27/07/2014

L’OFSP, ou la tentation orwellienne

Hammer_Daniel.jpgAvec 25% de fumeurs, la Suisse affiche un des taux les plus bas d’Europe. Et ce dernier baisse d’année en année, grâce aux mesures de prévention. La législation actuelle soumet d’ores et déjà la commercialisation des produits du tabac à de nombreuses restrictions visant très justement à protéger les mineurs et à rendre le public attentif aux risques consécutifs à la consommation de ces produits.

Fin mai, le Conseil fédéral ouvrait la procédure de consultation relative à l’avant-projet de la loi fédérale sur les produits du tabac. Si l’interdiction de la vente de cigarettes aux mineurs est soutenue par les cigarettiers eux-mêmes (elle figurait déjà dans l’accord d’autoréglementation que la branche s’était donné), force est de constater que le reste de cet avant-projet va beaucoup plus loin. Beaucoup trop loin.

Sur le fond, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) ne propose ni plus ni moins que d’interdire toute forme de publicité pour les produits du tabac. Dans la presse, par voie d’affichage, par courrier, sur Internet, dans et sur les véhicules des transports publics, dans les cinémas. Le parrainage d’événements présentant un caractère international serait lui aussi interdit. Le texte ne s’attaque donc pas uniquement à l’industrie du tabac (qui emploie 8000 personnes et contribue à l’économie suisse à hauteur de 5,4 milliards de francs), mais menace également des secteurs tels que la publicité, les médias et les organisateurs d’événements culturels. Soit des pans entiers de notre économie.

L’expérience montre pourtant que les interdictions publicitaires n’ont jamais rien résolu. Elles sont non seulement sans effet et manquent leur cible, mais elles violent également de manière crasse la liberté économique – pourtant une garantie constitutionnelle – de nombreuses sociétés pourvoyeuses d’emplois. Malheureusement, il semble que ces considérations paraissent négligeables aux yeux d’un OFSP qui s’est engagé dans une croisade dogmatique dont le but ultime est de mettre le citoyen adulte sous tutelle. Proscrire et prescrire, tels sont les deux ingrédients de ce projet de société orwellien qui, à la responsabilité et la liberté individuelles, oppose le politiquement correct, la bureaucratie et un hygiénisme aveugle.

Sur la forme, l’avant-projet n’est pas moins critiquable dans la mesure où il foule aux pieds la séparation des pouvoirs, un principe qui veut que le gouvernement et son administration se limitent à appliquer les lois créées par le Parlement. En effet, sur les 45 articles de l’avant-projet, l’on dénombre plus d’une trentaine de délégations de compétence qui permettraient au Conseil fédéral et à l’OFSP de créer des normes opposables à tous (principalement des interdictions supplémentaires), sans que le Parlement ne puisse se prononcer! Cette pratique douteuse, hélas de plus en plus courante au sein de l’Administration fédérale, suscite à raison une irritation grandissante chez nos parlementaires.

Croire que l’OFSP s’arrêtera au tabac serait une lourde erreur: demain c’est avec le même activisme prohibitionniste qu’il s’attaquera à l’alcool et aux denrées alimentaires. A quand le paquet de chips, le fromage à raclette et la bouteille de chasselas frappés d’une mise en garde sanitaire et bannis des étals des grandes surfaces? Il est grand temps de faire comprendre aux fondamentalistes de l’OFSP que ce n’est pas en insultant l’intelligence du citoyen et en piétinant le Parlement qu’ils résoudront les problèmes de santé publique.

Daniel Hammer, Secrétaire général de Médias Suisses

20/07/2014

Plus de générosité envers les réfugiés syriens!

