriment en allemand ou éventuellement en français. D’ailleurs, la Confédération se préoccupe très peu de l’italien; les messages et autres textes soumis au Parlement ne sont traduits en italien que s’ils sont «très importants» et, lors de réunions officielles, il n’y a souvent pas de traduction simultanée en italien prévue, ni évidement de traduction de l’italien. Cette langue nationale – et officielle! – est censée sauvée par les subventions fédérales!

Le décor étant planté, voyons le problème: les cantons romands enseignent l’allemand comme première langue étrangère aux enfants dès les petites classes et l’anglais comme seconde langue étrangère. Plusieurs cantons de Suisse allemande ont décidé ou vont décider de n’enseigner le français que comme seconde langue étrangère, après l’anglais. «Cris de putois» du côté de la Suisse romande. On invoque une atteinte à la cohésion nationale. Quelle cohésion? Soyons logiques: si nos compatriotes d’outre-Sarine décident, par cohésion nationale, de venir faire leurs études de «master» à Lausanne, à Genève, voire au Tessin, que ce soit à l’université ou à l’EPFL, ils devront suivre une majorité de cours en anglais, donnés même par des francophones obligés de renoncer à leur langue, parce que n’est «scientifique» que ce qui s’enseigne en anglais. La tendance actuelle est de considérer qu’il n’y a d’avenir que par les études universitaires. On comprend que la première langue importante pour nos compatriotes alémaniques – qui ont l’intention plus tard, par sens de la cohésion nationale, de venir terminer leurs études en Suisse romande ou au Tessin – soit l’anglais, imposé aux étudiants et aux professeurs. Le français passera bientôt pour la langue des «cancres»!

Arrêtons de crier au scandale et parlons d’abord nous-même notre langue si nous voulons qu’elle soit respectée.

SUZETTE SANDOZ, Ex-conseillère nationale libérale vaudoise

15/06/2014

Santé: avis de tempête sur le libre choix du patient

2014-06-15_093753.jpgLa campagne sur la caisse unique est déjà bien entamée et l’été sera chaud. Rien d’étonnant à cela: avec 11% du PIB, la santé est un secteur économique très sensible, fortement réglementé et qui concerne tout un chacun. Un domaine à haute charge émotionnelle mais aussi à haute charge idéologique. Comme pour la plupart des votations sur la santé, le véritable enjeu du 28 septembre est de nature essentiellement politique. C’est l’affrontement entre une doctrine monolithique et étatique du système de santé et un ensemble des valeurs libérales et de solidarité qui constitue l’essence de notre pays et en a fait le succès. S’opposer à la caisse publique, c’est refuser de mettre un doigt de plus dans l’engrenage d’une étatisation rampante qui porte atteinte à la liberté de choix des patients, à la qualité des soins et à la stabilisation des coûts de la santé. Cet enjeu ponctuel ne doit pas occulter les nombreux autres chantiers ouverts. Par exemple celui de la planification hospitalière stationnaire, secteur où les coûts sont les plus élevés comme d’ailleurs les opportunités d’économie.

Le projet de révision de la LAMal entré en vigueur en 2012 visait à réformer de fond en comble le système du financement des hôpitaux en favorisant plus de concurrence entre tous les établissements hospitaliers, publics ou privés. Elle a introduit un peu de vent frais dans le système. La mise en œuvre appartient aux cantons en raison de leur souveraineté dans le domaine de la santé. Les patients et les prestataires ne sont donc pas régis par une politique nationale cohérente de la santé mais par 26 politiques particulières interprétées par les gouvernements cantonaux. Et il est compréhensible que les détenteurs de ce qu’il reste encore du pouvoir cantonal, soient sur les pattes arrière dans leur fonction d’exécutant et qu’ils exploitent l’entier de leur marge de manœuvre – et au-delà – pour préserver leurs prérogatives dans un domaine idéologiquement contrasté et politiquement significatif, notamment sur le plan électoral. Cumulant les casquettes de propriétaire d’hôpitaux, d’autorité de décision en matière tarifaire et sanitaire, de décideur de la planification hospitalière, de prestataire de soins et de cofinanceur du système, ils sont peu enclins à s’ouvrir à la concurrence. Plusieurs études, dont celle de Polynomics, l’ont clairement démontré.

