06/07/2014 10:20 | Lien permanent | Commentaires (0)

Soudain, à la page 19…

BISANG_1.jpgIl est des lectures plus affriolantes que celle des programmes de législatures cantonaux. Et pourtant! En mai dernier, je découvre le programme du gouvernement du canton de Neuchâtel et, soudain, mon cœur palpite en page 19! Sous le titre «Création et innovation», voici ce que je lis: «Sa force créatrice, Neuchâtel la tire aussi de son réseau culturel très dense, de l’imagination et du talent de ses artistes et de ceux qui viennent s’y produire, à l’initiative d’institutions ou d’organisateurs de manifestations de qualité. La capacité à interroger, à interpeller et à inventer participe pleinement de l’esprit d’innovation et de création. L’activité culturelle constitue l’une des conditions-cadres essentielles au rayonnement de notre canton et contribue à sa notoriété en tant qu’espace créatif et innovant. Elle doit être encouragée.»

Galvanisée par cette forte déclaration, je guette le point «culture» du programme de législature genevois. Ici, sport et culture sont présentés à l’unisson comme «facteurs de cohésion sociale et d’intégration. Le canton et les communes doivent définir leur engagement réciproque pour favoriser l’accès à un large public et contribuer au rayonnement régional et international de Genève.»
 
Le texte neuchâtelois l’emporte très largement par son panache! Intégrer la culture parmi les axes stratégiques du canton et l’associer à la force d’innovation, lui accorder le rôle d’aiguillon intellectuel pour stimuler l’esprit créatif et participer au rayonnement d’une région: on applaudit!
Il est vrai que l’art et le développement économique ont su faire bon ménage dans l’histoire neuchâteloise. La Chaux-de-Fonds, par exemple, regorge d’histoires où la création artistique fut sollicitée pour fertiliser l’esprit pionnier de la ville. Son formidable patrimoine culturel bâti en témoigne: splendide théâtre à l’italienne, salle de musique réputée au plan international pour son acoustique, musées florissants…
 
Ces deux programmes cantonaux expriment des perceptions très différentes du rôle de la culture. Neuchâtel place la création artistique à l’origine de la force innovante du canton. Son texte met en exergue la capacité de l’art à interroger, à interpeller, en d’autres termes, à surprendre et à faire bouger les lignes. L’art y apparaît comme l’allié indispensable d’un esprit tourné vers l’avenir et l’invention. Avec Neuchâtel, nous sommes résolument du côté de Dionysos, de l’élan vital et de l’évolutif.
 
A l’inverse, la prose genevoise attribue à la culture un rôle régulateur. En l’associant d’emblée au sport, elle lui demande de contribuer à la cohésion sociale, lui prête des vertus émollientes pour harmoniser les disparités existantes au sein de la société et de contenir les tensions qui en découleraient. La culture joue ici un rôle apollinien, sorte de guérisseur socioculturel tout entier dévoué au «vivre ensemble», cette formule qui s’est peu à peu imposée dans les discours et que l’on ne questionne plus. A tort! Car ce concept peut devenir insidieux quand il induit une interprétation condescendante de la production artistique conduisant à des choix programmatiques consensuels.
 
C’est sans doute cette même pensée qui favorise l’amalgame «sport et culture», très en vogue en Ville comme à l’Etat de Genève depuis quelques années. La clameur des stades finira-t-elle par recouvrir la voix des artistes? Au bout du lac Léman, il ne faudrait pas que Dionysos reste trop longtemps en rade…
 
Anne Bisang - Dir. artistique d'Arc en scènes, centre neuchâtelois des arts vivants TPR, La Chaux-de-Fonds

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