L’été s’installe enfin, et avec lui la période des vacances pour un grand nombre de familles de notre pays. Parmi elles, beaucoup choisissent d’aller se reposer sur les bords de la Méditerranée, que ce soit en Grèce, en Italie ou en Espagne, pour ne citer que ces Etats. Leur énumération ne doit cependant rien au hasard, car, lorsqu’on songe aux plages grecques, italiennes ou espagnoles, il est difficile de ne pas penser aux personnes qui se trouvent de l’autre côté de cette mer magnifique et qui risquent leur vie pour fuir des combats d’une violence inouïe, des massacres, des violations des droits humains les plus fondamentaux, la misère totale, dans l’immense espoir de pouvoir trouver un refuge digne au sein de l’espace européen.
Seydoux-Christe%20.jpgLes combats qui ont repris en Israël et à Gaza ont occulté ces derniers jours le drame de la guerre civile en Syrie, qui se déroule pratiquement à huis clos. Et les médias ont passé très rapidement sur la prestation de serment de Bachar el-Assad pour un nouveau septennat, suite à une élection qualifiée de farce par les opposants à son régime.
Jusqu’à quand va-t-on encore accepter cette situation?
Certes, la position géostratégique de la Syrie est très complexe, ce qui peut expliquer partiellement l’impuissance de la communauté internationale à proposer une issue acceptable à ce conflit.
Mais nous avons la responsabilité et la possibilité, en tant que pays dépositaire des Conventions de Genève, se prévalant d’un fort attachement à notre tradition humanitaire, de faire davantage, bien davantage pour les réfugiés syriens.
On le sait, après plus de trois ans de guerre civile, la Syrie est dévastée et plus de neuf millions de réfugiés ou de personnes déplacées, dont la moitié sont des enfants, représentent le drame mondial le plus important depuis vingt ans dans le domaine des réfugiés. Plus de 2,6 millions de personnes ont fui vers les pays voisins, dont les populations ont fait preuve d’une extraordinaire générosité, mais qui risquent désormais d’être également déstabilisés par ces flux massifs de réfugiés.
La Suisse a introduit un octroi de visas facilité pour les Syriens dont la famille vit déjà dans notre pays. Elle a également promis 30 millions de francs pour 2014, ce qui correspond à environ 0,5% des fonds nécessaires selon les estimations de l’ONU… Enfin, notre pays a prévu d’accueillir un contingent de 500 réfugiés d’ici à 2016.
C’est totalement insuffisant! Caritas Suisse et la Conférence des évêques suisses demandent que la Confédération augmente l’aide humanitaire prévue pour 2014 de 30 à 100 millions. Par ailleurs, la Suisse doit être en mesure d’accueillir au moins 5000 réfugiés syriens jusqu’en 2016. Elle a pu le faire en son temps pour les réfugiés hongrois, tchèques ou vietnamiens. A-t-on à ce point changé?
Amnesty International relève par ailleurs que des personnes privées doivent pouvoir accueillir des réfugiés syriens chez elles sans garantie de prestation financière. Or cela n’est actuellement permis que dans cinq cantons, dans le cadre d’un projet pilote.
Le 12 juin 2014, le Conseil national a adopté sans la moindre discussion un postulat de sa Commission des institutions politiques (Postulat 14.3290 Réfugiés syriens. Pour une collaboration européenne accrue) demandant en particulier au Conseil fédéral d’examiner les mesures à prendre pour permettre d’accueillir en Europe et en Suisse des groupes de réfugiés syriens nettement plus importants. J’ose espérer que le Conseil fédéral réalisera ce postulat dans les plus brefs délais…
 
ANNE SEYDOUX-CHRISTE
Conseillère aux Etats (PDC/JU)

13/07/2014

Le Tessin, ou l’épreuve de la solidarité confédérale

DESSEMONTET_1.jpgLa Suisse a bien du mal avec le Tessin. Canton mal compris et ignoré, situé au-delà des crêtes alpines et parlant une autre langue, il ne dispose que d’une douzaine de parlementaires fédéraux, et d’une présence intermittente au Conseil fédéral, d’où il est absent en l’occurrence depuis près de vingt ans.
Dernier exemple en date: dans le récent débat sur l’introduction possible d’un péage au tunnel du Gothard pour financer un second tube durant l’assainissement du premier, ouvert il y a trente-cinq ans, on aura entendu par exemple que les autres grandes traversées alpines (Brenner, Grand-Saint-Bernard, Mont-Blanc, Mont-Cenis) étaient toutes soumises à péage – oubliant qu’elles étaient situées sur des frontières internationales, comme si le Gothard, où fut fondé ce pays, était lui-même devenu une frontière. On aura aussi entendu, en Suisse romande, que c’était une excellente idée permettant de libérer des fonds pouvant ensuite être attribués à l’amélioration des liaisons autoroutières de ce côté-ci de la Sarine.
 
Le plus désolant, c’est qu’à part les Tessinois eux-mêmes, et encore bien timidement, personne ne s’est offusqué du fait qu’au plus haut sommet de l’Etat on proposait doctement de soumettre à péage le seul lien routier du Tessin avec le reste du pays durant l’hiver. Cela ne semblait poser problème à personne. C’est assez révélateur de l’attitude de la Confédération – toute la Confédération: Romands en tête! – vis-à-vis de la troisième Suisse: son avis ne compte pas, elle n’existe pas.
 
Conséquence de cette profonde indifférence pour les problèmes et les spécificités du canton transalpin, celui-ci se radicalise. Il est le canton le plus antieuropéen de Suisse, ayant joué un rôle déterminant dans le résultat du 9 février: sans le Tessin, la Suisse aurait dit non. Mais il est aussi – ça se sait moins – le canton le plus attaché à la protection et au développement de l’Etat social, devant même le Jura: sur ces sujets, les Romands, et particulièrement ceux de gauche, trouvent en Suisse italienne des alliés d’une grande fiabilité.
 