L’exemple de l’établissement des listes hospitalières est criant: au lieu de répartir les missions entre les acteurs privés et publics existants, certains cantons préfèrent, quitte même à créer des doublons, limiter l’offre des acteurs privés pourtant meilleure marché pour favoriser le développement de ces mêmes activités dans les établissements cantonaux. Cette approche est dangereuse car elle va engorger un système public déjà plus onéreux et surchargé pour conduire à des listes d’attente encore plus longues, voir même à un rationnement des soins. De toute part, on assiste à l’introduction d’éléments protectionnistes, tels des quotas de cas maximum pouvant être pris en charge par chaque hôpital ou clinique, limitant ainsi le libre choix des patients, augmentant les coûts de la santé et créant une perte de confiance au sein de la population.
Cerise sur le gâteau, cette liberté de choix est aussi limitée par le fait que les cantons ne participent pas au financement des cliniques qui ne sont pas incluses dans la planification hospitalière, malgré que la qualité de leurs soins et leurs coûts soient souvent inférieurs aux établissements publics. Les cantons de Genève, Vaud et Zurich économisent ainsi près de 300 millions de francs sur leur dos, ce qui est manifestement abusif.

Le principal acquis mis en péril avec cette votation est le libre choix pour le patient. En effet, aujourd’hui les citoyens peuvent choisir librement un médecin, un hôpital ou une clinique dans toute la Suisse et ainsi favoriser une concurrence des établissements basée sur le principe du meilleur rapport qualité-prix. Tel ne serait plus le cas avec une caisse publique et unique.

RAYMOND LORETAN, Président du Genolier SwissMedical Network

08/06/2014

La démocratie directe est-elle soluble dans la paresse?

BALET_1.jpgAprès chaque votation, ou presque, il se trouve de bonnes âmes, déçues par le résultat, qui estiment «qu’on n’a pas suffisamment expliqué de quoi il s’agissait». Très bien, mais, comme dans le même temps nous sommes devenus zappeurs, pressés et incapables de nous concentrer plus de trois minutes sur un thème hors de nos préoccupations, il faudrait réussir le tour de force de tout expliquer très brièvement et néanmoins dans le détail. Or donner en trois phrases les enjeux d’un thème complexe relève de l’exploit. Alors on se dit: heureusement, le Conseil fédéral, la plupart des partis politiques et les organisations économiques, syndicales et patronales s’engagent. Et c’est leur rôle. Mais sont-ils toujours aussi crédibles? «Mon voisin en qui j’ai confiance me dit qu’ils ont tort et qu’en réalité s’ils disent oui, c’est parce que… et mon collègue de bureau, qui est un type avisé… et sur Facebook et Twitter j’ai lu qu’il ne fallait surtout pas voter oui car…» Il faut bien constater qu’entre les institutions et la population, les intermédiaires habituels (partis, organisations économiques, leaders d’opinion) ne bénéficient de loin plus de la même crédibilité qu’il y a cinq ans encore. Peut-être parce qu’ils ne se sont pas adaptés aux citoyens zappeurs et pressés ni au processus de formation de l’opinion plus horizontal et moins prévisible, opinion volontiers inconstante de surcroît.

Ou ne prennent-ils plus suffisamment au sérieux les institutions qu’ils représentent? Certes, la crédibilité passe par une bonne communication, adaptée aux moyens actuels. Mais cela ne devrait pas empêcher la rigueur dans la pensée et dans l’expression. Il serait déjà précieux que les élus ne travestissent pas les institutions à la légère pour réaliser des effets de communication. Un exemple, la manie d’appeler «ministre» nos conseillers fédéraux, cantonaux et même communaux. A première vue cela semble plus prestigieux et surtout, qualité suprême, plus moderne que conseiller fédéral ou conseiller d’Etat. Et pourtant, c’est exactement le contraire. Un ministre agit généralement sous la direction d’un premier ministre, d’un président du Conseil, d’un chancelier fédéral ou d’un président. Il est subordonné. Le mot serait d’ailleurs dérivé de «minus», inférieur, par opposition à «magister», maître. Un ministre n’est donc pas, comme les membres de nos exécutifs, membre d’un pouvoir collégial dont le président n’est que le primus inter pares, soit celui qui organise les débats et représente le gouvernement mais n’a pas de pouvoir sur ses collègues. L’utilisation impropre du mot «ministre» ne poserait pas de problème s’il ne recouvrait pas une tendance à perdre également le sens de la collégialité. On peut lire, par exemple, que le président a chargé tel département de faire ceci ou cela. En bonne collégialité, ce n’est pas ainsi que les choses devraient se passer. Autre exemple de dérive: parfois les conseillers d’Etat s’engagent dans des camps différents sur des objets de votation. Rien d’étonnant dès lors que l’institution et ses représentants perdent en crédibilité – et leur message en lisibilité – auprès de la population.
 
