31/08/2014 09:44 | Lien permanent | Commentaires (0)

Ce qu’il y a de suisse en moi

BISANG_1.jpgA Genève et à Neuchâtel, les cérémonies de commémoration du bicentenaire de l’entrée de ces cantons dans la Confédération helvétique battent leur plein.
 
En ligne de mire, le 12 septembre, date clef de ces mariages consacrés par la Diète fédérale en 1814. A Neuchâtel, la population est invitée à trois jours d’événements festifs et thématiques sur l’histoire du canton et son métissage au fil du temps.
 
A Genève, les rassemblements officiels du mois de juin cèdent la place à de nouveaux rendez-vous du programme GE200.CH, dont la première d’un spectacle sous chapiteau dans le parc des Bastions, intitulé «Rien de Tell», fantaisie commémorative de l’auteure genevoise Manon Pulver, que j’ai le plaisir de mettre en scène.
 
De jubilé en centenaire, de centenaire en bicentenaire, les commémorations glissent une photographie de l’air du temps dans l’album des cantons. Le souvenir des commémorations de 1914 retentit dans les pages de l’histoire genevoise comme une réussite mythique… à quelques semaines de la déclaration de la Première Guerre mondiale. Un sentiment national nourri par ce contexte politique international et l’assurance d’un repas gratuit semblent avoir assuré la cohésion de l’événement. En 1964, toujours à Genève, un épisode pittoresque marqua les fêtes. Une vive polémique surgit à propos d’une pièce de théâtre qui devait prendre place dans le programme officiel. Necker, «Le banquier sans visage» de Walter Weideli fut combattu par un groupuscule baptisé Comité vigilance. Contestant l’adéquation du sujet de l’œuvre avec les célébrations du 150e anniversaire de l’entrée de Genève dans la Confédération, ce comité parvint à bouter le spectacle hors du programme, fort de la récolte de 11 000 signatures de concitoyens qui n’avaient pas lu la première ligne de la pièce. L’histoire ne s’arrête pas là: de ce comité, naîtra le parti xénophobe Vigilance dont les avatars sont encore à l’œuvre continuant aujourd’hui de prendre en otage les symboles de l’histoire suisse. Cette manière de confisquer les habits de l’identité nationale pour engranger des gains électoraux est même devenue la dominante de la politique suisse de ces dernières décennies. Les partisans d’une démocratie vivante s’affligent qu’elle serve trop souvent ceux qui en dégradent l’esprit par des initiatives clivantes, nourries du rejet de l’autre. Car ceux qui détournent le sentiment d’appartenance au pays trahissent en réalité l’ADN de la Confédération Helvétique, l’essence même de ce qui nous constitue. Ce ne sont ni les conquêtes territoriales ni l’identification aux héros qui ont construit notre identité nationale, mais une volonté politique singulière d’unir plusieurs cultures, plusieurs langues sous un même drapeau. Ce volontarisme politique a permis de souder les pièces d’un puzzle aux vifs contrastes culturels. Se souvenir de ce rattachement à la Suisse, c’est donc réapprendre l’originalité et la valeur de cette histoire.
 
Qui y a-t-il de suisse en moi? A l’instar de tant de citoyens, des origines qui témoignent d’une diversité fondatrice de notre identité: une grand-mère maternelle française dont le nom de mariage vient d’Autriche, une grand-mère paternelle originaire d’Italie et l’origine lucernoise de mon patronyme. Et le projet louable, maintes fois renouvelé, de discuter avec aisance dans toutes les langues et dialectes du pays…
C’est cela aussi qui me relie à la Suisse: cette mosaïque d’origines qui conteste la rigidité des frontières. J’aime cette Suisse ouverte qui se colore au fil du temps, portée par un idéal de justice et d’égalité. Cette Suisse existe.
 
ANNE BISANG,  directrice artistique Théâtre populaire romand

Les commentaires sont fermés.