Mais, surtout, cette marginalisation de la Suisse italienne doit réveiller nos consciences – à vrai dire, elle aurait dû le faire il y a longtemps. On ne peut pas se gargariser, notamment vis-à-vis de l’extérieur, de notre pluralité culturelle et linguistique, et mépriser de telle manière les intérêts et les aspirations d’une de nos communautés nationales. C’est en définitive une question de solidarité avec une composante essentielle de notre pays. Si ce terme a encore un sens, alors nous nous devons, en tant que Suisses – et encore plus en tant que Romands: ne sommes-nous pas toujours à nous plaindre de notre statut de minoritaires –, de reconsidérer la place de la troisième Suisse dans l’ensemble de la Confédération.
 
Premièrement, il est grand temps de rendre à la Suisse italienne sa place au Conseil fédéral. Et si cela doit passer par le passage du nombre de membres de sept à neuf, soit. Et, malgré toutes nos réserves concernant l’opportunité de la construction d’un second tube au Gothard, quelles qu’en soient les conséquences aussi pour le financement de nos propres projets, dès lors qu’il s’agit d’une demande expresse du canton du Tessin – le seul canton alpin, d’ailleurs, qui ne coûte rien à la Confédération ni aux cantons contributeurs de la péréquation – par solidarité confédérale nous nous devons de le lui accorder, et basta. Et sans péage!
 
 
Pierre Dessemontet, géographe, cofondateur de MicroGIS, conseiller communal PS à Yverdon

06/07/2014

Soudain, à la page 19…

BISANG_1.jpgIl est des lectures plus affriolantes que celle des programmes de législatures cantonaux. Et pourtant! En mai dernier, je découvre le programme du gouvernement du canton de Neuchâtel et, soudain, mon cœur palpite en page 19! Sous le titre «Création et innovation», voici ce que je lis: «Sa force créatrice, Neuchâtel la tire aussi de son réseau culturel très dense, de l’imagination et du talent de ses artistes et de ceux qui viennent s’y produire, à l’initiative d’institutions ou d’organisateurs de manifestations de qualité. La capacité à interroger, à interpeller et à inventer participe pleinement de l’esprit d’innovation et de création. L’activité culturelle constitue l’une des conditions-cadres essentielles au rayonnement de notre canton et contribue à sa notoriété en tant qu’espace créatif et innovant. Elle doit être encouragée.»

Galvanisée par cette forte déclaration, je guette le point «culture» du programme de législature genevois. Ici, sport et culture sont présentés à l’unisson comme «facteurs de cohésion sociale et d’intégration. Le canton et les communes doivent définir leur engagement réciproque pour favoriser l’accès à un large public et contribuer au rayonnement régional et international de Genève.»
 
Le texte neuchâtelois l’emporte très largement par son panache! Intégrer la culture parmi les axes stratégiques du canton et l’associer à la force d’innovation, lui accorder le rôle d’aiguillon intellectuel pour stimuler l’esprit créatif et participer au rayonnement d’une région: on applaudit!
Il est vrai que l’art et le développement économique ont su faire bon ménage dans l’histoire neuchâteloise. La Chaux-de-Fonds, par exemple, regorge d’histoires où la création artistique fut sollicitée pour fertiliser l’esprit pionnier de la ville. Son formidable patrimoine culturel bâti en témoigne: splendide théâtre à l’italienne, salle de musique réputée au plan international pour son acoustique, musées florissants…
 
Ces deux programmes cantonaux expriment des perceptions très différentes du rôle de la culture. Neuchâtel place la création artistique à l’origine de la force innovante du canton. Son texte met en exergue la capacité de l’art à interroger, à interpeller, en d’autres termes, à surprendre et à faire bouger les lignes. L’art y apparaît comme l’allié indispensable d’un esprit tourné vers l’avenir et l’invention. Avec Neuchâtel, nous sommes résolument du côté de Dionysos, de l’élan vital et de l’évolutif.
 
A l’inverse, la prose genevoise attribue à la culture un rôle régulateur. En l’associant d’emblée au sport, elle lui demande de contribuer à la cohésion sociale, lui prête des vertus émollientes pour harmoniser les disparités existantes au sein de la société et de contenir les tensions qui en découleraient. La culture joue ici un rôle apollinien, sorte de guérisseur socioculturel tout entier dévoué au «vivre ensemble», cette formule qui s’est peu à peu imposée dans les discours et que l’on ne questionne plus. A tort! Car ce concept peut devenir insidieux quand il induit une interprétation condescendante de la production artistique conduisant à des choix programmatiques consensuels.
 
C’est sans doute cette même pensée qui favorise l’amalgame «sport et culture», très en vogue en Ville comme à l’Etat de Genève depuis quelques années. La clameur des stades finira-t-elle par recouvrir la voix des artistes? Au bout du lac Léman, il ne faudrait pas que Dionysos reste trop longtemps en rade…
 
Anne Bisang - Dir. artistique d'Arc en scènes, centre neuchâtelois des arts vivants TPR, La Chaux-de-Fonds

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