Il faut bien l’admettre, la démocratie semi-directe que nous avons la chance de connaître en Suisse, est exigeante, elle ne tombe pas du ciel et n’a pas vocation à l’éternité si nous n’y prenons garde. Elle nous demande à chacun de faire un effort pour comprendre des enjeux complexes, et elle impose à nos leaders d’opinion de veiller au sens et à la cohérence de nos institutions.
 
CHANTAL BALET, Avocate et consultante valaisanne

01/06/2014

Le bal des menteurs


Brady Dougan a gagné 90 millions de francs en 2010. Septante millions en bonus et 20 millions en cash. Le sait-on assez? A l’époque, la descente aux enfers de la place financière suisse est pourtant déjà largement entamée. 90 millions, un chiffre hors norme, comme tous ceux qui seront articulés mercredi soir sur la RTS, dans «Les coulisses de l’événement»*, qui raconteront l’histoire extraordinaire de la fin du secret bancaire suisse. Ce pourrait être un roman politique ou un polar. En tout cas pas une fable pour enfant!
2014_Romaine_Jean-62709.jpgTout commence par l’appétit vorace de quelques aventuriers de la finance, aujourd’hui encore impunis. Tout se poursuit par une guerre totale, des Américains, contre une place financière concurrente, qui s’incline sans se battre. Le dernier chapitre vient de s’écrire avec l’amende record infligée au Credit Suisse: 2 milliards 600 millions. Tout est hors norme, décidément! Il apparaît très clairement, avec le recul du temps, que Washington attendait un signal, pour lancer l’attaque contre les coffres helvétiques. Il sera donné par le sauvetage d’UBS à l’automne 2008. La RTS, en collaboration avec la télévision alémanique, a reconstitué scrupuleusement la réunion clé de cette affaire, un dimanche 21 septembre 2008 au domicile privé de Philipp Hildebrand, alors vice-président de la Banque nationale. Les heures sont dramatiques, l’économie suisse aux abois, la première banque du pays menacée de faillite. Les dirigeants d’UBS rechignent mais devront plier devant les parrains de la finance et accepter d’être sauvée par l’Etat. Seul Hans Rudolf Merz est dans la confidence. Le jour même, il sera emmené aux urgences, victime d’une crise cardiaque!
Six ans plus tard, les Américains ont gagné la bataille du secret bancaire. Les banques suisses ont lourdement fraudé et lourdement payé, mais il n’est pas question de morale pour autant. La rédactrice en chef adjointe de Bilan, Myret Zaki, viendra rappeler, sur le plateau, quelques chiffres clés de cette fable. Mille six cents milliards d’avoirs américains non déclarés circulent aujourd’hui dans le monde. Une infime partie, moins de 5 pour cent, se trouvait en Suisse. A-t-on entendu Washington sur cette somme faramineuse? Le meilleur refuge des fortunes reste les trusts et sociétés de Londres ou Miami, contre lesquels rien n’est fait. Le seul combat perdu d’avance semble être la lutte contre la fraude.
«L’important n’est pas ce que tu es, mais ce que l’on croit que tu es», avait coutume de dire Joe Kennedy, qui en savait un bout sur les méthodes des banksters. Les Suisses ont cru à la fable de la lutte américaine contre l’évasion fiscale et ont capitulé. Brady Dougan n’a pas souhaité s’exprimer dans l’émission. Le CEO du Credit Suisse semble avoir le cuir épais d’un buffle texan et dit ces jours tout le bien qu’il pense de lui-même et de sa banque. On peut gagner 90 millions en un an et se taire à l’heure des comptes.
En Suisse, la FINMA a donné un simple blâme au Credit Suisse. Son président, Mark Branson, est un ancien d’UBS, empêtré à l’époque dans le scandale du Libor. Urs Zulauf, de la FINMA, a pu rejoindre, lui, le Credit Suisse. Chaise musicale!
Marie Abbet et Jacob Berger racontent la fin du secret bancaire dans l’émission. Et à la fin, comme de bien entendu, ce sont toujours les Américains qui gagnent!
«Les coulisses de l’événement», RTS, 4 juin, 20 h 10
 

ROMAINE JEAN
Rédactrice en chef de la rédaction société RTS

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